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L’identité : quand les frontières se redessinent / Sous la direction de Ala Eddine Bakhouch / Vol.23 N.3 2025

Chorégraphies de la présence : topologies matérielles et fragmentation des limes identitaires contemporains

DOI: 10.17613/sz85j-3vt90

Ala Eddine Bakhouch

magma@analisiqualitativa.com

Collaborateur Scientifique Observatoire Processus Communications, il fait partie du Comité de Rédaction de la revue M@GM@. Enseignant-chercheur en Sciences du Langage à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Tataouine (Université de Gabès, Tunisie), juri-linguiste et analyste du discours. Titulaire d’un doctorat en sciences du langage, ses travaux interdisciplinaires croisent pragmatique post-gricéenne, analyse du discours, rhétorique argumentative et sociolinguistique critique pour explorer la normativité, l’implicite et la modalité dans les discours juridiques, législatifs et institutionnels. Ses recherches, publiées dans des revues de référence (Classiques Garnier, Sémiotiques, M@GM@, Revue algérienne des lettres, etc.), portent sur les tensions entre autorité normative et polyphonie interprétative dans les corpus plurilingues.

 

Abstract

Cet article explore l’ancrage matériel et spatial des identités contemporaines, souvent négligé au profit des approches discursives. Il postule que l’identité se performe et se négocie concrètement à travers l’agencement des lieux, des objets et des corps, transformant les frontières identitaires en limes matériels et tangibles. L’étude analyse la dialectique entre la pétrification des appartenances par la matière (architecture, patrimoine, normes corporelles) et leur subversion par des réappropriations ou des hybridations créatives. Elle interroge le rôle des espaces et des objets comme théâtres d’assignation et de résistance, et examine comment les transformations technologiques et biomédicales reconfigurent les substrats matériels du soi et de l’altérité. En mobilisant la phénoménologie, les études sur la culture matérielle, la géographie critique et l’anthropologie du corps, cette contribution propose une analyse originale des interactions socio-matérielles. Elle montre que les mutations identitaires actuelles exigent une attention soutenue aux topologies matérielles – à la fois scène, support et enjeu de ces recompositions.

 

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Lorenz Stoer (1530-1621), Geometria et Perspectiva (Augsburg: Michael Manger, 1567), University of Tübingen.

Introduction

L’époque contemporaine se caractérise par une dynamique de reconfiguration identitaire sans précédent, où les repères traditionnels d’appartenance se fluidifient et où les frontières du soi et de l’altérité sont constamment interrogées, voire redessinées. Face à cette mouvance, qui s’exprime tant au niveau des éthiques individuelles que des constructions sociologiques et des mutations culturelles, la question de la constitution de l’identité acquiert une acuité particulière. Si les approches discursives, sociologiques et politiques ont abondamment exploré les dimensions symboliques, normatives et représentationnelles de ces transformations, un angle mort persiste souvent dans l’analyse : celui de l’ancrage matériel et spatial fondamental de toute expérience identitaire. Les « limes » qui se fragmentent et se recomposent ne sont pas de pures abstractions ; ils s’inscrivent dans la concrétude des lieux, la tangibilité des objets et la chair même des sujets. C’est de ce constat que procède la présente contribution, laquelle postule que l’identité, loin d’être une entité éthérée, s’incarne, se négocie et se performe de manière cruciale au travers d’agencements matériels concrets.

La problématique qui innerve notre investigation peut dès lors se formuler ainsi : Comment les topologies matérielles – entendues comme les configurations spatiales, les artefacts et les inscriptions corporelles – participent-elles activement à la production, à la stabilisation, mais aussi à la fragmentation et à la reconfiguration des identités individuelles et collectives à l’ère contemporaine ? En d’autres termes, de quelle manière les « chorégraphies de la présence », c’est-à-dire les interactions dynamiques entre les sujets et leur environnement matériel, révèlent-elles les tensions et les hybridations qui caractérisent le redessinement actuel des frontières identitaires ?

Pour instruire cette problématique, notre démarche s’articulera en trois axes principaux. Le premier se consacrera à l’examen de « l’ancrage matériel des appartenances », en analysant les architectures et les artefacts comme opérateurs d’identité. Nous y sonderons les topographies de l’inclusion et de l’exclusion, la sémantique des objets dans leur capacité à encoder et à performer l’identité, ainsi que les processus d’incorporation et d’habitus où le corps se fait surface d’inscription. Le deuxième axe, intitulé « la fluidité matérielle : déstabilisation et reconfiguration spatio-corporelle », explorera les dynamiques de contestation et de transformation. Il s’agira d’investiguer les espaces liminaux et les hybridations matérielles comme sites de perturbation identitaire, les tactiques de détournement et de resignification des matérialités, et enfin, les implications du corps (trans)formé par les technologies biomédicales sur le brouillage des frontières du soi. Enfin, le troisième axe, « vers une phénoménologie matérialiste de l’identité contemporaine », proposera une synthèse réflexive. Il s’agira de critiquer les limites d’une lecture désincarnée de l’identité, de plaider pour un dialogue interdisciplinaire fécond, notamment avec la géographie critique, l’anthropologie sensorielle et les études sur la culture matérielle, afin de dessiner les contours d’une écologie matérielle de la présence. Cette dernière envisage l’identité comme un agencement dynamique socio-technico-spatial, profondément enchevêtré avec les matérialités qui la constituent et la transforment.

En mobilisant une heuristique qui puise à la phénoménologie de l’espace (Merleau-Ponty, 1945 ; Bachelard, 1957), aux études sur la culture matérielle (Miller, 1998 ; Appadurai, 1996), à la géographie critique (Soja, 1996 ; Harvey, 1989) et à l’anthropologie du corps (Bourdieu, 1980 ; Butler, 1993 ; Haraway, 1991), cette étude ambitionne d’offrir une perspective originale et complémentaire sur les mutations identitaires, en ancrant l’analyse dans le concret des interactions socio-matérielles qui tissent la trame de la présence contemporaine.

1. L’ancrage matériel des appartenances : architectures et artefacts de l’identité

L’identité, dans sa dimension contemporaine, se révèle indissociable des matérialités qui l’informent et la constituent. Cet axe inaugural se consacre à l’exploration de cet enchâssement fondamental, examinant comment les architectures qui nous environnent et les artefacts qui peuplent notre quotidien participent activement à la construction, à la négociation et à la perpétuation des appartenances. Loin d’être de simples décors passifs, l’espace et les objets sont envisagés ici comme des opérateurs dynamiques, des agents qui façonnent et sont façonnés par les dynamiques identitaires. Nous analyserons subséquemment les topographies de l’inclusion et de l’exclusion, la charge sémantique des objets et, enfin, les processus d’incorporation par lesquels le corps lui-même devient le lieu et le vecteur de l’identité.

1.1 Topographies de l’inclusion/exclusion : analyse spatiale des frontières matérielles

L’espace, dans sa configuration la plus tangible, opère une distribution différentielle des corps et des identités. Les frontières matérielles – qu’il s’agisse de murs érigés pour séparer des communautés, de l’urbanisme discriminant des ghettos, de la délimitation de zones à accès restreint ou encore des architectures explicitement ségrégatives – ne sont pas de simples lignes de démarcation géographiques. Elles sont, plus profondément, des dispositifs de pouvoir qui inscrivent dans le réel des logiques d’inclusion et d’exclusion, naturalisant ainsi des hiérarchies sociales et des assignations identitaires. Henri Lefebvre (1974/2000), dans son œuvre séminale sur La production de l’espace, avance que l’espace est une production sociale, un produit qui est lui-même producteur de rapports sociaux. Ainsi, l’aménagement spatial est intrinsèquement politique ; il reflète et renforce les structures de domination. Par exemple, la conception des villes post-industrielles, analysée par des géographes critiques tels que David Harvey (1989), révèle comment les flux de capitaux et les politiques urbaines peuvent engendrer des paysages de fragmentation sociale, où des enclaves sécurisées pour les élites coexistent avec des zones de relégation pour les populations marginalisées. Ces configurations spatiales ne se contentent pas de séparer physiquement ; elles modèlent les subjectivités, limitent les opportunités de rencontre et d’interaction, et pérennisent des stigmates identitaires.

Michel Foucault (1975), dans Surveiller et punir, a magistralement décortiqué la manière dont certaines architectures, à l’instar du panoptique carcéral, sont conçues pour exercer un contrôle et une discipline sur les corps, façonnant par là même des sujets dociles. Si la prison est un exemple paradigmatique, des logiques similaires de surveillance et de partition de l’espace se déploient dans des contextes plus diffus : caméras de surveillance dans l’espace public, portiques de sécurité, lotissements fermés (gated communities). Ces « non-lieux », pour reprendre le concept de Marc Augé (1992), bien que caractérisés par leur transit et leur anonymat, participent également à une certaine standardisation des expériences et à une forme d’effacement des identités singulières au profit d’une identité passagère, fonctionnelle. Edward Soja (1996), avec sa notion de Thirdspace, nous invite à considérer la complexité des espaces vécus, où les représentations dominantes de l’espace (celles des planificateurs, par exemple) entrent en tension avec les usages et les significations alternatives que les individus et les groupes leur confèrent. Ainsi, une architecture pensée pour l’exclusion peut devenir, par des pratiques de résistance ou de réappropriation (De Certeau, 1980), un lieu d’affirmation identitaire pour ceux qu’elle visait à marginaliser. L’analyse spatiale des frontières matérielles met donc en exergue comment l’identité est constamment négociée à l’intersection des structures physiques et des pratiques sociales, entre assignation et agentivité.

1.2 La sémantique des objets : encodage et performance de l’identité

Au-delà des vastes étendues architecturales, ce sont les artefacts du quotidien, dans leur apparente trivialité, qui s’avèrent être des vecteurs cruciaux d’encodage et de performance identitaire. Les objets ne sont pas de simples ustensiles inertes ; ils sont investis d’une charge sémantique dense, participant activement à la construction du soi et à la signalisation des appartenances. Daniel Miller (1998), figure de proue des études sur la culture matérielle, argumente que les objets sont constitutifs de ce que nous sommes, agissant comme des « échafaudages pour nos identités ». Par exemple, le vêtement, bien plus qu’une simple protection contre les intempéries, fonctionne comme un système de signes complexe. Il peut indiquer une affiliation professionnelle (l’uniforme), une adhésion à une sous-culture (les codes vestimentaires punk ou hip-hop), un statut socio-économique (les marques de luxe) ou encore une expression de genre. Chaque choix vestimentaire, conscient ou non, est une énonciation identitaire adressée au monde social.

Les emblèmes, qu’ils soient nationaux (drapeaux, monnaies), religieux (croix, hijabs) ou communautaires (logos de clubs sportifs, insignes associatifs), condensent de manière particulièrement visible des récits collectifs et des loyautés partagées. Leur manipulation, leur exposition ou leur dissimulation sont autant de stratégies de revendication ou de négociation identitaire. Arjun Appadurai (1996), en étudiant la dimension culturelle de la globalisation, a mis en lumière la manière dont les flux globaux d’objets et de médias reconfigurent les imaginaires identitaires locaux. Les technologies du quotidien, des smartphones aux plateformes de médias sociaux, médiatisent de plus en plus nos interactions et nos représentations de soi. Le profil numérique, par exemple, devient une extension objectivée de l’identité, soigneusement curatée et performée pour une audience virtuelle. Ces artefacts technologiques ne sont pas neutres : leurs interfaces, leurs algorithmes et les pratiques qu’ils induisent façonnent subrepticement nos manières d’être et de nous présenter au monde (Latour, 2005). La sémantique des objets est donc un champ dynamique où se jouent continuellement l’expression, la reconnaissance et la contestation des identités. Les objets sont les témoins silencieux mais éloquents des histoires personnelles et collectives, des instruments par lesquels nous donnons forme et sens à nos existences plurielles.

1.3 Incorporation et habitus : le corps comme surface d’inscription et vecteur matériel des identités

La matérialité de l’identité trouve son expression la plus intime et la plus immédiate dans le corps. Loin d’être une simple entité biologique, le corps est une surface d’inscription culturelle et un vecteur matériel par lequel les identités sont non seulement manifestées mais aussi incorporées, c’est-à-dire activement intégrées et vécues. Maurice Merleau-Ponty (1945), dans sa Phénoménologie de la perception, a souligné le rôle fondamental du corps propre (Leib) comme point d’ancrage de notre être-au-monde. C’est par et à travers notre corps que nous percevons, agissons et interagissons, et c’est également par lui que nous sommes perçus et catégorisés par autrui. Les manières de se tenir, de marcher, de parler, les gestuelles, les expressions faciales, sont autant de marques corporelles qui, bien que souvent inconscientes, signalent des appartenances sociales, genrées, ou culturelles.

Pierre Bourdieu (1980), avec son concept d’habitus, offre un cadre théorique puissant pour comprendre comment les structures sociales s’inscrivent durablement dans le corps sous forme de dispositions, de schèmes de perception, de pensée et d’action. L’habitus est une « histoire incorporée, faite corps/nature », qui façonne nos goûts, nos pratiques et nos aspirations, y compris dans leurs dimensions les plus corporelles (l’hexis corporelle). Par exemple, l’apprentissage d’un sport, d’un instrument de musique ou même les postures adoptées dans différents contextes sociaux sont des manifestations de cet habitus. Le corps devient ainsi le lieu d’une socialisation silencieuse mais performative. Judith Butler (1993), dans Bodies That Matter, prolonge cette réflexion en arguant que le genre lui-même est une performance réitérée, une stylisation corporelle qui produit l’illusion d’une substance identitaire interne. Les normes de genre, par exemple, dictent des manières spécifiques d’habiter et de présenter son corps, et la répétition de ces actes performatifs finit par constituer l’identité de genre perçue. Les modifications corporelles, allant du tatouage et du piercing aux interventions chirurgicales plus invasives, peuvent être interprétées comme des tentatives de réappropriation de cette surface d’inscription, des manières de marquer le corps de signes choisis pour affirmer une identité singulière ou une résistance aux normes établies, comme l’a exploré Donna Haraway (1991) dans ses réflexions sur le cyborg. Le corps est donc bien plus qu’un simple support passif de l’identité ; il en est le matériau premier, le lieu où les forces sociales et les volontés individuelles se rencontrent, se négocient et se transforment.

Cette première exploration de l’ancrage matériel des appartenances met en évidence la nécessité de considérer les architectures, les objets et les corps non comme de simples contenants ou expressions secondaires de l’identité, mais comme des composantes actives et structurantes de celle-ci. Les topologies de l’inclusion et de l’exclusion, la sémantique des artefacts et les processus d’incorporation révèlent la profondeur avec laquelle la matière imprègne et configure les dynamiques identitaires contemporaines, préparant ainsi le terrain pour une analyse des fluidités et des reconfigurations qui caractérisent les paysages identitaires actuels.

2. La fluidité matérielle : déstabilisation et reconfiguration spatio-corporelle

Si l’ancrage matériel constitue un soubassement indéniable des processus identitaires, la période contemporaine est également marquée par une intensification des dynamiques de fluidification, de déstabilisation et de reconfiguration de ces mêmes matérialités. Les frontières, qu’elles soient spatiales ou corporelles, loin d’être immuables, se révèlent poreuses, mouvantes, sujettes à des contestations et à des hybridations inédites. Cet axe s’attachera à sonder ces phénomènes de turbulence matérielle, en examinant comment les espaces liminaux, les détournements d’objets et d’agencements, ainsi que les transformations technologiques du corps, ouvrent des brèches dans les assignations identitaires traditionnelles et permettent l’émergence de nouvelles chorégraphies de la présence. Nous interrogerons la manière dont les individus et les groupes naviguent, subvertissent et réinventent les cadres matériels qui les constituent, participant ainsi activement au redessinement des limes de l’identité.

2.1 Espaces liminaux et hybridations matérielles : contestations aux frontières

Les espaces ne sont pas uniformément stabilisateurs d’identités ; certains lieux, par leur nature même, catalysent la remise en question et la transformation des appartenances. Les zones frontalières, par exemple, qu’elles soient géopolitiques ou symboliques, constituent des espaces liminaux par excellence. Ce ne sont pas de simples lignes de séparation, mais des régions d’entre-deux, de transition et d’interaction intense où les identités nationales, culturelles ou linguistiques sont constamment négociées, défiées et hybridées. Pensons aux villes frontalières où le métissage culturel, le bilinguisme et les identités plurielles ne sont pas l’exception mais la norme. Ces espaces incarnent physiquement la « modernité généralisée » décrite par Arjun Appadurai (1996), où les flux transnationaux de personnes, de biens et d’idées engendrent des formes culturelles composites et des identités déterritorialisées. L’objet métissé, issu de ces contacts interculturels – un vêtement fusionnant des styles traditionnels et contemporains, une pratique culinaire combinant des ingrédients de diverses origines, ou une œuvre d’art intégrant des motifs pluriels – devient alors un puissant site de contestation identitaire, témoignant de la capacité créative des acteurs à transcender les catégories établies.

Marc Augé (1992), avec sa notion de « non-lieux », a identifié une autre catégorie d’espaces contemporains caractérisés par leur impermanence et leur anonymat : aéroports, autoroutes, centres commerciaux, chaînes hôtelières. S’ils peuvent être perçus comme des lieux de ‘déshumanisation’ et de ‘standardisation’, ils représentent également des espaces de suspension temporaire des identités assignées, des parenthèses où l’individu, libéré des contraintes de son environnement habituel, peut expérimenter une forme de fluidité identitaire. Ces non-lieux, souvent situés aux interstices des territoires clairement définis, peuvent paradoxalement devenir des incubateurs de nouvelles sociabilités éphémères et d’expressions identitaires alternatives, bien que souvent contraintes par la logique de la consommation. L’hybridité matérielle se manifeste également dans la manière dont les technologies numériques reconfigurent notre rapport à l’espace physique. Les espaces « augmentés », où des strates d’informations virtuelles se superposent au réel tangible via des appareils mobiles, créent des expériences spatiales mixtes qui brouillent les frontières entre le présentiel et le distanciel, offrant de nouvelles arènes pour la performance et la négociation des identités. Les espaces liminaux et les hybridations matérielles qu’ils favorisent sont donc cruciaux pour comprendre comment les identités contemporaines se forment non seulement par ancrage, mais aussi par passage, par mélange et par la contestation des cadres normatifs.

2.2 Détournement et resignification des matérialités : tactiques de subversion identitaire

Face aux assignations spatiales et aux codifications matérielles qui tendent à fixer les identités, les individus et les groupes déploient une myriade de tactiques pour détourner, réapproprier et resignifier les matérialités qui les environnent. Michel de Certeau (1980), dans L’invention du quotidien, a brillamment analysé ces « arts de faire », ces manières subtiles et souvent invisibles par lesquelles les usagers « braconnent » dans les systèmes de production culturelle et spatiale dominants pour se les approprier et leur conférer des significations nouvelles, conformes à leurs propres logiques et désirs. Le détournement devient ainsi une forme de résistance créative, une manière de subvertir les intentions initiales des concepteurs et des planificateurs.

Un exemple particulièrement éloquent de ce processus est le street art. Les murs des villes, initialement conçus comme des limites de propriété ou des supports publicitaires, sont transformés par les graffeurs et les artistes urbains en toiles d’expression politique, sociale ou esthétique. Une façade anonyme peut ainsi devenir le lieu d’une revendication identitaire communautaire, d’une critique du pouvoir ou d’une simple affirmation de présence.

Exemple 1 : Les fresques murales rendant hommage à des figures de la culture populaire locale ou à des événements historiques significatifs pour une communauté marginalisée (comme on peut l’observer dans certains quartiers de Belfast ou de Los Angeles) transforment l’espace public en un lieu de mémoire collective et de fierté identitaire, contestant ainsi les récits officiels. Ces interventions, souvent illégales, sont des actes de resignification puissants qui reconfigurent la perception et l’usage de l’espace urbain (Soja, 1996). De même, les pratiques corporelles alternatives peuvent être envisagées comme des formes de détournement des normes somatiques.

Exemple 2 : Les sous-cultures juvéniles (punks, gothiques, etc.) ont historiquement utilisé le vêtement, la coiffure, le maquillage et les modifications corporelles (piercings, tatouages) pour subvertir les codes esthétiques dominants et affirmer une identité de groupe en rupture avec les conventions sociales. Ces usages corporels, souvent perçus comme provocateurs, sont des stratégies pour se réapproprier son corps et le transformer en un signe de contestation et d’appartenance alternative. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire d’apparence, mais d’une véritable performance identitaire qui engage le corps dans sa totalité, comme l’a souligné Judith Butler (1993) à propos du genre. Les agencements spatiaux et les usages corporels qui subvertissent les assignations témoignent de la capacité des acteurs à ne pas être de simples réceptacles passifs des structures matérielles, mais à interagir avec elles de manière inventive et, souvent, politique.

2.3 Le corps (trans)formé : brouillage technologique des frontières matérielles du soi

La fluidité matérielle de l’identité trouve une de ses expressions les plus radicales dans les transformations contemporaines du corps, médiatisées par les avancées technologiques, notamment biomédicales. Le corps, autrefois perçu comme une donnée naturelle, une limite relativement stable du soi, apparaît de plus en plus comme une entité malléable, perfectible, voire transgressable. Donna Haraway (1991), avec sa figure emblématique du cyborg, a anticipé et analysé ce brouillage des frontières entre l’humain, l’animal et la machine, ouvrant la voie à une reconsidération profonde de ce que signifie avoir un corps et une identité à l’ère technologique. Les technologies biomédicales, de la chirurgie esthétique aux prothèses intelligentes, en passant par les manipulations génétiques et les interfaces cerveau-machine, offrent des possibilités inédites de (re)modeler le substrat corporel de l’identité.

Exemple 3 : La chirurgie esthétique, initialement développée à des fins réparatrices, est devenue un phénomène de masse où les individus cherchent à modifier leur apparence pour se conformer à des idéaux esthétiques socialement valorisés, ou au contraire, pour affirmer une singularité. Ces interventions, qui vont du simple comblement de rides à des transformations plus radicales, témoignent d’une volonté de maîtriser et de sculpter sa propre matérialité corporelle, redéfinissant ainsi les contours de l’identité perçue et vécue.

Exemple 4 : Les technologies de procréation assistée et les débats autour de la gestation pour autrui reconfigurent les notions traditionnelles de parenté et de filiation, en dissociant la reproduction de ses ancrages biologiques conventionnels et en ouvrant la voie à de nouvelles configurations familiales et identitaires.

Les modifications corporelles non médicales, telles que les tatouages élaborés, les piercings extrêmes, les implants sous-cutanés ou les scarifications, participent également à ce phénomène de (trans)formation du corps. Loin d’être de simples ornements, ces pratiques peuvent être interprétées comme des rituels contemporains de marquage identitaire, des manières d’inscrire sur la peau une histoire personnelle, une appartenance à une communauté ou une philosophie de vie. Elles défient souvent les normes de beauté conventionnelles et interrogent les limites de l’intégrité corporelle, proposant une vision du corps comme un projet en constante évolution, un canevas pour l’expression de soi. Le corps (trans)formé, qu’il soit le fruit d’interventions biomédicales ou de choix personnels radicaux, met en évidence la plasticité croissante de la matérialité du soi et la manière dont les technologies contemporaines contribuent à fluidifier les frontières qui définissaient traditionnellement l’humain (Thrift, 2008). Ce brouillage invite à une réflexion éthique et sociologique sur les implications de ces transformations pour la perception de l’identité et de l’altérité.

En conclusion de cet axe, la fluidité matérielle, qu’elle se manifeste dans les espaces liminaux, les détournements créatifs ou les corps technologiquement modifiés, apparaît comme une caractéristique saillante des dynamiques identitaires contemporaines. Elle révèle la capacité constante des individus et des groupes à interagir de manière critique et inventive avec leur environnement matériel, à le subvertir et à le reconfigurer pour y inscrire leurs propres trajectoires et significations identitaires. Loin d’une simple dissolution, cette fluidité ouvre sur des recompositions complexes et souvent ambivalentes.

3. Vers une phénoménologie matérialiste de l’identité contemporaine

Les explorations précédentes des ancrages et des fluidités matérielles de l’identité convergent vers la nécessité d’une refonte épistémologique. Comprendre les « chorégraphies de la présence » dans leur complexité contemporaine exige de dépasser les approches qui isolent l’identité de ses soubassements concrets ou la réduisent à un simple jeu de représentations. Cet ultime axe se propose d’esquisser les contours d’une phénoménologie matérialiste de l’identité, une perspective qui appréhende le sujet comme fondamentalement incarné, situé et enchevêtré dans des réseaux socio-matériels. Nous examinerons d’abord les impasses des lectures désincarnées de l’identité, pour ensuite plaider en faveur d’un dialogue interdisciplinaire fécond. Enfin, nous proposerons de penser l’identité comme une écologie matérielle de la présence, un agencement dynamique où le spatial, le corporel, le technologique et le social se co-constituent mutuellement.

3.1 Les limites d’une lecture désincarnée : apories face à l’expérience matérielle vécue

Nombre d’approches théoriques de l’identité, qu’elles émanent de certaines traditions sociologiques focalisées sur les structures ou de courants post-structuralistes privilégiant le discursif, ont eu tendance à négliger ou à minorer la dimension cruciale de l’expérience matérielle vécue. En se concentrant sur les représentations, les narrations ou les positions sociales abstraites, ces perspectives risquent de produire une vision désincarnée du sujet, flottant dans un vide ontologique où la concrétude du monde et la facticité du corps s’évanouissent. Or, comme l’a démontré Maurice Merleau-Ponty (1945), notre rapport premier au monde est celui d’un corps percevant et agissant, un « corps propre » qui est la condition de possibilité de toute expérience et de toute signification. Ignorer cet ancrage phénoménologique fondamental conduit à des apories lorsqu’il s’agit de rendre compte de la manière dont les identités sont effectivement vécues, ressenties et négociées au quotidien.

Exemple 5 : L’expérience de la discrimination raciale ou genrée ne se réduit pas à une simple catégorisation discursive ou à une inégalité statistique. Elle s’inscrit douloureusement dans la chair, à travers des regards, des gestes, des postures, des restrictions d’accès à certains espaces, et des violences physiques ou symboliques qui affectent profondément le sentiment d’être-au-monde. Une lecture purement sociologique qui ne prendrait pas en compte cette dimension incarnée de la souffrance et de la résistance peinerait à saisir la pleine mesure de ces expériences identitaires. De même, les analyses identitaires qui se focalisent exclusivement sur les constructions narratives peuvent occulter la manière dont les environnements matériels – l’habitat insalubre, le quartier stigmatisé, l’outil de travail aliénant – contraignent et façonnent les possibilités d’existence et les horizons identitaires. Judith Butler (1993), bien que pionnière dans l’analyse des dimensions discursives et performatives du genre, insiste elle-même sur le fait que ce sont des « corps qui importent » (Bodies That Matter), reconnaissant ainsi que le discours ne s’actualise et ne prend effet qu’à travers son inscription dans la matérialité corporelle et sociale. Une compréhension adéquate des mutations identitaires contemporaines appelle donc à réhabiliter le concret, le tangible, le vécu, non pas en opposition au discursif ou au social, mais en articulation étroite avec eux.

3.2 Dialogue interdisciplinaire : enrichir la compréhension par la convergence des savoirs

Pour saisir la complexité des interactions entre identité et matérialité, une approche monodisciplinaire s’avère souvent insuffisante. C’est dans un dialogue fécond et soutenu entre diverses traditions de recherche que peuvent émerger les outils conceptuels et méthodologiques les plus pertinents. La géographie critique, par exemple, offre des perspectives essentielles pour analyser comment les processus spatiaux et les configurations territoriales participent à la production et à la contestation des identités. Les travaux de David Harvey (1989) sur la condition postmoderne et la compression spatio-temporelle, ou ceux d’Edward Soja (1996) sur le Thirdspace comme lieu de résistance et d’hybridité, fournissent des cadres précieux pour penser l’articulation entre espace, pouvoir et identité. Ces approches permettent de dénaturaliser l’espace, de le voir non comme un simple contenant, mais comme un produit social et un enjeu de luttes.

L’anthropologie, notamment dans ses courants sensoriels et attentifs à la culture matérielle, apporte un éclairage indispensable sur la manière dont les objets, les substances et les ambiances façonnent l’expérience humaine et les appartenances collectives. En s’intéressant à la « vie sociale des choses » (Appadurai, 1996) ou à la manière dont « certaines choses importent » (Miller, 1998), les études sur la culture matérielle révèlent la sémantique profonde des artefacts et leur rôle actif dans la construction du soi et des relations sociales.

Exemple 6 : L’étude ethnographique de l’aménagement intérieur d’un logement peut révéler des dynamiques familiales, des distinctions de genre, des aspirations sociales et des stratégies de présentation de soi qui seraient invisibles à une analyse purement économique ou sociologique. L’anthropologie sensorielle, quant à elle, en explorant la diversité des sensoriums culturels (la manière dont les différentes sociétés privilégient et interprètent les informations issues des divers sens), permet de comprendre comment l’identité s’ancre dans des expériences corporelles et perceptives spécifiques. La phénoménologie de l’espace, telle qu’initiée par Gaston Bachelard (1957) avec sa Poétique de l’espace, qui explore la résonance intime des lieux (la maison, le nid, le grenier), offre également des clés pour comprendre l’attachement affectif et identitaire aux matérialités qui nous environnent. Un dialogue interdisciplinaire robuste est donc la condition sine qua non pour développer une compréhension holistique des chorégraphies matérielles de la présence.

3.3 Pour une écologie matérielle de la présence : l’identité comme agencement dynamique

En définitive, penser l’identité à l’ère contemporaine invite à adopter une perspective que l’on pourrait qualifier d’« écologie matérielle de la présence ». Cette approche conçoit l’identité non comme une essence fixe ou une pure construction discursive, mais comme un agencement dynamique et toujours en devenir, émergeant de l’interaction continue entre des éléments hétérogènes : humains et non-humains, corps et artefacts, espaces physiques et flux informationnels, structures sociales et technologies. Bruno Latour (2005), avec sa Théorie de l’Acteur-Réseau (ANT), a fourni des outils précieux pour penser de tels agencements en accordant une agentivité aux entités non-humaines et en suivant les associations qui constituent le social. Dans cette perspective, l’identité n’est pas une propriété intrinsèque de l’individu, mais un effet émergent des réseaux socio-techniques dans lesquels il est pris.

Exemple 7 : L’identité d’un cycliste urbain n’est pas seulement définie par son choix de mode de transport, mais par l’agencement complexe qui inclut le vélo lui-même (sa technologie, son design), les pistes cyclables (ou leur absence), les conditions météorologiques, les autres usagers de la route, les applications de navigation, et les discours sociaux sur la mobilité durable ou les risques routiers. Changer un élément de cet agencement (par exemple, la création massive d’infrastructures cyclables sécurisées) peut profondément reconfigurer l’expérience et l’identité des cyclistes.

Henri Lefebvre (1974/2000), en insistant sur la « production de l’espace », a également ouvert la voie à une compréhension de l’identité comme intrinsèquement spatiale et produite. Pour lui, l’espace vécu (l’espace des usagers, des habitants) est le lieu d’une dialectique constante entre l’espace conçu (par les planificateurs, les architectes) et l’espace perçu. C’est dans cet espace vécu que les identités se forgent, se négocient et se transforment. Une écologie matérielle de la présence prend acte de cette co-production : les individus façonnent leurs environnements matériels, qui en retour les façonnent. Elle reconnaît, avec Nigel Thrift (2008) et sa théorie non-représentationnelle, l’importance des pratiques, des affects et des intensités qui circulent dans ces agencements, souvent en deçà du niveau de la conscience réflexive ou de la représentation explicite. Penser une telle écologie implique une attention fine aux textures, aux rythmes, aux atmosphères, aux gestes incorporés qui constituent le tissu même de la présence. Elle invite à considérer que les « frontières qui se redessinent » sont moins des lignes de démarcation claires que des zones d’interaction et de transformation continues, où les identités se composent et se recomposent au gré des chorégraphies complexes entre le matériel et le social.

Cette perspective matérialiste et phénoménologique ne vise pas à un déterminisme par la matière, mais plutôt à une reconnaissance de l’enchâssement fondamental de l’humain dans un monde concret, un monde qui est à la fois contrainte et ressource, scène et acteur des processus identitaires. En ancrant l’analyse dans le concret des interactions socio-matérielles, nous espérons avoir contribué à une compréhension plus nuancée et plus incarnée des mutations identitaires qui caractérisent notre époque.

Conclusion

Au terme de cette exploration des « chorégraphies de la présence », il apparaît avec une clarté renouvelée que les topologies matérielles ne constituent pas un simple décor passif des dynamiques identitaires, mais bien une dimension active, structurante et performative de leur constitution et de leur redéfinition contemporaine. Notre parcours, initié par l’examen de l’ancrage matériel des appartenances, a d’abord permis de saisir comment les architectures, les objets et les corps opèrent comme des substrats et des vecteurs d’encodage, de stabilisation et de différenciation identitaire. Les topographies de l’inclusion et de l’exclusion, la sémantique des artefacts et les processus d’incorporation de l’habitus témoignent de cette pétrification relative des identités par la matière, inscrivant les appartenances dans des cadres tangibles et souvent contraignants.

Par la suite, l’analyse de la fluidité matérielle a révélé l’intense dynamique de déstabilisation et de reconfiguration qui travaille ces ancrages. Les espaces liminaux, les hybridations matérielles, les tactiques de détournement et de resignification des objets et des lieux, ainsi que les transformations technologiques du corps, sont autant de manifestations de la capacité des sujets contemporains à subvertir les assignations, à brouiller les frontières établies et à négocier de nouvelles formes d’être-au-monde. Ces processus attestent que la matière, loin d’être un simple réceptacle inerte des significations sociales, est elle-même un champ de forces, un lieu de contestation et de créativité identitaire.

Enfin, notre réflexion a convergé vers la proposition d’une phénoménologie matérialiste de l’identité. En soulignant les apories des lectures désincarnées et en plaidant pour un dialogue interdisciplinaire fécond, nous avons esquissé les contours d’une « écologie matérielle de la présence ». Cette perspective invite à appréhender l’identité comme un agencement dynamique et situé, émergeant de l’interaction incessante et co-constitutive entre le sujet, ses inscriptions corporelles, les artefacts technologiques, les configurations spatiales et les trames sociales (Lefebvre, 1974/2000 ; Latour, 2005). L’identité se déploie ainsi comme une chorégraphie complexe, une navigation continue entre les contraintes imposées par les matérialités héritées ou environnantes et les potentialités d’émancipation ou de réinvention qu’elles recèlent ou que les acteurs y projettent.

Les implications d’une telle approche sont multiples. Elle invite, sur le plan théorique, à une vigilance épistémologique quant à la prise en compte systématique de la dimension matérielle dans toute analyse des phénomènes identitaires. Sur un plan plus praxéologique, elle suggère que toute intervention visant à agir sur les dynamiques d’inclusion, de reconnaissance ou de bien-être identitaire doit nécessairement considérer les leviers et les obstacles inscrits dans l’organisation concrète des espaces, des objets et des corps. Les recherches futures pourraient s’attacher à approfondir l’étude d’agencements socio-matériels spécifiques – qu’il s’agisse des environnements numériques immersifs, des espaces de migration transnationale ou des nouvelles configurations corporelles issues des biotechnologies – afin de sonder plus avant la manière dont les limes identitaires se fragmentent et se recomposent dans ces contextes particuliers.

En définitive, reconnaître la centralité des topologies matérielles dans la fragmentation et la recomposition des identités contemporaines n’est pas céder à un quelconque déterminisme, mais plutôt embrasser la complexité d’une existence humaine fondamentalement incarnée et située. C’est comprendre que les « frontières qui se redessinent » sont indissociablement des réaménagements du monde tangible et des redéfinitions du soi, dans un jeu incessant où la matière informe l’identité autant que l’identité investit et transforme la matière.

Bibliographie

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