Ala Eddine Bakhouch - Bernard Troude
Dans l’horizon mouvant des subjectivités contemporaines, où les repères traditionnels s’effritent sous l’effet conjugué des flux migratoires, des révolutions technologiques et des recompositions sociopolitiques, la question de l’identité se pose avec une urgence renouvelée. Loin de constituer une essence immobile ou un héritage monolithique, elle se révèle comme un processus inlassablement dialectique, traversé par les tensions entre ancrage et déracinement, singularité et hybridation, affirmation souveraine et négociation permanente avec l’altérité. C’est à cette dynamique protéiforme que ce premier volume du numéro monographique de la revue M@GM@ consacre ses réflexions, sous le signe évocateur du redessinement des frontières.
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Julien Quesne
Cet article propose une lecture ontologico-politique et critique de la race, attentive aux imaginaires, aux affects et aux récits qui soutiennent la déshumanisation noire. Elle montre que les cadres théoriques centrés sur la performativité, la reconnaissance ou la normativité échouent à penser la spécificité de la condition noire, irréductible aux autres formes d’oppression. Plutôt que de concevoir la race comme une catégorie fluide ou une identité à déconstruire, il l’aborde comme une condition d’existence façonnée par la modernité coloniale et structurée par une asymétrie fondamentale entre blancheur et noirceur. Mobilisant les apports de la Critical Race Theory et du courant afropessimiste, cette analyse met en évidence la fonction constitutive de la violence anti-noire dans la formation du monde moderne, et interroge les limites des approches constructivistes de la blanchité fondées sur la reconnaissance, la diversité, la représentation ou la déconstruction du privilège blanc. Depuis le contexte nord-américain, et plus particulièrement québécois, l’article examine comment certains récits nationaux – tels que le nationalisme québécois francophone – reproduisent, sous couvert d’oppression culturelle, les structures symboliques et cognitives de la blancheur.
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Bernard Troude
Dans cet article, j’explore la complexité de l’identité personnelle comme un processus initié dès la conception fœtale et marqué par des épreuves sociales tout au long de la vie. Adoptant une approche interdisciplinaire (philosophie, neurosciences, psychologie et anthropologie), je soutiens que l’identité n’est pas uniquement biologique, mais résulte d’une interaction dynamique entre facteurs biologiques, psychologiques et sociaux. Ce travail met en lumière le rôle central des émotions, des mécanismes de récompense et de la métacognition émotionnelle dans la construction d’un sentiment permanent de soi, en m’appuyant notamment sur la théorie des construits personnels de G. A. Kelly. L’identité sociale repose sur la prévisibilité du monde et l’appartenance à des groupes, tout en étant influencée par des représentations corporelles (corps-objet et corps-sujet) et par l’expérience subjective du corps. J’insiste sur la nécessité d’une identité recherchée et choisie plutôt qu’imposée, en tenant compte des avancées biotechnologiques contemporaines et des influences culturelles ou religieuses qui attribuent dès le stade fœtal des qualités à l’être en gestation. Je distingue enfin l’identité humaine – fluide, pluridimensionnelle et évolutive – de l’identité animale, strictement raciale, pour esquisser une hypothèse selon laquelle l’unité et la permanence de l’humain intègrent des aspects cognitifs, psychiques et socioculturels, ouvrant une réflexion sur les interventions positives en psychologie et les défis éthiques posés par les modifications de l’humain.
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Yasmine Ben Mahfoudh
L’identité est un concept complexe et multidimensionnel qui demeure au centre des réflexions philosophiques, sociologiques et artistiques. Elle se construit à travers la perception de soi, les interactions avec autrui et le rapport au monde, façonnant ainsi la manière dont l’individu se définit et existe. Depuis toujours, l’être humain s’interroge sur son existence à travers des questions fondamentales telles que « Qui suis-je ? », « D’où viens-je ? » et « Où vais-je ? ». Ces interrogations, comme le souligne Jacky Arlettaz, constituent le socle de la problématique identitaire. La recherche de soi ne se limite pas à une introspection individuelle, elle implique également le regard de l’autre. L’identité se forme dans une dynamique relationnelle, entre l’image que l’on a de soi, celle que l’on projette et celle que les autres nous renvoient. Elle n’est jamais fixe ni définitivement constituée, mais évolue en fonction des contextes, des expériences et des relations sociales. Chaque individu se distingue par une identité singulière, tout en étant inscrit dans des cadres collectifs. En tant qu’être social, l’individu oscille constamment entre affirmation de son individualité et appartenance à des groupes. Edgar Morin introduit ainsi la notion d’êtres poly-identitaires pour souligner la pluralité des appartenances et la complexité de l’identité humaine, toujours en construction et en transformation. Cette multiplicité oblige l’individu à chercher un équilibre entre stabilité et mouvement. Par ailleurs, la notion d’ipséité renvoie à la dimension intime et subjective du soi, tandis que la pensée d’Emmanuel Levinas met l’accent sur l’altérité, affirmant que l’identité se construit à travers la relation éthique à l’autre. Ainsi, l’identité ne se réduit pas à des données factuelles ou administratives, mais se déploie dans le temps, nourrie par les expériences, les choix et les relations. La tension entre ipséité et altérité apparaît alors comme un moteur fondamental dans la construction d’une identité multiple, évolutive et toujours en devenir.
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Ala Eddine Bakhouch
Cet article explore l’ancrage matériel et spatial des identités contemporaines, souvent négligé au profit des approches discursives. Il postule que l’identité se performe et se négocie concrètement à travers l’agencement des lieux, des objets et des corps, transformant les frontières identitaires en limes matériels et tangibles. L’étude analyse la dialectique entre la pétrification des appartenances par la matière (architecture, patrimoine, normes corporelles) et leur subversion par des réappropriations ou des hybridations créatives. Elle interroge le rôle des espaces et des objets comme théâtres d’assignation et de résistance, et examine comment les transformations technologiques et biomédicales reconfigurent les substrats matériels du soi et de l’altérité. En mobilisant la phénoménologie, les études sur la culture matérielle, la géographie critique et l’anthropologie du corps, cette contribution propose une analyse originale des interactions socio-matérielles. Elle montre que les mutations identitaires actuelles exigent une attention soutenue aux topologies matérielles – à la fois scène, support et enjeu de ces recompositions.
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Anne Prunet - Clémence Jensens
À partir d’analyses qualitatives menées auprès d’étudiants réfugiés inscrits dans des DU Passerelle (désormais DUP) en France, cet article interroge, en ciblant le public d’étudiants exilés, les dynamiques de subjectivation et de recomposition identitaire dans un cadre institutionnel à la fois inclusif mais traversé par des normes contraignantes. Le DUP est ici pensé comme un lieu frontière où se rejouent les appartenances et les exclusions. Nous interrogeons, dans ce cadre, les frontières redessinées entre identité d’origine, normes du pays d’accueil et construction de soi. Le changement géographique implique un changement linguistique rejouant de facto les contours de l’identité des étudiants. Nous abordons l’exil d’abord comme un choc culturel, avant d’envisager ses prolongements en termes de deuil culturel, c’est-à-dire une perte symbolique des repères identitaires. Toutefois, l’exil n’est pas seulement à mettre en relation avec la notion de perte mais comme une expérience initiatique pouvant devenir un véritable espace de redéfinition identitaire. La langue occupe une place centrale dans les DUP, non seulement comme outil d’intégration académique, mais aussi comme vecteur de reconnaissance ou de disqualification. Nous montrerons comment le DU Passerelle fonctionne comme un espace de négociation linguistique et symbolique. À ce titre, les ateliers d’écriture – notamment ceux mobilisant les « textes identitaires » – offrent un espace privilégié. Dire, c’est faire. Se dire, c’est se (re)faire. Dans ce contexte, écrire en langue d’accueil devient un acte de redéfinition de soi.
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Pierre Romuald Badia Ba Ndja
Le présent article a pour objectif d’analyser les ressorts du repli identitaire. Il soutient que le repli identitaire a des ressorts internationaux et internes. Il se nourri des frasques du néolibéralisme et prend une allure particulièrement vive au Gabon en raison de la fragilité des structures économiques qui reposent sur un contraste : la forte dépendance de son économie vis-à-vis du pétrole dont les prix oscillent en fonction des caprices de la météo internationale et l’étroitesse du marché intérieur, fortement dominé par les capitaux étrangers. L’article soutient également que le Gabon a perçu comme éphémère, la présence des étrangers sur son territoire mais les conditions géopolitiques lui imposent depuis la seconde moitié des années 80, à faire face à une immigration de masse alors qu’il subissait de plein fouet les effets dévastateurs de la crise économique sous l’effet conjugué de la dépréciation du dollar et la chute du baril de pétrole. Le Gabon fut contraint, à l’issu de ce rapport de force qui lui imposait de remanier son paysage institutionnel pour s’adapter aux mutations du capitalisme mondial, de revoir sa politique de bon voisinage.Cette dérive autoritaire qui remet en cause les objectifs keynésiens de plein emploi et de la sécurité sociale et promeut une gouvernance des hommes par la concurrence a complètement modifié les régimes de cohabitation, les régimes moraux, symboliques et de perception de l’autre.
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Denis Fleurdorge
Cet article aborde un cas concret de « frontière » opposant le Brésil et la France. À travers la mise en œuvre d’un projet et d’une réalisation d’un pont frontalier entre les deux rives du fleuve Oyapock (Guyane française), il est possible de comprendre les articulations entre « frontière réelle » et « frontière imaginaire », entre « défi technique » et « volonté idéologique », entre « réalité » et « idéalisme ». Tout concourt, paradoxalement, à une étrange impasse diplomatique.
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Mariem Bedbabis
Dans cet article, nous explorons comment l’héritage carthaginois, longtemps mis en marge au profit d’autres récits arabo-musulmans et coloniaux, renaît aujourd’hui à travers les pratiques créatives tunisiennes. Ce retour ne se fait pas sous la forme d’une nostalgie figée, mais plutôt comme une redécouverte vivante, où la mémoire devient un terrain de création, de questionnement et de réinvention de soi. Carthage, plus qu’un vestige, devient un symbole à travers lequel les Tunisiens interrogent leur rapport au passé, à la modernité et à la pluralité de leurs appartenances. À partir d’un corpus d’exemples issus de la création contemporaine et d’un entretien mené avec un artisan du milieu artistique, cette réflexion cherche à comprendre comment l’évocation de Carthage agit comme une forme de résistance douce, un moyen de renouer avec une mémoire ancienne tout en l’inscrivant dans le présent. Cette démarche révèle une identité en mouvement, qui ne se définit ni contre ni en dehors du monde, mais dans un dialogue continu entre histoire, interculturalité et imaginaire collectif.
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Zineb Jorfaoui - Mohamed Haytoumi
Cette recherche explore la relation des trans-migrants subsahariens aux « non-lieux » de transit à Khouribga, ville marocaine historiquement façonnée par la mine et la migration. Elle analyse l’installation, pendant huit mois, d’un camp informel aux abords de la gare routière « Al Mahatta ». En combinant méthodes qualitatives et quantitatives, l’étude révèle deux dynamiques centrales. D’une part, le campement fonctionne comme un espace de résilience où les trans-migrants, confrontés à un blocage, réinvestissent le temps d’attente pour maintenir leur projet de mobilité circulaire. D’autre part, cette installation constitue un acte de saturation visuelle qui brise leur invisibilité sociale et politique, cristallisant des perceptions locales ambivalentes, entre empathie et racialisation. L’analyse démontre que la gare et le camp agissent comme une hétérotopie négociant quotidiennement la crise, la marge et le centre. Enfin, cette recherche souligne que la tolérance paradoxale de tels camps incarne une gestion étatique de la « crise d’accueil » par une « dispersion myotique », maintenant les trans-migrants dans une précarité à forte circulation, à l’intersection des héritages miniers, des réalités migratoires et des enjeux politiques contemporains.
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Rocco Morelli
Il presente contributo intende proporre un approccio “qualitativo”, sistemico e olistico per indagare il rapporto tra identità e confini nelle società contemporanee, ipotizzando un modello teorico ispirato alle dinamiche caotiche e ai sistemi complessi, tracciando una possibile metodologia ibrida, integrativa della parte qualitativa (oggetto del presente lavoro), con una parte quantitativa, già pubblicata, e di cui si dirà appresso. Qualora tale integrazione – tipica dei recenti orientamenti all’analisi multidimensionale dei dati – venisse adottata in una futura e più ampia ricerca multidisciplinare, essa potrebbe essere condotta attraverso studio di casi, comparazione storica, analisi semantica di contenuti social-media, analisi letteraria, etc.
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Fatima Zahra Meskali
La fermeture unilatérale des frontières terrestres entre le Maroc et l’Espagne, pendant la pandémie de Covid-19, a profondément transformé les dynamiques socio-spatiales de la région frontalière Maroc-Ceuta. Territoire historiquement enclavé et marginalisé, cet espace frontalier voit son identité construite par des frontières plurielles (maritimes, internationales, géographiques), évoluant d’une marginalité économique vers une reconfiguration paradoxale. Au fil des années, les bragdī, acteurs clés de l’économie informelle frontalière, ont développé une identité hybride, résultat d’un processus dynamique, profondément territorialisée par leurs pratiques frontalières quotidiennes, mais souvent conditionnées par les normes de contrôle des flux et logiques de marginalisation. Aujourd’hui, ils traversent une profonde reconfiguration identitaire où se croisent stratégies de résistance aux contraintes économiques et mécanismes de résilience face aux mutations territoriales. Leur identité relationnelle forgée par des facteurs sociaux, économiques et politiques imbriqués. De ce fait, l’identité du bragdī se trouve au cœur des rapports entre les acteurs et l’espace, se concrétisant par un positionnement de soi-même et autrui dans l’espace et à travers le temps. Forgeant chez lui un sentiment à la fois d’appartenance et d’exclusion. Par une démarche interdisciplinaire, couplant sociologie des identités frontalières, anthropologie des pratiques spatiales et géopolitique des marges, cet article explore d’abord le processus de construction identitaire des bragdīs dans l’espace frontalier Maroc-Ceuta, puis analyse les effets identitaires de la fermeture de la frontière sur ces constructions identitaires. Notre méthodologie repose sur une enquête de terrain, combinant des entretiens semi-directifs et une analyse documentaire, permettant une approche par le bas des recompositions identitaires.
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