Doctorant en Histoire des Relations Internationales à l’Université de Yaoundé I. Il s’intéresse aux politiques migratoires dans le Sud. Il est auteur de plusieurs articles et membre de plusieurs sociétés savantes.
Abstract
Le présent article a pour objectif d’analyser les ressorts du repli identitaire. Il soutient que le repli identitaire a des ressorts internationaux et internes. Il se nourri des frasques du néolibéralisme et prend une allure particulièrement vive au Gabon en raison de la fragilité des structures économiques qui reposent sur un contraste : la forte dépendance de son économie vis-à-vis du pétrole dont les prix oscillent en fonction des caprices de la météo internationale et l’étroitesse du marché intérieur, fortement dominé par les capitaux étrangers. L’article soutient également que le Gabon a perçu comme éphémère, la présence des étrangers sur son territoire mais les conditions géopolitiques lui imposent depuis la seconde moitié des années 80, à faire face à une immigration de masse alors qu’il subissait de plein fouet les effets dévastateurs de la crise économique sous l’effet conjugué de la dépréciation du dollar et la chute du baril de pétrole. Le Gabon fut contraint, à l’issu de ce rapport de force qui lui imposait de remanier son paysage institutionnel pour s’adapter aux mutations du capitalisme mondial, de revoir sa politique de bon voisinage.Cette dérive autoritaire qui remet en cause les objectifs keynésiens de plein emploi et de la sécurité sociale et promeut une gouvernance des hommes par la concurrence a complètement modifié les régimes de cohabitation, les régimes moraux, symboliques et de perception de l’autre.
Lorenz Stoer (1530-1621), Geometria et Perspectiva (Augsburg: Michael Manger, 1567), University of Tübingen.
Introduction
« La pierre frappe le caillou, le caillou frappe le sol » [1].
« Mondialisation des migrations et repli identitaire en Afrique subsaharienne » est un décentrement épistémique qui nous permet d’explorer les territoires circulatoires d’Afrique subsaharienne en proie aux ajustements néolibéraux disciplinaires et aux mouvances nationales identitaires. Le Gabon autrefois perçu comme l’un des pôles de croissance les plus rapides d’Afrique subsaharienne et une terre de prédilection pour de nombreux migrants au lendemain du boom pétrolier de 1973, n’a pas échappé aux effets pervers de cette mondialisation conspiratrice (Negreponti-Delivanis, 2002) qui promeut l’économie de marché par le biais d’une série d’expérimentations et de normes politico-idéologiques, techniques, juridiques, économiques et financières. Ces nouvelles technologies de gouvernementalité (Brenner, Peck, & Theodore, 2010) ont provoqué une angoisse existentielle et des secousses insurrectionnelles. Ces secousses débouchèrent sur des crispations identitaires et par ailleurs, une surenchère identitaire [2] savamment orchestrée par l’ordre politique qui s’était forgé sous le parti unique et qui entendait conserver son équilibre dans un système institutionnel pluraliste. En panne de légitimité du fait de l’application des mesures de restructuration drastiques jugées impopulaires, la classe dirigeante fut contrainte de marchander avec les masses populaires pour recomposer le rapport de force politique face à une adversité violente des forces du changement qui désapprouvaient sa ligne politique. Ce compromis consista à exclure du milieu des affaires, les minorités ethniques aux codes sociaux différents qui faisaient ombrage au groupe culturel dominant. Ainsi, l’immigration fut juxtaposée à la submersion, au chômage et aux vecteurs criminogènes.
L’analyse du positionnement institutionnel du Gabon vis-à-vis de l’immigration met en évidence le glissement progressif d’un modèle d’inclusion d’une main-d’œuvre ciblée à une attitude de rejet. Ce glissement traduit un malaise structurel : le basculement douloureux du modèle social-démocrate qui a marqué de son empreinte les décennies 60-70 par l’élévation du niveau de vie des Gabonais aux politiques d’ajustement structurel génératrices de crises qui touchaient au bien-être et à la sécurité matérielle des populations. Il est par ailleurs, révélateur des contraintes de pouvoir auxquelles sont confrontés les Pays en Développement (PED) dans ce régime néolibéral, même s’il prend une configuration particulièrement vive au Gabon en raison de la fragilité des structures politiques, économiques et sociales. Ces aléas géopolitiques ont poussé la nation gabonaise qui milite pour une ouverture maîtrisée et moins brutale à développer un réflexe insulaire.
L’étude se propose d’inscrire le repli identitaire dans sa dynamique conjoncturelle internationale et dans la géographie nationale mentale pour se libérer de la servitude de ce récit dominant et natio-centré qui a fait du Gabon une « exception xénophobe ». L’étude met en relief les cartes psychiques et les conflits d’usage de la mondialisation qui ont conduit les politiques étrangères des États dans une impasse national-libérale (Bayart, 2017). Il met en relief la manière dont le nationalisme s’est emparé de la politique d’immigration du Gabon dans ce contexte de globalisation, compte tenu des distorsions (la prédominance du pétrole dans la production du Produit Intérieur Brut, l’étroitesse du marché intérieur, la mainmise des étrangers sur les différentes artères de l’économie nationale) qui freinent son dynamisme économique.
La première section du présent article s’attèle à présenter le dilemme libéral auquel est confronté le Gabon et nombre de pays qui appartiennent à son aire civilisationnelle. Il dresse le portrait complet des mesures tendant à la libéralisation des économies des pays d’Afrique subsaharienne auxquelles se rapportent les bouleversements politiques, économiques, sociaux et démographiques qui ont poussé le Gabon à durcir la législation relative à l’entrée, au séjour et à la sortie des étrangers sur son territoire. La seconde section insiste davantage sur la politique du soupçon, du déni et de l’oubli qui interroge la façon dont l’immigration fut construite dans l’imaginaire collectif, à travers un discours politique polarisé, comme une menace à l’identité, au bien-être et à la sécurité matérielle des nationaux. Ce qui a conduit à l’exclusion des étrangers qui faisaient ombrage aux nationaux dans le milieu des affaires dans un contexte de transition économique marqué par le déclin de l’emploi public et l’expansion de l’emploi informel.
1. Le dilemme libéral
L’État gabonais est, depuis la seconde moitié des années 80, pris en tenaille entre les impératifs néolibéraux d’ouverture des frontières nécessaires à la satisfaction du marché et les impératifs sécuritaires de fermeture de frontières destinés à protéger les acquis de la jeune nation gabonaise.
1.1 L’offensive néolibérale
Après une courte période d’euphorie qui avait permis aux PED de se mouvoir au lendemain des indépendances, l’offensive néolibérale conduite par les bailleurs de fonds (Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale) avait pour cahier des charges de recomposer le rapport de force après l’affaiblissement du système de domination occidental mis sur pied pendant la période coloniale. Les pays producteurs de pétrole, à l’instar du Gabon, qui avaient bénéficié des dividendes du boom pétrolier de 1973 consécutif à la guerre du Yom Kippour et qui s’étaient lancés dans un endettement incontrôlé pour la réalisation des grands projets parfois hasardeux et mal ficelés, ont connu une période de récession.
Cette récession est consécutive des crises successives qu’ont traversées ces pays depuis la seconde moitié des années 70. Elles traduisent une volonté de vassalisation des PED [3] par le renforcement des mesures néolibérales plus disciplinaires et contraignantes : contraction de l’enveloppe budgétaire, baisse des salaires, contrôle de la dépense publique, dérégulation du marché du travail, contraction du personnel salarié dans les secteurs privé, parapublic et public, privatisation des entreprises qui s’accompagne d’un processus de désindustrialisation, fin des monopole des entreprises étatiques, désarmement fiscal, réduction de la protection sociale, ouverture des frontières, etc. La crise économique de 1986 a eu des effets assez prononcés sur la collectivité : la croissance des PED étant essentiellement portée par les recettes pétrolières, la chute desdites recettes devait systémiquement s’accompagner d’une baisse des dépenses d’investissement et de la consommation.
Le processus de libéralisation des économies a totalement desservi les nations africaines au-delà des avantages théoriques qu’il préconisait : croissance économique, réduction de la pauvreté et justice redistributive mondiale, etc. Il a davantage renforcé les fractures géographiques, économiques et sociales. Il a conduit les nations africaines au tissu économique encore embryonnaire vers une ouverture tout azimut. Ces nations furent contraintes de changer de structuration à l’effet de s’ajuster aux nouvelles mutations du capitalisme mondial qui envisageaient la transformation du monde en un vaste espace de libre-échange favorable au développement des firmes multinationales (Plihon, 2016). L’État devait se désengager du secteur productif pour laisser cours à la libre concurrence, procéder aux réformes fiscalo-douanières pour faciliter l’entrée des Investissements Directs Étrangers (IDE), réduire les coûts de l’investissement des firmes multinationales et faciliter la circulation des marchandises et des facteurs de production que sont les hommes, baisser les salaires pour réduire les charges salariales des FMN, liquider et/ou privatiser les entreprises existantes à l’effet de transférer le capital détenu par l’État aux opérateurs privés occidentaux. Ces réformes devaient s’opérer dans un cadre intégré (Programmes d’Ajustements Structurels/PAS régionaux) compte tenu du fait que l’élargissement des espaces politiques offrait aux FMN un plus grand marché de consommation. La libéralisation a provoqué la paralysie des PED qui tiraient l’essentiel de leurs revenus de la fiscalité. Elle a par ailleurs conduit à l’effondrement des pans entiers des économies, notamment les secteurs agro-industriels, Bâtiments et Travaux Publics (BTP), industries métallurgiques, etc.
La crise économique a provoqué un exode massif de populations dans un monde qui se veut entrelacer ; mais sévèrement marqué par une hiérarchie de droits à la mobilité et de disparités économiques et démographiques régionales. Les migrants originaires des pays du Sud qui cumulent les difficultés d’ordres politique (coups d’État, guerres civiles), économique (chômage, misère) et sociale (difficultés d’accès aux services sociaux et équipements de base) furent contraints de suivre le mouvement des richesses. Ces migrants qui entendaient échapper aux guerres, à la misère furent contraints de modifier leurs trajectoires en raison de la re-frontiérisation de la « forteresse Europe ». Les nouvelles logiques migratoires Sud-Sud qui en découlent sont révélatrices des mécanismes d’immobilisme édictés par la mise en œuvre des politiques d’externalisation des frontières de l’Union Européenne (UE) destinées à endiguer la poussée migratoire des subsahariens. L’objectif étant de prévenir les répercussions géopolitiques que provoquerait une immigration de masse au regard des disparités régionales liées à une évolution contrastée de la population à l’échelle du globe (fléchissement de la population européenne et explosion démographique de la population africaine) ainsi que la pression sociale qu’exerceraient les nouveaux arrivants sur des ressources disponibles en constante régression.
Le schéma migratoire post-guerre froide laissait transparaitre des migrations de voisinage, régionales et intra-continentales. Les routes migratoires se sont diversifiées, laissant transparaitre une attraction différenciée des migrants en fonction du niveau de décrépitude de l’environnement économique. S’il est vrai que l’ajustement structurel a totalement dégradé le tissu social et économique de l’ensemble des pays subsahariens, force est de reconnaitre que le Gabon cristallise les appétits en raison du décor des années 70 (le mythe de l’eldorado) et certainement, parce qu’il a réussi à différer, contrairement à d’autres pays appartenant à son aire civilisationnelle, les effets de la crise en s’appuyant sur ses ressources pétrolières (Barro Chambrier, 1990).
1.2 La refonte du code général de l’immigration : le nexus immigration-sécurité
Les restrictions législatives relatives aux immigrants marquent un décalage doctrinal. Il s’agissait en réalité, d’un mécanisme de résistance qui s’est forgé contre toutes velléités d’intimidations et de centralisation des politiques migratoires dans un contexte de mondialisation néolibérale qui consacre un transfert des prérogatives de l’État à des organismes supra-étatiques et privés. L’État territorial en tant que conteneur géographique (Brenner, 1999) a opposé à l’optique cosmopolitique de Beck (2003) qui nourrit le fantasme d’une érosion de la souveraineté territoriale de l’État (Sindjoun, 2004) et/ou la défonctionnalisation des frontières au nom des idéaux de liberté, d’égalité et de justice sociale, un droit territorial réactif (Duarte, 2015) qui lui confère la latitude de contrôler la circulation des personnes sur son territoire, d’exclure ou de sélectionner les immigrants de manière discrétionnaire selon les critères ethniques, professionnels, médicaux, moraux, etc. La politique migratoire a subi les contrecoups des chocs extérieurs (chute du prix du baril du pétrole, dépréciation du dollar américain) et de l’austérité interne (assainissement des finances publiques, baisse des investissements et de la consommation finale, maîtrise des effectifs dans les secteurs public, parapublic et privé) qui visait le redressement des grands équilibres macro-économiques.
La refonte du code général de l’immigration incarné par la loi n° 5/86 du 18 juin 1986 fixant le régime d’admission et de séjour des étrangers en République gabonaise marque une inversion des logiques politiques et une remise en cause du cosmopolitisme moral de Yusekdag (2012) qui assigne les devoirs de justice aux règlementations et aux pratiques des États en matière d’immigration. La nouvelle législation fut essentiellement répressive. Elle traduit une volonté obsessionnelle de lutter contre l’emploi clandestin des travailleurs migrants qui rendait impossible l’insertion des jeunes diplômés gabonais dans le marché du travail. La refonte du code général de l’immigration était étroitement liée au cycle économique nouveau marqué par la contraction du marché du travail. Les effectifs des travailleurs du secteur structuré avaient chuté de 130.000 en 1985 pour se situer à 90.000 en 1994, soit une compression de 40.000 travailleurs du secteur parapublic (L’Union, 1994). Le chômage devenu endémique se situait à 20 % et affectait à hauteur de 34 % des jeunes âgés de 25-30 ans (Banque Africaine de Développement, 1997). Les pouvoirs publics furent contraints de mettre sur pied une nouvelle politique de l’emploi destinée à réinjecter dans le marché du travail les travailleurs licenciés et faciliter l’insertion des nouveaux diplômés pour soutenir un développement social équilibré. La refonte du code général de l’immigration était un impératif. Pour qu’elle soit efficace, elle devait s’adosser sur les résultats du recensement général de la population.
En 1985 on dénombrait 107.807 étrangers au Gabon, soit 10 % de la population totale du Gabon (Hebdo informations, 1986). L’on pouvait néanmoins observer une attraction contrastée des immigrants qui convergeaient autour du dispositif tripolaire Libreville-Port-Gentil-Franceville (Pourtier, 1989) qui cumulent l’essentiel des fonctions politiques, économiques et administratives. Ces agglomérations polarisaient l’essentiel des migrants avec respectivement 75,15 %, 8,25 % et 3,31 % de la population immigrée. Cependant, 47,84 % de la population étrangère repartit entre les trois métropoles était en situation irrégulière, soit 51.580 étrangers (Hebdo informations, 1986). Néanmoins, la forte présence des travailleurs étrangers en situation irrégulière est révélatrice de l’échec des politiques de retour qui furent adossées à l’importation de la main-d’œuvre étrangère destinée à la construction du Transgabonais, des routes et autres infrastructures relatives à l’organisation du 14ème sommet de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) qui s’est tenu en 1977 à Libreville [4]. Elle traduisait également la volonté des investisseurs étrangers de tirer parti d’une main-d’œuvre inorganisée et irrégulière (Pecoud, De Guchteneire, 2009) compte tenu du laxisme et de l’insatisfaction qu’offrait le travailleur gabonais d’une part, ainsi que le refus pour les entreprises de satisfaire les prétentions salariales exorbitantes et les indemnités des travailleurs gabonais [5]. Une situation qui rendait difficile l’intégration des jeunes diplômés gabonais dans un environnement marqué par l’explosion du chômage et l’amenuisement des capacités institutionnelles d’absorption de ces jeunes diplômés. Ces pratiques jugées abjectes par les autorités gabonaises rendaient difficile l’application de la politique de gabonisation qui prévoit la limitation des effectifs des travailleurs étrangers au sein des entreprises et le changement de la texture sociale au sein des entreprises installées au Gabon [6]. Il fallait dans l’immédiat mettre un terme à une forme de division du travail qui reléguait le travailleur gabonais en seconde posture. Raison pour laquelle la loi n° 34/62 du 10 décembre 1962 portant régime général de l’admission et le séjour des étrangers au Gabon ainsi que les décrets, arrêtés, ordonnances et circulaires la complétant jugés obsolètes ont été dissous dans l’objectif de mettre sur pied un cadre règlementaire de l’immigration plus adapté au nouveau contexte géopolitique.
Le nouveau régime de l’immigration fut établi sous le principe de la préférence nationale qui accorde aux compatriotes une priorité en termes d’emplois, de droits sociaux, civils et politiques. Toutefois, les restrictions législatives relatives à l’immigration devaient bénéficier d’une légitimité démocratique comme l’exige Abizadeh (2010). Elle fut soumise, même si ce fut de manière très discutable, à une consultation politique et populaire conduite sous la bannière du Parti Démocratique Gabonais (PDG) pour caresser dans le sens du poil, une population de plus en plus hostile à la présence des étrangers.
D’après le sondage d’opinion réalisé en 1986, l’immigration occupait dans l’ordre hiérarchique des problèmes les plus urgents que devaient résoudre les pouvoirs publics, la sixième position après la crise économique (16,5 %), le chômage (14,3 %), problèmes divers (13,6 %), l’inflation (9,6 %), réseau de communication (8 %). L’immigration ne représentait une menace que pour 5,4 % des personnes interrogées (L’Union, 1986).Cette réalité contraste alors avec l’inflation législative et normative qui a suivi ce sondage et qui était censée stopper cette forme d’immigration taxée de sauvage et de pernicieuse.
Les nouveaux textes adoptés, notamment la loi n° 5/86 du 18 juin 1986 fixant le régime d’admission et de séjour des étrangers en République gabonaise, le décret n° 999/PR du 31 juillet 1986 déterminant les modalités de délivrance de la carte de séjour de résident étranger, le décret n° 1000/PR du 30 juillet 1986 portant institution d’une autorisation d’entrée et de sortie pour les étrangers, comportaient de nombreuses embuches et réservaient un traitement à géométrie variable aux différentes catégories administratives sous le prisme des rapports sociaux de classe et de race. L’État immigratoire (Lacroix, 2024) gabonais qui se focalise sur les flux de personnes a, comme par le passé, axé sa politique migratoire sur le capital humain à l’effet d’adapter la mobilité aux besoins spécifiques de son économie. Ces textes étaient censés catégoriser, filtrer et profiler les mobilités utiles (touristes, professionnels, chercheurs, étudiants, etc.), indésirables et augmenter les recettes fiscales liées à l’immigration pour pallier aux contraintes budgétaires.
La nouvelle législation avait multiplié les frontières qui s’étaient épaissis au point de déboucher sur une précarisation du séjour des migrants. La loi n° 5/86 du 18 juin 1986 fixant le régime d’admission et de séjour des étrangers en République gabonaise réprimait, aux termes de ses articles 56, 57 et 58 les délits d’immigration irrégulière et d’hospitalité [7], trahissant par la même circonstance, les idéaux de fraternité et de solidarité transnationales fondés sur les exigences morales, qui promeuvent l’égalité de chances entre les nationaux et étrangers (Bader, 2005) pour corriger les inégalités liées au « privilège féodal » de Carens, qui affecte différemment les conditions d’existence des êtres humains en fonction de leur lieu de naissance et de leur identité nationale (Abizadeh, 2006). La loi n° 12/86 du 31 décembre 1986 relative à l’interdiction de séjour introduisit la double peine [8] et fixa par la même occasion un code de conduite des étrangers axés sur des exigences morales minimales pour la réussite de leur intégration. La loi n° 20/88 du 30 décembre 1988, modifiant la loi n° 89/61 du 2 mars 1962 portant sur le code de la nationalité gabonaise, visait à mettre un terme aux mariages par complaisance. En appui à ces mesures dissuasives, le fonds spécial de l’immigration fut créé par la loi n° 6/86 du 18 juin 1986 qui visait à faciliter l’éloignement des étrangers frappés d’une condamnation définitive après qu’ils aient purgé leurs peines [9].
2. La politique du soupçon, de l’oubli et du déni
La politique du soupçon élaborée dans un contexte de récession économique est révélatrice d’une volonté des pouvoirs publics à réprimer l’immigration clandestine afin d’exclure du circuit économique une frange de la population d’origine étrangère.
2.1 L’autonomisation des flux migratoires : une extension des nouvelles formes de solidarité collective ?
Les entraves administratives et juridiques mises en œuvre par le nouveau régime de l’immigration n’avaient pas réussi à contenir la poussée migratoire. Elles ont à contrario favorisé une clandestinisation des flux. Le nouveau régime de l’immigration avait créé de nouvelles catégories informelles parce qu’il rendait difficile la possibilité pour les migrants à faible revenu de régulariser leur situation administrative et l’accès légal au territoire gabonais pour de nombreux candidats à l’immigration qui pouvaient néanmoins profiter des fragilités géopolitiques (porosité des frontières).Les migrants clandestins originaires des pays d’Afrique de l’Ouest (Mali, Burkina-Faso, Bénin, Togo, Nigéria, Côte-d’Ivoire, Ghana, Niger, Guinée-Bissau) et d’Afrique centrale (République Démocratique du Congo, Cameroun, Congo, Guinée-Équatoriale, etc.)qui cumulent le statut de pays pourvoyeurs pour les premiers, de départ et de transit pour les seconds, multiplièrent les voies d’accès illégales maritimes et terrestres (Loungou, 2008). Ils pouvaient mobiliser d’autres ressources parce que la répression policière à outrance avait occasionné une économie de rente frontalière alimentée par des réseaux criminels mondialisés. L’infiltration des migrants met en avant la figure de l’intermédiaire (Clochard, Dahdah Assaf, Mary, 2023), désignant les acteurs de la criminalité transnationale et/ou des passeurs qui profitent des fragilités géopolitiques en s’appuyant sur des réseaux familiaux [10], commerciaux [11], de pêcheurs et de transporteurs [12].
L’autonomisation des flux migratoires entraina une évolution substantielle de la population immigrée. En 1993, la population étrangère s’élevait à 153.490 personnes contre 107.807 en 1985. Avec une population totale évaluée à 1.014.976 habitants, la population étrangère représentait alors 15 % de la population totale contre 10 % environ en 1985 (Ministère de la Planification et de l’Aménagement du Territoire, 1993). On note une évolution progressive et une régionalisation des flux, mettant en évidence, la forte présence d’une population africaine subsaharienne. Le groupe le plus important était constitué d’Équato-guinéens (30.641 personnes) qui se sont massivement installés au Gabon entre 1968 et 1979 fouillant la misère et la dictature de Francisco Macias Nguema avant d’entamer la phase de retour avec le boom pétrolier qu’a connu leur pays au cours de la seconde moitié des années 90. Ce groupe est suivi des Maliens qui atteignaient 20.933 migrants, du Bénin (19.803), du Cameroun (18.587), etc. Il s’agissait donc principalement d’une immigration des subsahariens. On observait également la présence d’une population étrangère d’origine non africaine majoritairement représentée par les Français (5.945 personnes) et des Libanais (953).
Cette augmentation substantielle de la population immigrée est révélatrice des formes nouvelles de solidarité communautaire qui s’exerçaient à l’échelle du groupe ethnique, religieux, et dans une moindre mesure, à l’échelle de la nationalité. L’insertion durable des primo-migrants dans les milieux des affaires a facilité l’institutionnalisation des migrations. Car, les commerces et les entreprises détenues par ces primo-migrants se transformèrent en lieux d’hospitalité pour les nouveaux arrivants. Ainsi, les politiques de contingentement ou de quota par nationalité qui étaient destinées à limiter la libre circulation des personnes pour des motifs liés à la maîtrise des flux et à la préservation du marché de l’emploi ont été mises à rude épreuve par l’afflux d’immigrants. Les changements démographiques induits imposèrent la cohabitation entre des populations d’origine et de cultures diverses alors que le code général de l’immigration avait été quelque peu ethniquement profilé pour encourager une immigration de proximité culturelle, facilement assimilable par le groupe dominant. Or, une immigration incontrôlée pourrait modifier la géographie culturelle et politique du Gabon parce qu’elle brouillerait à la fois les frontières territoriales, les frontières politiques de la citoyenneté et les frontières culturelles (Bauböck, 1998).
2.2 Médias et guerre aux migrants
Le basculement du Gabon dans le libéralisme économique s’est accompagné d’un affaiblissement du sentiment d’identification à la nation en raison de l’application des mesures néolibérales autoritaires jugées impopulaires, qui touchaient au bien-être et à la sécurité matérielle des citoyens. L’ordre politique qui s’était forgé dans le système de parti unique et qui entendait conserver ses positions de pouvoir et de privilèges dans un système institutionnel pluraliste, fut contraint de marchander avec les masses populaires pour recomposer le rapport de force politique face à une adversité violente de forces du changement qui désapprouvaient sa ligne politique et économique. Dans cette conjoncture politico-économique particulière, les médias devaient jouer un rôle stratégique majeur : permettre à l’élite dirigeante de rétablir son capital sympathique qui s’était davantage effrité avec la fin de l’État-providence et raffermir l’unité nationale tout en manipulant les masses populaires peu renseignées sur les enjeux stratégiques, politiques, économiques et sociaux réels de l’immigration. La question de l’immigration fut donc mobilisée et instrumentalisée par les entrepreneurs des ressentiments identitaires dans le champ politique, trahit la maturité de nos processus concurrentiels hérités du « prêt-à-porter » occidental, qui ne correspondait pas à notre univers civilisationnel. La nouvelle structure organisationnelle et idéologique mise en place dans le cadre de la mondialisation néolibérale posait de sérieux problèmes en matière de gestion de la diversité.
L’usage instrumental de l’immigration était révélateur du niveau de délitement moral de la classe gouvernante déterminée à mobiliser toute forme de ressources, notamment l’immigration, pour camoufler l’échec des politiques publiques. Ainsi, l’offre politique ayant perdu de sa substance après l’effondrement du consensus qui avait été construit par la coercition autour d’une politique sociale généreuse, elle fut substituée par l’offre identitaire dans le but de consolider l’électorat. L’espace médiatique n’étant pas suffisamment encadré, l’on ne pouvait donc pas éviter que la communication politique se fasse sans dérive et dans le respect de la civilité publique. L’immigration devait donc être présentée comme une menace qui pèse sur la stabilité et la sécurité du Gabon. Pour cela, il fallait diaboliser les diasporas, notamment, les diasporas africaines, en construisant préalablement un contexte de suspicion et de psychose généralisées.
Le Gabon fut présenté par les médias publics, notamment le quotidien national L’Union comme un État assiégé par les sans-papiers. Le traitement médiatique de l’immigration a davantage entretenu une confusion à propos d’une arrivée massive de migrants en passe de bouleverser l’équilibre démographique et culturel. La ligne éditoriale nationale avait pour objectif de mobiliser les forces vives du Gabon autour de la cause nationale à l’effet de contrer les velléités expansionnistes des nations voisines et africaines. La polarisation médiatique de la thématique sur les méfaits de l’immigration poursuivait un objectif précis : tuer symboliquement le « travailleur étranger » à travers la diffamation ciblée (Yong, 2011). Ainsi, l’image de « l’immigré clandestin » a fait ombrage à celle du « travailleur étranger » qui avait contribué à la transformation structurelle de l’économie gabonaise pendant les périodes de croissance soutenue. L’immigré clandestin fut présenté comme le propagateur de contre-valeurs (vol, prostitution, émission de fausse monnaie, charlatanisme, trafic d’enfants, etc.) [13].
En réalité, l’immigration clandestine ayant relayé l’immigration organisée qui s’inscrivait dans la politique de contingentement, le profil des migrants africains avait également changé. Les vagues d’immigration qui s’inscrivaient dans le contexte de la récession économique se sont accompagnées de nombreuses dérives comme l’indique le tableau ci-dessous.
Commentaire : avec une population carcérale estimée à 798 écroués dans la Prison centrale de Libreville en 1990, les étrangers représentaient 60 % de la population carcérale, soit 478 prisonniers parmi lesquels 36 mineurs, 389 prévenus et 409 condamnés. Nous avons enregistré les motifs d’incarcération suivants : immigration clandestine, défaut de carte de séjour, vol, vol aggravé, tentative de vol aggravé, coups et blessures volontaires, trafic et usage de stupéfiants, association de malfaiteurs, faux et usage de faux, corruption, port et détention illégale d’armes à feu et munitions, conduite sans permis de conduire, faux en écriture publique, évasion, meurtre, coups mortels, abus de confiance, recel, homicide involontaire, usurpation d’identité, attentat à la pudeur, violences et voies de fait, émission de chèques sans provision, pratique de charlatanisme, trafic d’enfants, usurpation d’identité, faux par déclaration mensongère, viol, tentative d’escroquerie, etc. L’analyse de ces motifs d’incarcération révèle qu’il s’agit majoritairement de délits, voire de délits mineurs liés à la situation précaire de ces étrangers. La surreprésentation des étrangers dans le milieu carcéral est révélatrice de leur forte probabilité de condamnation, qui découle d’une géométrie morale variable qui voudrait que les délits commis par les étrangers soient systématiquement réprimés contrairement à ceux commis par les nationaux (« espèce de Camerounais ! Tu peux faire ça chez toi ? Est-ce qu’un Gabonais peut faire ça dans ton pays »).
Si l’autonomisation des flux s’est donc véritablement accompagnée de nombreuses dérives, ces dérives ont été politiquement manufacturées. Ce qui a valu aux diasporas africaines cette mise à l’index, c’est la forte concurrence qu’elles exerçaient aux nationaux dans le milieu des affaires, comme le démontre le tableau suivant.
Commentaire : au cours de l’année 2017, 3.912 entreprises individuelles ont été créées au Gabon. Environ 40 % de ces entreprises provenaient des capitaux étrangers, soit 1.539 entreprises appartenant aux secteurs primaire (agriculture, Bois, élevage, mines, pêches), secondaire (BTP, industrie), tertiaire (commerce, formation, services, Technologie de l’Information et de la Communication TIC, tourisme, transport). La répartition de ces entreprises par secteurs d’activités se décline à travers le graphique 1 ci-dessous.
Commentaire : la répartition des entreprises par secteurs d’activités fait état d’un déséquilibre marqué par les faibles proportions des Petites et Moyennes Entreprises (PME) du primaire et du secondaire d’une part, et la forte représentation des entreprises du tertiaire majoritairement sous le contrôle des colonies étrangères africaines parmi lesquelles on recense par ordre d’importance, les entreprises maliennes (283), camerounaises (274), sénégalaises (225), béninoises (132), voltaïques (76), nigérianes (82), togolaises (66), etc.
L’implication des nationaux dans le milieu des affaires demeure marginale malgré le fait qu’ils détiennent 60 % des PME créées en 2017. L’environnement des affaires au Gabon est pris en otage par les étrangers. La majorité des grandes sociétés installées au Gabon appartiennent aux Français, Marocains, Chinois etc. Le commerce en gros est contrôlé par les Libanais tandis que les colonies africaines contrôlent le petit commerce et autres services, notamment les Ouest-africains (Maliens, Sénégalais, nigérians, béninois, burkinabé, etc.) et les centrafricains (Cameroun). Ce contrôle des différentes artères de l’économie gabonaise par les étrangers a des racines structurelles et culturelles. Il traduit la culture du fonctionnariat héritée de la colonisation et l’absence de socialisation des nationaux au milieu de l’entreprise et au monde des affaires. Il est surtout révélateur de l’empressement des politiques à procéder à une gabonisation à la fois financière, juridique et humaine de son économie au début des années soixante-dix dans l’optique de la mise sur pied d’une classe d’hommes d’affaires capable de prendre en main les leviers de l’économie dans les secteurs structuré et non structuré. La PME gabonaise présente depuis lors, une certaine fébrilité en dépit des privilèges douaniers et fiscaux et de l’appui financier et institutionnel dont elle bénéficie.
Contrairement à cette idée reçue qui présentait l’immigré comme celui-là qui empêchait au Gabonais de travailler et d’investir, l’éclosion des micro-entreprises et des autres activités marginales du secteur informel nécessitait une certaine ingéniosité qui était plutôt l’apanage des étrangers. Pourtant, le secteur informel (commerce et services de proximité) qui n’était pas pris en compte dans le PIB et qui échappait au contrôle des pouvoirs publics constituait un important réservoir d’emplois et de ressources fiscales. Les pouvoirs publics entendaient réinjecter dans le tissu social et économique les travailleurs éjectés des entreprises publiques et parapubliques ainsi que les nouveaux diplômés issus des écoles de formation professionnelle et de l’enseignement supérieur, pour décrisper l’atmosphère sociale. Ils avaient mis sur pied une politique volontariste de promotion des PME (avantages fiscaux et douaniers, appui financier, technique et institutionnel, etc.). Mais cette dynamique de promotion de l’auto-emploi s’est heurtée à un manque de volonté et d’esprit d’initiative de la part des nationaux, mais surtout, à la compétitivité et au diktat des diasporas.
La réussite économique des immigrés dans ce contexte d’hibernation économique était très mal perçue par les nationaux confrontés à la triste réalité du chômage autrefois inconnu. Le nationalisme spontané qui s’est emparé des milieux politiques et médiatiques avait pour objectif d’exclure ces immigrés qui représentaient une part importante de l’activité de production. L’insertion socio-économique des nationaux étant conditionnée par le départ des étrangers, l’hospitalité traditionnelle qui se caractérisait autrefois par une forme de tolérance vis-à-vis de l’immigration clandestine pendant les années fastes fut sacrifiée sous l’autel d’un compromis. Les pouvoirs publics ont dû puiser dans un souci pédagogique, dans les ressources cognitives du passé colonial, pour attiser la flamme identitaire. Il était question de réveiller la mémoire historique traumatique à partir du mythe mobilisateur « Gabon d’abord ». Gabon d’abord n’est pas qu’un simple slogan. Il symbolise un épisode douloureux de l’histoire et certainement, le chapitre le plus décisif du roman national. Dans le contexte de pluralisme politique et d’austérité budgétaire, ce mythe mobilisateur devenait le justificatif d’importantes résolutions prises au niveau de la politique intérieure et extérieure. C’est la brèche dans laquelle s’engloutirent les entrepreneurs identitaires pour canaliser le mécontentement des masses paupérisées qui avaient en quelque sorte épuisé leurs réserves de patience en façonnant une opinion publique anti-immigrée.
Le tribunal médiatique ayant jugé inopportune la présence des immigrés clandestins sur le sol gabonais, un plaidoyer en faveur de leur rapatriement fut adressé aux pouvoirs publics. Ce plaidoyer traduit l’emprise des groupes d’influence, notamment des entrepreneurs identitaires issus de toutes les sensibilités politiques sur la presse. Ainsi, la mobilisation du quotidien national L’Union, relai médiatico-idéologique de l’ordre politique gabonais participait d’une logique fascisante : construire l’immigration comme un problème dans l’espace public tout en justifiant auprès de la communauté internationale, le processus d’épuration des immigrés clandestins rendus visibles grâce à un discours polarisant qui a nourri le fantasme d’un déferlement migratoire à travers la presse. La menace que représentait l’immigration sur le bien-être et la sécurité publique rendait nécessaires la riposte des pouvoirs publics : mesures d’identification et de contrôle au faciès dans l’espace public, renforcement des mesures de contrôle de l’immigration par la création de nouveaux postes frontaliers (Nyinguema Ndong, 2015), opérations de régularisation exceptionnelle destinée à compenser les pertes fiscales importantes occasionnées par l’ouverture des frontières et l’expulsion de sans-papiers, soient environs 55.000 immigrés (majoritairement de nationalité nigériane et sénégalaise) en 1995 (Mboumba Moussavou, 2011).
Conclusion
La libéralisation pose un sérieux problème de convergence pour le jeune État-nation gabonais en construction qui perçoit son identité comme une donnée immuable, imperméable et la définit à partir d’un ensemble d’acquis historiques (une origine exclusive bantu et pygmées des groupes ethniques et son expérience de la fédération aefienne) ; culturels (l’unité que lui assure la société initiatique bwiti) ; d’un socle commun (le bassin de l’Ogooué qui assure l’unité de ses populations) et la géographie de son sous-peuplement (Rossatanga-Rignault, 2012). Problème de convergence, parce que le Gabon entendait au préalable procéder à l’intégration de son territoire et/ou au développement harmonieux de son économie pour juguler les fractures géographiques, économiques et sociales héritées de la colonisation avant de s’ouvrir à d’autres économies à l’effet de tirer équitablement parti des bénéfices de la libéralisation. Contre toute attente, il fut sous la pression des bailleurs de fonds, contraint de s’adapter à une nouvelle structure organisationnelle et idéologique pour s’arrimer aux nouvelles mutations du capitalisme mondial. Mais dans de conditions pareilles, l’on ne pouvait aboutir à un véritable processus d’intégration des économies en raison de la cristallisation des systèmes d’intérêts (intérêts des puissances occidentales vs intérêts des nations plus faibles, intérêts des nationaux vs intérêts des immigrés). En lieu et place de l’intégration aboutie des économies et des marchés au sein des espaces politiques plus vastes, l’on assista à des convergences purement formelles. Car, le nouveau régime de cohabitation imposé dans le cadre de mondialisation néolibérale portait les germes d’une explosion latente compte tenu des règles pernicieuses de jeu introduites dans le cadre du libre-échange (ouverture des frontières, circulation du capital, réformes fiscalo-douanières, développement des politiques communautaires, etc.). Ces mécanismes ont conduit les nations africaines dans un registre d’opposition et confrontation systématique qui s’illustre au plan régional par les dissensions sévères en matière politique migratoire et au niveau local par la volonté pour les États-nations de marquer leurs frontières du fait des mobiles liés à l’autodétermination, à la limitation des droits politiques, civils et sociaux aux nationaux, à la protection du marché de l’emploi et de l’identité ethno-nationale, etc.
Le traité du libre-échange qui promettait un avenir étincelant avec le bien-être pour tous a malheureusement conduit à l’individualisation forcée des sociétés africaines. La capitalisation de nos économies a remis en cause notre bagage civilisationnel. Elle a introduit des régimes d’appropriation et de gestion des ressources autres que le modèle collectiviste dominant qui relève de notre anthropologie. Le drame du Gabon c’est qu’il n’avait pas le capital humain nécessaire pour dessiner ou matérialiser une autre trajectoire au processus de gabonisation [14] au regard des contraintes que lui imposaient l’ouverture du marché. Par ailleurs, ceux qui ont conduit ce processus en dépit de l’amenuisement des marges de manœuvres réservées à l’État, ont privilégié d’autres objectifs (le cynisme et l’opportunisme), laissant le Gabon dans une impasse. Résultats des courses, les perspectives de croissance de l’économie demeurent fortement dépendantes de l’évolution des cours des matières premières sur le marché international et son économie assiégée par les étrangers. Les frustrations se sont sédimentées. L’effondrement des grands agrégats macroéconomiques s’est accompagné de l’éveil d’une conscience identitaire destinée à renouer le lien collectif et à exclure du circuit économique, une frange de la population d’origine étrangère. Pourtant, l’immigration est une condition sine qua non à la survie et au devenir de la nation gabonaise. C’est le carburant qui alimente toutes les économies de la planète et une passerelle entre les peuples. Il convient donc de revoir complètement le modèle néolibéral qui a complètement ensauvagé la scène internationale.
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Annexes
Notes
[1] Serge Tamba est animateur radio, communicateur et évènementiel camerounais.
[2] Eric Mathias Owona Nguini, 56 ans, Politologue, Enseignant-Chercheur à l’Université de Yaoundé II, Vice-Recteur de l’Université de Yaoundé I Chargé de la recherche, de la coopération et des relations avec le monde des entreprises, Yaoundé le 12 mai 2023.
[3] Marcel Bridon, 62 ans, Sociologue, Enseignant-Chercheur à l’UOB, Libreville le 12 avril 2021.
[4] Marcellin Andela Bekada, 67 ans, Maçon, Représentant Départemental de la Mefou et Afamba auprès de l’Ambassade du Cameroun à Libreville, Libreville, 29 mars 2021.
[5] Aaron Kophio, 52 ans, Plombier, Libreville le 7 juillet 2023.
[6] Archives Ambacam Libreville (AAL), Décret n° 00277PR/MT du 31 mai 1968 règlementant l’emploi des travailleurs étrangers au Gabon.
[7] Archives Nationales du Gabon (ANG), Loi n° 5/86 du 18 juin 1986, fixant le régime d’admission et de séjour des étrangers en République gabonaise, JORG, n° 14-15 du 1er et 15 juillet 1986, pp. 6-7.
[8] ANG, Loi n° 12/86 du 31 décembre 1986 relative à l’interdiction de séjour, JORG, n° 1 et 2 du 1er au 15 janvier 1987.
[9] ANG, Loi n° 6/86 du 18 juin 1986, portant création d’un fonds spécial de l’immigration, JORG, n° 14-15 du 1er et 15 juillet 1986, p. 10.
[10] Igafor Ugbe, 61 ans, Migrant clandestin/Chauffeur de taxi, Libreville le 13 septembre 2021.
[11] Théophile Youaleu, 47 ans, Migrant clandestin/commerçant, Libreville le 1er mars 2021.
[12] Ahmed Koné, 54 ans, Migrant clandestin/Maçon, Libreville le 10 avril 2021.
[13] Yvon Moussounda, 56 ans, Capitaine de la Sécurité Pénitentiaire, Libreville le 6 juillet 2021.
[14] La gabonisation est une triple action à la fois juridique, financière et humaine. Elle prévoyait une nationalisation des actifs et de la texture sociale de la main-d’œuvre des entreprises installées au Gabon ainsi que la reprise de contrôle des activités du secteur non structuré par les hommes d’affaires gabonais.