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L’identité : quand les frontières se redessinent / Sous la direction de Ala Eddine Bakhouch / Vol.23 N.3 2025

Dynamiques et tensions identitaires en Tunisie : la réappropriation de l’héritage carthaginois dans les pratiques créatives contemporaines

DOI: 10.17613/mh72h-49524

Mariem Bedbabis

magma@analisiqualitativa.com

Styliste, designer textile et chercheuse tunisienne. Son parcours académique s’est construit à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Sfax (ISAMS), où elle a obtenu un master de recherche en design produit en octobre 2020. Poursuivant une démarche de recherche approfondie, elle a soutenu en 2025 une thèse de doctorat, obtenant le grade de docteure en arts et médiation.

 

Abstract

Dans cet article, nous explorons comment l’héritage carthaginois, longtemps mis en marge au profit d’autres récits arabo-musulmans et coloniaux, renaît aujourd’hui à travers les pratiques créatives tunisiennes. Ce retour ne se fait pas sous la forme d’une nostalgie figée, mais plutôt comme une redécouverte vivante, où la mémoire devient un terrain de création, de questionnement et de réinvention de soi. Carthage, plus qu’un vestige, devient un symbole à travers lequel les Tunisiens interrogent leur rapport au passé, à la modernité et à la pluralité de leurs appartenances. À partir d’un corpus d’exemples issus de la création contemporaine et d’un entretien mené avec un artisan du milieu artistique, cette réflexion cherche à comprendre comment l’évocation de Carthage agit comme une forme de résistance douce, un moyen de renouer avec une mémoire ancienne tout en l’inscrivant dans le présent. Cette démarche révèle une identité en mouvement, qui ne se définit ni contre ni en dehors du monde, mais dans un dialogue continu entre histoire, interculturalité et imaginaire collectif.

 

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Lorenz Stoer (1530-1621), Geometria et Perspectiva (Augsburg: Michael Manger, 1567), University of Tübingen.

Introduction

La Tunisie contemporaine demeure traversée par de profondes tensions identitaires, héritées d’une histoire complexe et plurielle, marquée par des influences amazighes, phéniciennes, carthaginoises, romaines, arabes, andalouses, ottomanes et européennes. De cette stratification historique résulte une mémoire collective construite dans une superposition de couches culturelles souvent en conflit, où chaque période a redéfini les contours du sentiment d’appartenance. Or, depuis l’indépendance, l’État tunisien a tenté de construire une norme identitaire des Tunisiens afin de créer une « tunisianité », en s’appuyant sur « la religion, les pratiques langagières, les expressions artistiques, voire vestimentaires, etc. » (Mezrioui, 2021). Cependant, le changement de régime en 2011 a révélé la fragilité de cette construction factice, en provoquant une polarisation entre islam politique et courants progressistes, et une fracture identitaire profonde au sein de la société (Mezrioui, 2021).

Entre ces deux pôles, d’autres groupes cherchent à exprimer leur altérité, revendiquant une identité tunisienne plus ouverte et plurielle. Dans ce contexte, la référence à Carthage réapparaît comme un symbole de réappropriation culturelle et mémorielle, particulièrement au sein des milieux intellectuels et artistiques postrévolutionnaires (Guidère, 2013). Bien que son héritage demeure inscrit dans une tension constante entre effacement historique et résurgence fragmentaire, un intérêt renouvelé pour Carthage s’affirme aujourd’hui. Elle est perçue comme l’emblème d’une grandeur ancienne, longtemps marginalisée dans les récits nationaux au profit de constructions identitaires arabo-musulmanes ou coloniales dominantes.

Cependant, depuis deux décennies, les designers et les artisans tunisiens entreprennent un travail de réappropriation sensible de cet héritage, cherchant à réactiver ses dimensions spirituelles, esthétiques et symboliques à travers des démarches contemporaines. Ces initiatives traduisent un effort de réconciliation entre passé et présent, où le patrimoine carthaginois devient un levier de relecture critique de la mémoire collective et une ressource pour repenser la pluralité identitaire tunisienne. Alors, comment l’héritage carthaginois commence-t-il à être réapproprié et réinterprété à travers des pratiques créatives modernes (design et artisanat) ?

Création sous tensions : entre le sacré et la mémoire blessée

La société tunisienne demeure toujours traversée par des clivages idéologiques, religieux, ethniques et sociaux (Laroussi, 2024). Cela engendre un balancement identitaire partagé entre inspiration occidentale et authenticité d’essence religieuse (Ghalia, 2016). J'ai vécu cette tension lors de mon parcours dans l'enseignement universitaire, notamment avec une étudiante en design mobilier qui, bien qu'intéressée par l'iconographie et le savoir-faire carthaginois, a exprimé un malaise à l'idée d'intégrer la déesse Tanit dans sa création, de peur d'un rejet social ou spirituel. Son projet consistait à appliquer une mosaïque en verre (technique emblématique du patrimoine carthaginois) sur une lampe lumineuse inspirée de la géométrie symbolique de Tanit (pyramide et sphère). Toutefois, elle a refusé d’en représenter les mains, craignant d’enfreindre des sensibilités religieuses, ce qui l’a laissée dans une frustration créative manifeste. Cela illustre les résistances symboliques qui persistent autour de la réappropriation de l’imaginaire carthaginois. L’intégration de cette iconographie dans les pratiques du design contemporain demeure encore marginale, freinée par une faible conscience historique et par les tensions identitaires qui continuent de traverser la société tunisienne.

 

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Figure 1 : Réinterprétation étudiante de la déesse Tanit en lampe mosaïquée.

Source : Inspirée de l’art carthaginois.

Cette situation illustre parfaitement ce que Warnier et Rosselin (1996) décrivent lorsqu'ils affirment que « les frustrations individuelles se projettent dans les manques engendrés par la conjoncture historique et exigent une rupture avec celle-ci. La rupture se joue dans l’imaginaire, par la production d’objets matériels qui leurrent le désir ». Ainsi, la mémoire de Carthage devient ici un terrain de tension entre appartenance culturelle et dogmes importés, où les objets ou les symboles de ce patrimoine ne sont pas simplement des références historiques, mais des supports de négociation identitaire. Cette fragilité identitaire ne se manifeste pas uniquement dans les ateliers de création, mais s’étend aussi à l’espace public et médiatique, où chaque évocation de Carthage ravive des affects collectifs souvent ambivalents. Cette dynamique s’est illustrée de manière particulièrement explicite lors de l’épisode du t-shirt « Carthago de lenda est » porté par Mark Zuckerberg à l’occasion de son 40ᵉ anniversaire (Soudani, 2024). Cette expression latine, « Carthage doit être détruite » jadis prononcée par Caton l’Ancien (Kiernan, 2003), a ravivé une blessure symbolique profondément ancrée dans la mémoire collective tunisienne.

Indépendamment de l’intention réelle de Zuckerberg, ce geste a provoqué une réaction émotionnelle forte, révélatrice d’un sentiment de mémoire blessée encore vive chez les internautes tunisiens. Toutefois, cette réaction reste diffuse et peine encore à s’articuler en un discours identitaire pleinement structuré. Parallèlement, plusieurs créateurs locaux ont saisi l’occasion pour détourner cette provocation en opportunité créative, lançant des vêtements arborant des slogans et des symboles carthaginois, tels que « Hannibal ad portas » signifiant « Hannibal devant les murs de Rome ». Ainsi, la charge émotionnelle de l’épisode s’est convertie en un moteur d’expression collective, où la blessure historique devient ressource symbolique et levier de réaffirmation culturelle.

Cette dynamique se caractérise par une quête de réappropriation de l’héritage carthaginois, à la fois culturel et symbolique, qui se reflète ainsi dans des pratiques du design artisanal et patrimonial. Ces derniers se sont consolidés, adaptés, transformés, étendus ou concentrés dans des changements brusques de statut au fil du temps, selon les besoins des communautés locales et les événements historiques déterminants ayant marqué profondément la mémoire collective tunisienne (Calvera et al., 2017).

La réappropriation identitaire par le design d’habillement

Dans un contexte de redéfinition culturelle, plusieurs créateurs tunisiens revisitent l’imaginaire carthaginois pour nourrir leurs démarches esthétiques et critiques. Les exemples présentés traduisent une volonté de transformer le vêtement en support de narration identitaire, où la Mode devient langage, mémoire et revendication. Un exemple particulièrement révélateur est celui du t-shirt présenté ci-après, issu d’une collection récente inspirée de la mémoire et des strates linguistiques du Maghreb. Le visuel, occupant l’intégralité du dos du vêtement, juxtapose plusieurs écritures (arabe, latine, punique et amazighe) pour évoquer la succession des civilisations ayant façonné le territoire : Carthage, Rome, Byzance, les royaumes amazighs, la période islamique, puis l’époque coloniale. Au centre, le mot « تونس » (Tounes) domine la composition, tel un axe identitaire autour duquel s’ordonnent les autres couches sémantiques.

 

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Figure 2 : Pull « Carthage ».

Source : gofar_tn, 2025.

La présence de termes latins comme Africa Proconsularis ou Africa Nova, associés à leurs équivalents arabes (إفريقية ), ainsi que de mentions puniques et amazighes, inscrit le design dans une poétique de la pluralité. Cette pluralité graphique agit comme une métaphore visuelle de la mémoire maghrébine : multiple, stratifiée, parfois fragmentée, mais toujours persistante. Le mot « Terchiche », inscrit sur le t-shirt, renvoie à une référence ancienne qui dépasse le simple registre décoratif. Selon Matias Mieses (1932), plusieurs traducteurs bibliques associaient Tarsis (תרשיש ) à Carthage, formulant ainsi l’hypothèse que la cité punique pouvait être évoquée dans certains passages de la Bible. Bien que cette interprétation reste spéculative, elle témoigne de la manière dont le territoire tunisien a pu être perçu, dans l’imaginaire collectif, comme un espace inscrit dans une géographie symbolique ancienne. Cette référence participe ainsi à la construction d’un discours visuel où la Tunisie est présentée comme un lieu de stratification mémorielle, à la croisée d’influences méditerranéennes. Dans la partie inférieure du t-shirt, la représentation du Colisée d’El Jem introduit un ancrage territorial et patrimonial. Ce lien entre la monumentalité antique et le textile contemporain traduit une dialectique entre l’enracinement et la mobilité, entre la trace et la réinvention. L’image du monument, extraite de son contexte touristique pour devenir motif de Mode, manifeste une recontextualisation critique : le patrimoine cesse d’être figé pour être réapproprié et porté dans le présent.

Cela permet de concevoir une réinterprétation contemporaine de l’héritage tunisien en tant que forme de traduction culturelle. Le designer agit alors comme un herméneute, transformant des signes du passé (mythes, symboles ou écritures anciennes) en un langage esthétique actuel. Le vêtement devient ainsi un support d’interprétation et d’actualisation du sens, où se rejoue la tension entre mémoire et modernité, identité propre et altérité historique. De même, le design du sweat « Magon » (présenté dans la figure 3), associe une esthétique urbaine contemporaine à une référence carthaginoise : celui du Magon l’Agronome, savant et praticien de l’agriculture, dont l’œuvre eut une postérité considérable dans tout le monde antique. Son traité en vingt-huit volumes sur les techniques agricoles fut l’un des plus importants de son temps. Après la destruction de Carthage en 146 av. J.-C., les Romains, conscients de sa valeur, ordonnèrent sa traduction en latin (par décret du Sénat) avant de détruire le reste de la bibliothèque punique. Ce geste illustre à la fois la spoliation et la reconnaissance paradoxale de la science carthaginoise par Rome.

 

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Figure 3 : Sweat-shirt « Magon ».

Source : Tanit création, 2025.

Cette hybridation illustre la capacité du design tunisien à négocier entre tradition et modernité, à travers une grammaire visuelle qui conjugue mémoire archéologique et codes graphiques globaux. Fait révélateur, le nom « Magon » est également aujourd’hui celui d’une marque tunisienne de vin rouge, produit dans la région du Cap Bon. Ce choix n’est pas anodin : il prolonge la filiation entre la terre, la culture agricole et la symbolique carthaginoise.

Le vin, comme la pourpre autrefois, témoigne d’un savoir-faire méditerranéen profondément enraciné dans le sol et dans le temps. En reprenant ce nom, les producteurs de vin participent d’un même mouvement de réactivation du patrimoine carthaginois, réinscrivant son héritage dans la vie économique et esthétique contemporaine. Le t-shirt à slogan en arabe tunisien dialectal, « قرطاج الحومة و بڨلةلروما » (« Carthage lhouma w baglalrouma ») (figure 4), incarne quant à lui une réappropriation populaire et linguistique de l’héritage carthaginois. L’expression signifie que Carthage n’a pas disparu : elle s’est réincarnée dans la culture, la mémoire et le quotidien tunisien. Autrement dit, si Rome a pu vaincre militairement Carthage, elle n’en a pas effacé son âme. L’humour vernaculaire devient ici un outil de désacralisation créative d’où il ramène Carthage dans le champ du quotidien et de la proximité affective. En exprimant l’histoire à travers la langue du peuple, cette formule transforme un récit de domination en affirmation identitaire vivante, réconciliant le passé glorieux et la réalité contemporaine. En fait, la sculpture d’Hannibal, vêtue d’un t-shirt populaire, renforce ce geste de réappropriation. Le héros de l’Antiquité n’apparaît plus comme une figure lointaine et muséifiée, mais comme un symbole actualisé, intégré à la modernité tunisienne. Ce détournement humoristique opère une réactivation de la mémoire historique, où un t-shirt rouge, objet du quotidien, agit alors comme un médium entre l’histoire et la rue, entre la statue monumentale et le corps social.

 

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Figure 4 : T-shirt « قرطاج الحومة و بڨلةلروما  ».

Source : Mirage_tn, 2025.

En somme, cette image met en scène une rencontre entre Hannibal et la rue tunisienne, entre la statue figée et la vitalité de l’oralité populaire. Elle donne à voir un design de la mémoire, où le textile devient médium d’une reconnexion émotionnelle au passé, tout en célébrant la fierté d’appartenance à un héritage carthaginois réinventé. Ce geste vestimentaire, entre ironie et révérence, entre sacré et profane, incarne parfaitement la capacité du design à reterritorialiser les symboles : Carthage n’est plus un souvenir archéologique, elle redevient un « quartier (houma) », un espace vécu, habité et réinvesti.

La renaissance spirituelle de la pourpre de Carthage

La pourpre, plus qu’un pigment, constitue un symbole chromatique du pouvoir, du sacré et de l’identité méditerranéenne. Issue du suc sécrétoire d’un petit mollusque marin, le murex, cette teinture précieuse a marqué l’histoire des civilisations antiques en témoignant d’une valeur symbolique universelle, associant la couleur pourpre à la souveraineté, au sacré et à la transcendance. Son omniprésence historique et culturelle, à la croisée des arts, des savoirs et des rituels, se manifeste à travers une grande diversité de supports et de contextes. Elle fait ainsi l’objet de nombreuses mentions dans la littérature et l’iconographie antiques, des épopées homériques aux traités naturalistes d’Aristote et de Pline l’Ancien, et apparaît sur les textiles, les manuscrits et les artefacts archéologiques, témoignant de son prestige social et rituel (Tsatsarouet al., 2025).

À l’époque de Carthage, la fabrication de la teinture pourpre s’était particulièrement développée sur les côtes méridionales, où les gisements archéologiques sont parmi les plus denses et les plus significatifs du bassin méditerranéen. Le site de Meninx (El Kantara), au sud-est de l’île de Djerba, fut l’un des principaux centres de production. Les vastes amas de coquilles de murex retrouvés sur place ont permis d’établir une chaîne opératoire complète, allant de la pêche à la teinture, et d’analyser les techniques de construction des cuves et bassins utilisées pour la macération des mollusques (Ben Dhia-Belhouchet, 2015). Or, cette industrie a progressivement disparu suite aux invasions successives (vandales, byzantines, puis arabes) qui remplacent ce savoir-faire par de nouvelles traditions artisanales et de nouveaux systèmes de valeurs (Cooksey, 2013).

La redécouverte de la pourpre de Carthage aujourd’hui témoigne d’une volonté de réactiver une mémoire collective et de restituer un savoir-faire ancestral perdu, sans l’enfermer dans une muséification, mais en le réinscrivant dans une pratique artistique vivante, porteuse d’un sens spirituel. La pourpre, jadis plus chère que l’or, symbole de noblesse et de pouvoir, redevient aujourd’hui un vecteur de réflexion identitaire. Elle relie la Tunisie contemporaine à une généalogie méditerranéenne oubliée, celle d’une civilisation tournée vers la mer, le commerce, l’art et la spiritualité de la matière.

C’est dans ce cadre qu’a été conduit un entretien avec Mohamed Ghassen Nouira, artisan tunisien qui, depuis 2007, consacre sa vie à la reconstitution expérimentale du pigment pourpre à partir des coquillages marins. La résonance identitaire qui émane de sa démarche s’enracine dans une quête personnelle et collective : celle de renouer avec un fragment d’histoire souvent relégué à la légende ou à la curiosité archéologique.

 

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Figure 5 : La production artisanale de la pourpre.

Source : Mohamed Ghassen Nouira, Argaman, 2025.

Source : Argaman officiel (2025).

Dans son atelier, l’art de teindre devient un acte mémoriel et culturellement résistant. Il nous raconte comment, après plus de dix-huit ans d’expérimentations, il a réussi à retrouver le procédé originel de la teinture pourpre, inspiré des pratiques phéniciennes. Sa méthode, patiemment élaborée, s’appuie sur une observation fine de la nature et un savoir expérimental transmis par la matière elle-même. Nouira évoque une dimension spirituelle de son travail, qu’il considère comme « le plus important aspect » de la production de la pourpre. Pour lui, l’acte de teindre n’est pas un processus industriel, mais une expérience de contemplation intérieure, une forme de méditation prolongée où l’observation silencieuse devient un moyen de connaissance de soi. Il décrit les longues nuits passées à expérimenter la matière, immergé dans un état de concentration totale où « tu découvres ton potentiel humain ». Le geste artisanal devient ainsi un rite de passage : en manipulant le murex, l’artisan découvre les limites de son propre ego et entre en résonance avec les rythmes du monde naturel. Nouira (2025) insiste également sur une leçon centrale de cette expérience : « Voir avec le cœur et non avec les yeux ». Loin d’une métaphore poétique, cette phrase condense une philosophie de la perception issue de l’expérience même de la couleur.

À force de contempler les réactions du pigment sous différentes conditions lumineuses, il découvre que la vision rationnelle ou scientifique ne suffit pas ; il faut ressentir la transformation. C’est alors que « tout l’univers s’ouvre à toi ». La pratique devient ainsi un chemin spirituel, un apprentissage de la sensibilité, où l’être humain se replace à sa juste échelle dans le cosmos : « Même aujourd’hui, avec l’émergence des nouvelles technologies, la nature aura toujours un cran d’avance sur nous ». Ce rapport d’humilité face à la nature rejoint profondément la symbolique carthaginoise ancienne, dans laquelle la mer, le soleil et la matière étaient investis d’une sacralité immanente. Le murex, petit animal marin d’apparence insignifiante, renferme dans sa glande une puissance chromatique. L’artisan contemporain devient ainsi l’héritier d’une alchimie méditerranéenne : celle où la nature n’est pas un objet à exploiter, mais un partenaire de création et de révélation. En fait, les phénomènes chromatiques observés dans la production de la pourpre témoignent d’une interaction entre lumière et matière. Il s’agit d’une transformation photochimique des précurseurs de la pourpre (modification chimique induite par l’absorption de photons) présents dans le murex (notamment les dérivés de l’indigo, tels que la dibromoindigotine). Lors de l’exposition à la lumière solaire, ces composés subissent une réduction photochimique qui détermine la teinte finale du pigment (Cooksey, 2001).

Cependant, l’artisan observe que même l’exposition à la lumière lunaire ou même dans l’obscurité totale provoque l’apparition de nuances plus profondes, parfois inattendues. Certaines nuits, par accident ou par impossibilité de retirer le tissu exposé, l’artisan constate l’apparition de variations chromatiques inédites. Ce caractère imprévisible devient pour lui une source d’émerveillement et de réflexion sur la nature du vivant : « Au début j’étais déçu parce qu’il n’y avait pas de soleil, mais en pleine lune, les couleurs produites étaient extraordinaires » (entretien semi-directif mené avec Nouira). Ce renversement du regard, du soleil comme « distraction » à la lune comme révélateur, traduit une pensée cosmique de la couleur : la lumière n’est plus un simple outil, mais un être vivant, doté d’une influence propre. Ainsi, le pigment pourpre devient photosensible au cosmos : il capte les vibrations du ciel, du soleil, de la lune et des étoiles. Chaque exposition produit une teinte unique, dont la profondeur dépend du moment, de l’énergie lumineuse et du hasard. Cette instabilité, loin d’être un défaut, confère à la couleur sa dimension sacrée et vivante. On ne peut jamais prévoir le résultat final : il se révèle dans la durée, comme un secret que la nature consent à livrer. L’expérience de Nouira rejoint ici la logique des chromatismes anciens, où la couleur n’était pas perçue comme un simple pigment, mais comme une substance animée. Les artisans Phénico-Carthaginois avaient compris cette relation entre la mer et la lumière : la pourpre symbolisait la fusion du bleu marin et du rouge solaire, union du masculin et du féminin, du terrestre et du céleste. Dans la pratique de Nouira, cette poétique du mélange se prolonge sous une forme spirituelle : la couleur devient un médium de passage entre les plans visibles et invisibles, entre la matière et l’esprit.

Conclusion

L’héritage carthaginois est en train de renaître de ses cendres, mais de manière complexe et ambivalente. Entre effacement historique et réappropriation fragmentaire, des initiatives contemporaines comme la reproduction artisanale de la pourpre de Carthage ou les créations de designers indépendants, traduisent une volonté de retisser le lien avec un passé longtemps marginalisé. Ces démarches participent à l’émergence d’une tunisianité sensible, enracinée dans la mémoire et tournée vers la pluralité. Chez Mohamed Ghassen Nouira, la réinterprétation de la pourpre dépasse le cadre patrimonial : elle devient un acte éthique et spirituel. Protéger la mer, respecter la matière, transmettre sans exploiter, autant de gestes qui traduisent une conception du patrimoine comme relation vivante plutôt que possession. La pourpre retrouve ainsi sa dimension universelle, reliant les civilisations autour d’un dialogue ancestral entre lumière, nature et création. À travers ces productions, se manifeste une véritable résonance identitaire : la couleur et la matière deviennent les vecteurs d’une mémoire réactivée. En les portant ou en les créant, les jeunes générations participent à une archéologie affective du territoire, un acte de mémoire active qui transforme les pratiques créatives en espace de transmission, de résistance et de réinvention symbolique.

Bibliographie

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