Professeur des Universités à l’Université Paul-Valéry Montpellier (UPVM). Spécialiste d’anthropologie politique, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur les rituels et les représentations du pouvoir en France. Dernière publication : Le corps du président de la République. Une anthropologie politique, Saint-Gély-du-Fesc, Éditions ShS éditions, 2025.
Abstract
Cet article aborde un cas concret de « frontière » opposant le Brésil et la France. À travers la mise en œuvre d’un projet et d’une réalisation d’un pont frontalier entre les deux rives du fleuve Oyapock (Guyane française), il est possible de comprendre les articulations entre « frontière réelle » et « frontière imaginaire », entre « défi technique » et « volonté idéologique », entre « réalité » et « idéalisme ». Tout concourt, paradoxalement, à une étrange impasse diplomatique.
Lorenz Stoer (1530-1621), Geometria et Perspectiva (Augsburg: Michael Manger, 1567), University of Tübingen.
« Frontière : en géographie politique, ligne imaginaire entre deux nations, séparant les droits imaginaires de l’une des droits imaginaires de l’autre » (Dictionnaire du Diable, Ambrose Gwinnett Bierce).
Conquistadors !
Pour que les « choses » socialement adviennent, il faut la conjonction harmonieuse et parfois imprévisible de l’imaginaire et du symbolique. Aux confins du Brésil, dans l’État de l’Amapà et sur un morceau improbable de France – la Guyane, l’idée d’un pont entre deux rives a germé dans les têtes d’hommes de pouvoir férus de symboles politiques. Le principe directeur de cette idée était de construire un pont sur un fleuve pour relier le Brésil à la France, l’Amérique du Sud à l’Europe, le Nouveau Monde à l’Ancien Monde finissant [2]. Le politique est toujours une certaine manière de jouer avec les limites : limites imaginaires, limites symboliques, limites réelles. Mais aussi comme le souligne avec une grande justesse Pierre Legendre « l’immuable scénario qui porte le pouvoir » à besoin « du théâtre, des rites, des cérémonies d’écriture pour faire exister un État, lui donner forme, en faire une fiction animée » (1999, p. 9). Le réel, c’est la mise en œuvre d’une volonté politique d’édifier un pont à haubans d’une longueur de 378 mètres entre la rive brésilienne et la rive guyanaise du fleuve Oyapock au lieu-dit de Pointe morne. L’origine d’un tel projet remonte à une vague décision annoncée conjointement entre les présidents Jacques Chirac et Fernando Cardoso en 1997 [3].
L’usure du temps ayant fait son œuvre discrète, le projet va ressurgir au moment des accords franco-brésiliens signés le 15 juillet 2005 au cours de la visite officielle en France du Président Luiz Inacio Lula Da Silva. Mais, c’est le 12 février 2008 lors du Sommet bilatéral entre la France et le Brésil à Saint-Georges-de-l’Oyapock que le projet sera remis au centre des relations franco-brésiliennes. La première image est celle du Président Nicolas Sarkozy en costume et cravate attendant sur un improbable ponton perdu en pleine forêt équatoriale. Il est encadré de deux Gardes républicains en culotte blanche et sabre au clair (uniforme et posture d’apparat), et de deux matelots de la Marine Nationale. Image insolite que va renforcer l’arrivée du président Lula. En effet, le Président brésilien traverse le fleuve sur une embarcation surchargée d’hommes en armes et accoste avec son bel équipage sur les berges guyanaises. L’impression de cette théâtralisation baroque produit une sorte « d’image scopique » symbolisant l’histoire regardant le présent et le présent regardant l’histoire dans un dévoiement du sens de la conquête : Conquistadors d’une autre époque s’inscrivant dans le dérisoire symbole du temps présent, et du lien non conflictuel entre Conquête et Liberté, entre le Nouveau Monde et l’Ancien Monde, entre le Progrès et le Sous-développement.
D’une rive à l’autre
La Guyane ancienne colonie pénitentiaire, ne produit rien au sens productiviste contemporain, et offre un tourisme limité, voire embryonnaire. Elle trouve son honnête justification que dans le développement lucratif de l’industrie aérospatiale avec la base de Kourou et un terrain de « jeux » pour l’entrainement en milieu hostile de la Légion Étrangère. C’est un bout de France au milieu de nulle part. Cette terre foisonnante mais pauvre a permis de « déporter » en toute humanité les Hmong ayant fui le Laossur des boat people. Parfaitement insérés dans leur nouvelle terre promise et de liberté retrouvée, ils en sont devenus les jardiniers [4]. Peut-être que dans l’esprit de certain acteur politique la Guyane peut devenir une sorte de tête de pont pour les exportations de l’Europe sur le continent sud-américain. Encore une « prophétie autoréalisatrice » au mieux ou encore banalement une utopie sociale démesurée de plus. Incapable de contrôler ses frontières que cela soit entre le Suriname et le Brésil, la frontière administrative française n’existe pas face à des échanges transfrontaliers incessants. Les hommes, les animaux (rares et protégés) et les marchandises (plus ou moins licites) circulent dans un va-et-vient secrètement codifié. La misère et la pauvreté poussent souvent les plus précaires à se perdre dans des trajectoires de vie mortifère. Attraction vers ce qui brille, attraction vers l’argent facile et les frissons de la vie clandestine.
Face à Saint-Georges-de-l’Oyapock, sur la rive droite, se situe la petite ville d’Oiapoque. Ville excentrée et isolée au nord de l’État d’Amapà. C’est bien une terre de bout du monde, éloignée de plus de 600 kilomètres de la ville de Macapà, avec ironie du sort ou de la réalité, que l’État d’Amapà ne possède pas de pont qui le relie au reste du Brésil !Ici aussi, comme en Guyane, la précarité économique de l’existence nécessite de s’arranger avec la frontière. Cet arrangement est fait de territoire de conquête, de ruées fébriles, d’accommodement avec les lois instituées. La petite ville d’Oiapoque concentre tout ce que l’imaginaire des fortunes rapides peut porter de forces d’attraction et de résignation dans la désillusion. Elle constitue une sorte de triste lieu de fixations humaines permettant à quelques brésiliens en situation souvent d’extrême vulnérabilité de traverser le fleuve et de trouver non seulement un travail non déclaré mais aussi de scolariser leurs enfants et d’être soignés. Elle permet aux orpailleurs de négocier le fruit de leur trafic puisque même si aucune exploitation de l’or n’est recensée dans l’État d’Amapà, il existe plusieurs comptoirs qui peuvent récupérer cet or illégal, non pas pour le « blanchir » mais pour le « redorer » en quelque sorte. L’orpaillage clandestin fourni non seulement un commerce lié à l’extraction de l’or mais ouvre en même temps des marchés sur l’achat de pompes, de groupes électrogènes, d’outils, d’armes, de nourriture. Dans le droit fil de cette économie des « marges », il convient d’ajouter le commerce interdit d’animaux exotiques et protégés. Cette dernière activité étant spécifique aux deux rives de l’Oyapock. In fine, il y a bien l’existence d’une économie grise permettant la gravitation de tout un univers de « petits métiers » constituant une main d’œuvre corvéable sans merci comme des orpailleurs illégaux, des passeurs discrets et des prostituées perdues. Ce qui caractérise singulièrement ces « expériences de vie », c’est bien une fluidité des relations rendue invisible par la libre circulation d’un commerce aux frontières du licite et de l’illicite. Ce « peuple des berges » est littéralement composé « d’êtres-frontières qui n’ont pas de frontière » (Simmel).
Ainsi, le pont par une sorte de « transmutation symbolique », se doit de relier mais de façon concomitante se doit d’inventer la frontière comme l’exprime si justement Régis Debray : « Reliefs et cours d’eau ont un pouvoir incitatif de suggestion, mais ne peuvent se hausser à la dignité de frontières que par un acte d’inscription solennel, seul à même de transmuter un accident de la nature en une règle de droit. [...] » (2010, p. 16). On comprend bien que la « la frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale » (Ibid., p. 16). Plus encore, et c’est le cœur du propos de cet article, se pose la question d’une reconnaissance instituée sous la forme cérémonielle de l’inauguration du pont pas les autorités françaises et brésiliennes. La nature, celle du fleuve, et la culture — celle d’une vision administrative, se concentrent dans une impérative nécessité de se joindre en une vision politique unique, et concourent à cette illusion d’« un acte d’inscription solennel » et de transmutation en « une règle de droit ». Plus encore on atteint cette volonté sans cesse renouvelée du politique de provoquer comme le souligne Pierre Legendre « l’ineffaçable nostalgie des lieux et des emblèmes, mais aussi l’immobilité du temps qui fait croire à l’immortalité, c’est le signe, toujours en vie, de ce que l’Occident appelle Nation » (1999, p. 47).
Le réel politique n’existe pas
Le regard sociologique, qui passe à travers la fragilité des échanges humains et la labilité de relations sociales, permet de mettre en exergue, avant tout, l’expression d’une expérience humaine particulière. Les amérindiens des deux rives ne sont ni brésiliens ni français : ils sont les hommes de la forêt et du fleuve. Autrement dit, les autochtones, pour être parfaitement explicite, n’ont rien à faire de ce pont. Plus encore, le symbole politique ne leur parle pas et pour eux l’utilité fonctionnelle ne se justifie aucunement.
À ce niveau d’analyse se situent l’intimité de la production des symboles politiques et leur efficacité. En effet, la « germination symbolique » n’a pas de prise et même si comme le suggère Georg Simmel, « il faut d’abord que les choses soient les unes hors des autres pour être ensuite les unes avec les autres. Il serait absurde, pratiquement et logiquement, de relier ce qui n’était pas séparé, voire ce qui, en un sens, ne reste pas séparé » (1988, p. 159). Ce pont, ambition louable entre deux pays plus qu’amis, n’existe pas symboliquement. Les deux rives sont séparées politiquement comme discontinuité territoriale : une rive brésilienne et une rive française. C’est aussi la conjonction des aléas de l’histoire et d’une conception administrative et souveraine du territoire. Mais pour que ces deux rives puissent être reliées il aurait fallu la lente maturation d’un sens : « Le pont symbolise l’extension de notre sphère volitive dans l’espace. Pour nous et rien que pour nous, les rives du fleuve ne sont pas simplement extérieures l’une de l’autre, mais justement “séparées” ; et la notion de séparation serait dépourvue de sens si nous n’avions commencé par les relier, dans nos pensées finalisées, dans nos besoins, dans notre imagination. Mais à partir de ce moment, la forme naturelle vient épouser cette notion comme par une intention positive, et la séparation semblera dès lors intervenir entre des éléments pris en soi et pour soi, afin que l’esprit, conciliant, unifiant, la dépasse désormais » (1988, pp. 160-161). Simmel pointe cette impérieuse nécessité que le séparé doit être d’abord conçu comme séparé pour ensuite être dépassé : « Parce que l’homme est l’être de liaison qui doit toujours séparer, et qui ne peut relier sans avoir séparé – il nous faut d’abord concevoir en esprit comme une séparation l’existence indifférente de deux rives, pour les relier par un pont. Et l’homme est tout autant l’être-frontière qui n’a pas de frontière » (Ibid., p. 166).
Le problème de fond est que ce territoire n’a jamais été sociologiquement et anthropologiquement séparé. Alors pour sortir, pour un temps de cette situation d’« instabilité symbolique », voire d’aporie, il faut considérer la situation comme une sorte d’expérience humaine d’une « ultime frontière ». En ce sens, Régis Debray est d’une grande précision : « La frontière survit à ses métaphores. Invincible parce que bonne à penser, du fait que toute mise en ordre symbolique d’un chaos ou d’un salmigondis passe chaque fois, en chaque domaine, par un jeu d’oppositions — yin/yang, féminin/masculin, chaud/froid, terre/ciel, mais aussi classique/baroque, apollinien/dionysiaque, gauche/droite, etc. C’est la raison pour laquelle, s’il n’y a pas de frontières pour toujours, il y a toujours une ultime frontière » (2010, pp. 45-46). Ainsi de manière symétrique ce pont sur le fleuve Oyapock offre aussi ses jeux d’oppositions entre le licite/l’illicite, la richesse/la misère, l’Amérindien/l’Européen, le Vieux Monde/le Nouveau Monde, la conquête/l’abandon, l’économique/le social. Cette « idée » de pont se trouve comme sortie du chaos d’une nature indomptable et d’une économie grise (trafic, clandestinité, illégalité), et enchâssée dans un monde paradoxal qui veut s’affranchir de toutes les frontières : une Europe sans frontière dans un monde globalisé. Il importe de souligner incidemment que cette frontière internationale délimitant le territoire du Brésil et le territoire de la France représente pour la France sa plus longue frontière territoriale avec plus de 730 km.
De l’étrangeté à la figure de l’étranger radical
Depuis Platon nous savons qu’il n’y a pas d’identité sans altérité ou d’altérité sans identité. Autrement dit, l’identité comme l’altérité viennent de la même eau lustrale. Sur les fonts baptismaux de la reconnaissance sociale, l’Autre (altérité) et le Même (identité) se confondent dans une dialectique de la relation et du duel. Liens ténus entre des appartenances et le conflit des interprétations. Au-delà d’une apparente contradiction ces concepts ne peuvent pas avoir d’existence l’un sans l’autre. Identité et altérité, sœurs siamoises, doivent se penser et s’aborder ensemble dans toutes les formes de relations sociales. La vie sociale participe conjointement du Même et de l’Autre. Naissent et meurent dans un même mouvement. Dans sa petite digression sur « l’étranger » Georg Simmel établissait l’importance des constructions sociales des espaces dans les interactions (1999, pp. 663-684). Là où l’indétermination et les zones grises du social offraient une socialité particulière qui permettait de rencontrer « l’étrangeté » va se substituer la figure contemporaine du « brésilien frontalier étranger » (figure administrative et forcement suspecte). En retour, le guyanais des berges deviendra aussi un « guyanais frontalier étranger » (autre figure tout aussi suspecte). Ils doivent, l’un comme l’autre se débarrasser de leur « étrangeté » bâtie sur l’expérience d’une altérité du quotidien et d’une socialité adaptative pour devenir des étrangers devant s’incarner dans une identité réifiée : figure de droit potentiellement livrable aux vindictes de l’administration policière et douanière.
In fine, le pont est censé instaurer une respiration sociale, voire sous les rigueurs équatoriales du climat une transpiration. La frontière apparaît alors comme une sorte d’enveloppe protectrice symbolique, de peau qui au-delà de la métaphore peut être un prolongement métonymique : « La peau serait l’organe primordial des épigenèses, le premier reconnaissable chez l’embryon. C’est en se dotant d’une couche isolante, dont le rôle n’est pas d’interdire, mais de réguler l’échange entre le dedans et le dehors, qu’un être vivant peut se former et croître » (2010, p. 37). Il s’agit bien d’une régulation des formes d’échanges entre le « dedans » et le « dehors ». Véritable osmose des échanges sociaux.
De l’indéhiscence symbolique politique
Que serait la France sans son Administration ? Elle fut le fer de lance du projet, ce qui l’a conduit à terminer la construction aux termes de quatorze ans de travaux (entre 1997 et 2011). Consciente de la fonctionnalité d’une frontière, vieille expérience historique compte tenu de nos longues traditions de guerres de frontières, la France offre les infrastructures administratives à la hauteur du projet : Douanes et droits indirects et service de la Police aux Frontières. Ainsi les effectifs de la police ont augmenté puisque 62 policiers ont actuellement en charge ce morceau de frontière [5]. Moins avouable et plus discrètement mis en œuvre, c’est une augmentation des activités militaires avec une véritable militarisation de la région autour d’opérations contre les garimpeiros brésiliens « prospectant » sur le territoire guyanais [6]. Autrement dit, la surveillance et le contrôle disposent des moyens permettant de résoudre le risque inhérent à une frontière puisqu’« elle inhibe la violence et peut la justifier. Scelle une paix, déclenche une guerre. Brime et libère. Dissocie et réunit. Comme le fleuve, qui joint et sépare en même temps » (Ibid., p. 30). Ceci explique en partie que pour la France « Le passage licite est liquidé au profit du passage puni » (Ibid., p. 54). Ainsi, du côté français le puni est prêt en établissant une zone de contrôle avec douane, visa et administration plus ou moins tatillonne. Inévitablement, le pont va détruire la fragile économie faite d’une zone d’ombre sociale sous la luxuriante canopée. Et comme le souligne Pierre Legendre « l’administration n’existerait pas sans sa démesure théâtrale, sans son décor, sans sa puissance formaliste » (Pierre Legendre, Miroir d’une Nation. L’École d’Administration, Paris, Mille et Une Nuits, 1999, p. 15).
Les brésiliens parlent de faroeste. Terre de conquêtes et de libertés, de tous les possibles impossibles, mais aussi de tous les trafics et de tous les excès. On n’échappe pas à l’ombre portée de la Grande forêt avec l’imaginaire improbable et brouillée d’un farwest à la brésilienne. Sur la rive brésilienne les travaux ont pris du retard pour le dire pudiquement. Les infrastructures frontalières se réduisent à une vague cabane. Le Gouverneur de l’Amapà, Camilo Capiberibe (PSB), décide de relancer la suite des travaux du côté brésilien en août 2011. Il est vrai que de ce côté de la rive tout est à faire. La route BR 156 qui mène à la ville de Macapà doit être encore stabilisée et dotée d’un revêtement bitumineux sur environ 200km. À cela s’ajoute la construction d’une trentaine d’ouvrage d’art (des ponts pour l’essentiel !). Tout ceci n’est que la face visible de la réalité de l’entreprise puisque s’ajoutent à un tel projet toutes les négociations bilatérales entre la France et le Brésil, non seulement sur des questions d’accords transfrontaliers, de modification du droits (visas), mais aussi d’ajustements économiques sachant que l’Amapà est un état pauvre à l’écart des développements économiques actuels du Brésil. Dans un tel contexte, quelques développements économiques, culturels, politiques, sociaux sont-ils envisageables entre les deux pays ?
Ce « pont emblème » relève bien d’une forme d’indéhiscence symbolique du politique : rien ne va germer de la réalisation de ce projet. Les peuples du fleuve et de la forêt n’ont que faire des symboles politiques importés d’autant qu’ils risquent de modifier l’équilibre précaire de leurs vies recomposées et dont leur sociabilité aussi recomposée offre une sorte d’huile essentielle aux rouages d’une machine sociale posée en équilibre sur les deux rives d’un fleuve perdu en pleine forêt équatoriale. Certes, il y a bien une tentative « forcée » dénouer un lien symbolique entre la France et le Brésil, entre le Vieux Monde et le Nouveau Monde, entre l’Europe et un pays à la croissance miraculeuse appartenant aux BRIC. Mais est-ce aussi, en arrière-plan, la remontée des scories d’une domination culturelle ou bien encore une certaine condescendance sociale ? On sent la condescendance du Vieux Monde vis-à-vis du Nouveau Monde. Vieux Monde qui aime toujours recomposer sa vision justement du Monde à son image. Mais dans le su et l’insu de cette condescendance politique se cristallise une « vision tiers-mondiste » au pire ou au mieux (dans le pire) de « pays émergeant » alors que le Brésil est pays souverain, moderne et industriel, innovant dans bien des domaines [7].
Ce pont est le signe diacritique — littéralement « qui distingue », et l’emblème réalisé de ce qui permet d’imposer notre « vision du Monde », un monde mythologique constitué d’une croyance dans la capacité du politique à provoquer le changement social et à instituer le développement. Le paradoxe est d’avoir engendré une frontière là où il n’y en avait pas (ou seulement peut-être une frontière imaginaire) et un pont inutilisable, pour créer une pseudo-frontière réelle. Avant le pont il était possible de se rencontrer entre français et brésilien pour des raisons amicales et de partage d’une même « sociabilité fluviale » pour pallier la rudesse des rapports sociaux et économiques [8]. Ainsi, que dire de ce pont dont la route n’est pas entièrement asphaltée et mène à une ville sans pont et sans lien avec le reste du Brésil (delta de l’Amazone). Quelles seront les retombées pour les habitants puisque les échanges économiques sont inexistants et se situent dans une impasse formelle en termes de développement ? En fait le pont ne changera rien à la réalité des pratiques habituelles. Pont au milieu de nulle part comme un symbole dérisoire d’un caprice et d’un fantasme politique reposant sur la toute-puissance d’une capacité illimitée à bâtir l’avenir. Mais tout ceci est aussi symptomatique de l’histoire de France comme une longue et lente sédimentation improbable entre colbertisme et jacobinisme dans la mesure où cette « merveilleuse idée » est française.
Pour conclure provisoirement
Parfois la réalité semble rejoindre la fiction. Ainsi la fiction cinématographique nous offre l’hypotypose de ce que peut être une volonté démesurée cristallisée dans un projet insensé. En 1982, dans son film Fitzcarraldo s’inspirant d’une histoire vraie, Werner Herzog [9] offrait la fresque baroque d’un projet autant grandiose qu’irréel : construire un opéra à Iquitos en plein cœur de la forêt amazonienne — côté Pérou, pour que le grand Enrico Caruso et la divine Sarah Bernhardt puissent y venir interpréter Verdi. Le résultat sera tout autre et laissera l’Européen se confronter aux vestiges de ses illusions et l’Amérindien en pleine acculturation face à une modernité qui se pense et se réalise sans lui. Introduire la culture dans cette nature luxuriante belle métaphore avec en arrière fond la décadence du Vieux Monde et le Nouveau Monde confronté aux affres de son histoire présente tumultueuse.
Qui veut relier les deux rives ? Une volonté politique mais certainement pas les riverains. Il y a là une opposition entre une pensée du franchissement et une pensée de la continuité territoriale sans obstacles. Vision et conception politique hors de toute construction locale et sociale, superposition d’une vision d’un monde discontinu et territorialisé et d’un monde contiguë et libre où la nature est plus forte que la culture. Car face à une sorte d’entropie sociale, réelle ou figurée, il faut nécessairement du discernement et du repérable dans un contexte de : « limite mobile et floue, qui va et vient avec les saisons, les rapports de force entre espèces et populations » (2010, pp. 16-17). Plus encore : « Nous, il nous faut de l’institué : nous plantons des signes, érigeons des emblèmes » (Ibid., pp. 16-17).
Sur le fond de la réflexion, tout territoire, pensé comme tel, est une savante construction politique idéale et idéalisée. Le territoire n’est pas seulement vivant parce qu’investit par des vies humaines, mais aussi parce qu’il est le lieu privilégié d’une articulation possible des jeux de pouvoir et de leur légitimité. Pierre Legendre rappelle à juste titre que : « Le territoire est une construction politique, car il est d’abord, comme disait l’art de la renaissance, le portrait de la Terre, une image monumentale, où l’homme cherche à saisir ce qu’il y a de plus humain pour l’homme, une ressemblance avec lui-même. Voilà pourquoi le territoire est un matériau vivant pour des Administrations, l’espace où se déploie le rapport de pouvoir, un rapport qui touche à l’identité autant dire à l’amour de notre propre image. Le territoire est une humanité mise en forme, qui fait corps avec des lieux, les déchiffre, les habite » (1999, p. 31). Ce pont qui aurait pu être un pont entre deux rives, ne sera qu’un pont pour deux rives par l’indifférence et l’inculture politique entre le pour injonction et assignation, et l’entre composition et réification possible.
La Présidente du Brésil Dilma Rousseff et le Président français François Hollande devaient inaugurer le pont en décembre 2013, puis ce fut un long black-out complet du côté politique. Enfin, presque miraculeusement, le 18 mars 2017 le pont fut enfin inauguré par le Préfet de la Guyane (Martin Jaeger) et le Gouverneur de l’État d’Amapà (Waldez Góes). Heureusement que, face à « une certaine idée de la France [10] » nous avons la figure rassurante, quasi idéal-typique (Weber), de « l’homme cordial » (Buarque de Holanda).
Bibliographie
Gaulle, Charles de, Mémoires de guerre – L’Appel 1940-1942, Tome 1, Paris, Plon, 1954.
Debray, Régis, Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010.
Legendre, Pierre, Miroir d’une Nation. L’École d’Administration, Paris, Mille et Une Nuits, 1999.
Simmel, Georg, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, Paris, PUF, 1999.
Simmel, Georg, « Pont et porte », dans La tragédie de la culture et autres essais, Paris, Éditions Rivages, 1988.
Simmel, Georg, La tragédie de la culture et autres essais, Paris, Éditions Rivages, 1988.
Notes
[1] Première parution de ce texte en portugais : Uma ponte entre duasmargens ou a triste históriapolítica da travessia do rio Oiapoque, Revista FAMECOS Media, cultura e tecnologia, V. 24, n. 3, setembro, outubro, novembro e dezembro de 2017, Porto Alegre (Brasil), traduzido por Clélia Pinto.
[2] Le coût de ce projet serait de plus de 50 millions de réais (soit plus de 20 millions d’euros). Ceci ne tient pas compte des « traditionnels dépassements » de budget et de toutes les dépenses périphériques : routes, ouvrages d’art infrastructures administratives, etc.
[3] Le 11 mars 1997, le Président Jacques Chirac, lors d’une tournée diplomatique dans les principaux pays d’Amérique du Sud, prononce un discours à Brasilia dans lequel il suggère l’idée d’organiser un Sommet entre les chefs d’État latino-américains et européens. Le 28 et le 29 juin 1999 se tient à Rio de Janeiro un Sommet auquel participe 49 chefs d’État d’Amérique latine, des Caraïbes, de l’Union européenne. Ce Sommet mettra au centre de ses débats la question du lien, en termes d’échanges et de coopérations, entre les deux continents. Face à la domination des États-Unis une réponse conjointe doit être apportée par le politique, l’économique et le culturel. On notera pour la « petite histoire » que devant le président Fernando Cardoso, Jacques Chirac avait été confus évoquant, dans la continuité du projet, cette magnifique route qui permettrait de relier, avant l’an 2000, le Venezuela à Buenos Aires, vieux souvenir sans doute de cours de géographie avec la mythique « panaméricaine » de l’Alaska à la Patagonie.
[4] La communauté Hmong s’est investie dans le développement de cultures maraichères et fournit une grande partie des légumes de la Guyane.
[5] Ce nouveau déploiement administratif a permis la « reconduite » à la frontière de 2000 brésiliens illégaux. Complexité de la chose, les français venant de Guyane n’ont pas besoin de visa alors que les brésilien sont soumis à une obligation de demande et d’obtention de visa pour venir en Guyane.
[6] En juin 2012, la réalité fut d’une extrême brutalité puisque deux militaires (un caporal-chef et un adjudant) du 9ème Régiment d’Infanterie de Marine sont « tombés » au combat et deux Gendarmes furent blessées dans le cadre d’une opération « Harpie » contre des orpailleurs clandestins.
[7] Ce que l’Europe ne voit pas du Brésil, c’est que pour une large part, économique, c’est un regard tourné vers le modèle nord-américain de développement qui prévaut. La vielle Europe garde l’image lointaine et la nostalgie d’une vieille culture aux humanités émancipatrices mais certainement pas un idéal de société moderne. Le Brésil n’est plus dans l’émergence, il est dans l’accomplissement d’un développement de rattrapage et de standardisation du modèle nord-américain.
[8] On assiste à la destruction programmée de relations sociales fragiles qui ont conduit au fil des années aux développements d’amitiés solides, de mariages et de coopérations tacites. En pratique, les brésiliens ne pourront plus venir en Guyane.
[9] Film allemand de Werner Herzog, Fitzcarraldo, 1982.
[10] Ceci est une allusion à la célèbre phrase de Charles de Gaulle : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle », Mémoires de guerre – L’Appel 1940-1942, Tome 1, Paris, Plon, 1954, p. 1.