IMG-LOGO
M@gm@ Revue Internationale en Sciences Humaines et Sociales Moteur de recherche interne Revue Internationale en Sciences Humaines et Sociales
L’identité : quand les frontières se redessinent / Sous la direction de Ala Eddine Bakhouch / Vol.23 N.3 2025

Les migrants subsahariens à la gare routière de Khouribga : conflits et production de l'espace comme ancrage identitaire

DOI: 10.17613/bzzs9-vsr80

Zineb Jorfaoui

magma@analisiqualitativa.com

Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université Abdelmalek Essaadi, Tétouan, Maroc

Mohamed Haytoumi

magma@analisiqualitativa.com

Professeur chercheur en sociologie, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université Abdelmalek Essaadi, Tétouan, Maroc.

 

Abstract

Cette recherche explore la relation des trans-migrants subsahariens aux « non-lieux » de transit à Khouribga, ville marocaine historiquement façonnée par la mine et la migration. Elle analyse l’installation, pendant huit mois, d’un camp informel aux abords de la gare routière « Al Mahatta ». En combinant méthodes qualitatives et quantitatives, l’étude révèle deux dynamiques centrales. D’une part, le campement fonctionne comme un espace de résilience où les trans-migrants, confrontés à un blocage, réinvestissent le temps d’attente pour maintenir leur projet de mobilité circulaire. D’autre part, cette installation constitue un acte de saturation visuelle qui brise leur invisibilité sociale et politique, cristallisant des perceptions locales ambivalentes, entre empathie et racialisation. L’analyse démontre que la gare et le camp agissent comme une hétérotopie négociant quotidiennement la crise, la marge et le centre. Enfin, cette recherche souligne que la tolérance paradoxale de tels camps incarne une gestion étatique de la « crise d’accueil » par une « dispersion myotique », maintenant les trans-migrants dans une précarité à forte circulation, à l’intersection des héritages miniers, des réalités migratoires et des enjeux politiques contemporains.

 

IMG

Lorenz Stoer (1530-1621), Geometria et Perspectiva (Augsburg: Michael Manger, 1567), University of Tübingen.

Introduction

Le durcissement des frontières de l’Afrique à l’autre rive maintient les trans-migrants subsahariens dans une situation de blocage et d’attente au Maroc. Malgré les modestes initiatives pour régulariser la situation juridique, les trans-migrants mobilisent une circulation forte mais irrégulière. Bien que tous les trans-migrants soient catégorisés d’irréguliers, l’invisibilité des autres catégories, les réfugiés et les demandeurs d’asile, va mettre en cause les tâtonnements juridiques, et les atermoiements politiques de fabriquer une politique migratoire (Perrin, 2023) d’hospitalité, faisant sortir le réfugié de son état de refuge et répondant à leur état de forte circulation indéfinie et indéterminée au Maroc. Or, les réfugiés sont parmi les nombreux migrants économiques. À défaut de l’hospitalité, le refuge est l’abri que l’on se crée soi-même (Agier, 2013). En effet, l’auto-établissement des camps aux abords des gares dans les métropoles est une pratique des sans-papiers en Europe depuis 2000 ; il est devenu une pratique tolérée au Maroc associée aux trans-migrants subsahariens depuis 2015. Cette pratique, bien qu’elle exprime la crise d’accueil, sollicite la visibilité sociale devant l’invisibilité politique aux lieux de circulation, notamment la gare routière informelle au cœur de la ville. Le concept augéen des non-lieux ne correspond pas aux traits particuliers des gares routières informelles au Maroc, où l’éphémère et la sociabilité se construisent paradoxalement au quotidien.

Notre recherche se focalise sur Khouribga, ville singulière historiquement façonnée par l’extraction minière. Devenue un important foyer d’émigration depuis les années 90, la ville connaît une métamorphose post-Covid-19 avec l’arrivée des trans-migrants subsahariens « déplacés » selon une logique de « dispersion » myotique depuis les métropoles marocaines. Faute d’hospitalité, ils ont trouvé refuge dans l’auto-établissement d’un camp précaire aux abords de la gare à la « Place Al Mahatta » d’octobre 2023 à mai 2024, faisant écho à l’histoire même de Khouribga où l’auto-installation des nouala, des cabanes… et la ségrégation spatiale par le chemin de fer ont été des moteurs de production de l’espace.

En combinant méthodes qualitatives et quantitatives (entretiens, questionnaires, observation), l’objectif de cette recherche est de mettre en exergue la logique de la tolérance de l’auto-établissement d’un camp dans l’urbain de Khouribga aux abords du lieu de circulation « la gare routière » selon la politique nationale de « dispersion » myotique. En effet, les perceptions différenciées appropriées aux habitants de la ville ayant marqué la particularité de l’espace vis-à-vis de la présence des trans-migrants selon trois phases différentes : avant le camp, au campement, à la destruction du camp.

1. État de l’Art

La littérature sur la migration subsaharienne au Maroc, principalement centrée sur les grandes métropoles, a mis en lumière plusieurs dynamiques fondamentales.

1.1 L’idée de transit et trans-migrants

El Miri a mis l’accent sur l’ensemble des thématiques traités par les érudits autour de la migration subsaharienne, celles ayant porté sur les politiques de fermeture des frontières européennes à la migration des subsahariens, de l’enrôlement des pays du Maghreb dans la mise en œuvre de ces dernières dans leurs espaces nationaux et de leurs effets en termes de blocage des mobilités des migrants, de transformation des pays de transit comme la Libye, la Tunisie, l’Algerie, le Maroc en « sas », zone d’attente, de captivité, d’installation temporaire ou définitive, ou encore en douve de la forteresse Europe (El Miri, 2018). Les travaux de Alioua (Alioua, 2011) ont déconstruit le mythe du « transit » imposé par l’externalisation des frontières européennes. Le durcissement des frontières et la recherche de l’opportunité ont mis les migrants subsahariens dans une situation de blocage, renforçant de plus en plus leur visibilité raciale face à l’invisibilité politique et sociale. D’après Alioua, « Le Maroc était alors incapable de comprendre qu’il n’était déjà plus un simple pays de passage... » (Alioua, 2020). Son énoncé, est pour juger que le Maroc est un pays d’installation par la force des faits, en se basant sur le critère de l’existence circulaire des migrants subsahariens, même temporaire, sur le territoire marocain, ne nie pas la réalité de l’installation du fait de la rotation du flux par les « remplaçants ». Ce qui fait de leur migration une « mobilité circulaire » par étape. Khouribga est une ville moyenne devenue une étape supplémentaire faute d’assouplissement des frontières au sein de la grande étape marocaine et ils deviendront les trans-migrants par mérite.

Le blocage, conçu comme un temps d’attente qui n’est ni vide ni dépourvu de dimensions sociale et politique (Alioua, 2020), active et précipite l’agentivité des migrants. Ceux-ci doivent alors non seulement assurer leur survie dans des pays où ils ne comptaient pas s’établir, mais aussi construire du sens face à leur nouvelle situation. Se définissant comme des « trans-migrants » aux pratiques quasi-nomades, ils peuvent être décrits, de manière plus précise, comme des « self-made-migrant » (Madrisotti, 2018).

Leur « savoir circuler » (Alioua, 2011) est confirmé par les territoires d’attente-blocage, aux villes métropolitaines qu’aux villes moyennes, témoin de l’expérience quotidienne à laquelle sont exposés : comment sont-ils reconfigurés à maintenir une telle adaptabilité sur l’espace public et privé marocain au sein d’une société composite, a un historique honteux de l’esclavage des noirs (le Maroc fut parmi les dernier pays à abolir l’esclavage sous la pression du protectorat français en 1950) (El Miri, 2014). Notre contribution pioche l’espace et la mobilité des subsahariens dans l’urbain de Khouribga. On adoptera l’indicateur « trans-migrants » au lieu des migrants subsahariens, comme une logique associant la mobilité circulaire à l’espace. Comment sont perçus les trans-migrants dans leur nouvelle destinée de dispersion ?

1.2 La dispersion des trans-migrants : plus d’attente, plus de visibilité

Durant la seule période allant de 2007 à 2013, le Maroc a touché plus d’un milliard d’euros au titre de la « coopération au développement », les opérations de force de l’ordre se sont intensifiées en 2015 et 2017, fin des deux opérations de régularisation. En juin 2018, 55 millions d’euros ont été alloués par le Conseil européen au Maghreb (Maroc & Tunisie) pour la gestion des frontières méditerranéennes contre la migration irrégulière (Mbembe, 2020), et sans trop tarder, entre juillet et septembre 2018, plus de 6500 personnes, dont celles légalement protégées, ont été cibles d’arrestations et déplacements massifs vers des villes du Sud par les forces de l’ordre (GADEM, 2018). En décembre 2018 à Marrakech, le Pacte mondial intitulé : des migrations sûres, ordonnées et régulières « légalise l’illégal » les pratiques des forces de l’ordre vis-à-vis des migrants subsahariens : irréguliers, protégés, réguliers. L’objectif est d’éloigner des zones frontalières toutes les personnes noires non ressortissantes marocaines (Ibidem). La dispersion qu’on tente de mobiliser est un nouveau mode de gestion interne des flux des trans-migrants dans les villes du nord du Maroc, consiste à les relocaliser depuis les villes de forte concentration vers les villes moyennes (ElArabi, 2020). Les corps noirs sont devenus les objets de la politique de « dispersion myotique ». Celle-ci est un processus, en amont : elle est précédée de perquisitions, d’intrusions et d’irruptions, prenant la forme de rafles sauvages dans l’espace public, mais aussi de travailleurs devant leur lieu de travail. Ensuite, les trans-migrants détenus « en attendant » leur dispersion dans des commissariats pour une prise d’empreintes, de photos et un enregistrement de l’état civil et nationalité. Par la suite, ces migrants ont été déplacés de force et conduits par bus vers différentes villes à l’intérieur du Maroc d’« éloignement » ou leur renvoi dans le pays source « refoulement » (Ibidem). En aval, les trans-migrants dispersés se trouvent relocalisés sur des espaces urbains à taille moyenne, au sein d’une population forcée à la rencontre, où l’acteur local est confronté à l’absence des mécanismes de gouvernance territoriale de la migration (Belaouinate, 2023).

C’est le cas de la ville Khouribga, depuis octobre 2023, les trans-migrants relocalisés de Rabat et du fameux campement de Casablanca aux abords de la gare routière Oulad Ziane, définitivement évacuée trouvent ainsi le refuge dans le transfert de l’expérience de l’auto-établissement d’un camp aux abords de la gare routière à la « place Al Mahatta », une expérience sans précédent, exige à relire les effets de la dispersion à travers son processus, à relater le fait migratoire singulier au lieu de circulation les « non-lieux », en constituant la visibilité sociale comme produit du politique. À défaut des travaux de sociologie portant sur la migration irrégulière des subsahariens dans la ville minière Khouribga, et au prisme de ce qui précède, cette recherche vise à comprendre : les logiques socio-spatiales qui poussent (tolèrent) ces trans-migrants, pourtant contraints à la mobilité par la politique de « dispersion », à opter pour l’ancrage identitaire transnational et d’un rapport déviant à la norme spatiale dominante à l’auto-établissement du camp : les perceptions différenciées cristallisées et exprimées dans des situations de mise en scène des trans-migrants dans un espace historiquement marqué par l’identité minière et migratoire.

2. Méthode de recherche

Cette recherche privilégie la démarche mixte, combinant méthodes qualitatives et quantitatives, pour saisir la complexité des logiques socio-spatiales et celles identitaires à l’œuvre dans Khouribga. Notre méthode de recherche fait appel aux outils suivants : 20 entretiens directifs et semi-directifs, 5 groupes de discussion, une enquête par questionnaire en ligne ayant collecté 115 réponses, l’immersion dans l’observation non participative depuis 2021 à nos jours dans l’espace urbain, notamment aux abords de la « place Al Mahatta », et divers espaces publics, l’analyse de contenu de la presse locale et des réseaux sociaux pour suivre le débat public local, et transcrire la médiatisation avant au cours et après la destruction du camp. Enfin, la récolte de l’information, notamment celle d’estimation de la population cible par triangulation : collaboration avec un égyptien résidant exploitant une pâtisserie (nombre de repas distribués durant Ramadan) et un agent de l’autorité locale, permettant d’estimer la présence à environ 600 trans-migrants avant la destruction du camp le 07/05/2024, et le traitement statistique des données collectées.

La méthode de recherche participative a été reconfigurée par des moyens disponibles faute d’absence de cadre associatif permettant l’accès en interaction avec les trans-migrants. Face aux contraintes de terrain, notamment le contrôle policier rigoureux et la vigilance permanente des autorités locales, nous avons construit des enquêtes sur le fondement des principes de convivialité et de négociation, ce qui a permis de transcender les enjeux fonctionnels et hiérarchiques du terrain tout en tenant compte d’une éthique du chercheur. L’objectivité du chercheur est cruciale devant son engagement scientifique et personnel, la distance sociale entre le chercheur et l’enquêté est reconfigurable a posteriori par un travail réflexif collectif. Notre échantillon (115 personnes) est constitué des habitants de Khouribga à plus de 5 ans (53,9 %), ayant au moins une personne migrante dans la famille (90,3 % déclare l’avoir, dont 36,2 % avoir plus de 10 migrants dans leur famille), que notre échantillon soit représentatif de la population mère dont les caractères principaux sont le taux de féminité (1.06 %) dont les enquêtées femme représentent 73.9 % (36,5 % dépassent 40 ans), la situation des professions des actifs occupés de 15 ans et plus en état-salariés est (57,4 %) dont la part féminine est majoritaire.

3. Localisation géographique de la ville Khouribga

Khouribga est une ville marocaine façonnée historiquement par l’exploitation coloniale des phosphates (la découverte du phosphate était en 1917, début de son extraction en 1919, la création de l’Office Chérifien des Phosphates (OCP) en 1920, puis en 1923 les premiers indices de l’émergence d’une ville). Les exigences industrielles ont nécessité une forte main d’œuvre à fixer sur le territoire des gisements miniers. Elle incarne un espace produit par des logiques exogènes, où l’urbanisation fonctionnaliste s’est initialement construite au service de l’industrie extractive. Dans ce cadre, la ville a connu plusieurs vagues de mobilité – coloniale, nationale, transnationale – qui ont profondément reconfiguré ses dynamiques sociales et spatiales (Haytoumi, 2022). Instituée par décret en 1967, elle est devenue chef-lieu de la province depuis le découpage administratif de 2015, où Khouribga est l’une des provinces de la région Béni Mellal-Khénifra (Figure N°1). En effet, le bassin minier Khouribga est le plus important au Maroc, garantissant une production de 70 % du Groupe OCP dont une grande partie est expédiée par voie ferrée vers le port de Casablanca pour l’export de la roche de phosphate [1].

 

IMG

Figure 1 : Localisation de la commune urbaine de Khouribga aux échelles nationale, régionale et provinciale.

Source : Travail personnel.

4. La « place Al Mahatta » lieu de circulation

La « place Al Mahatta » est une portion urbaine de la médina libre (selon le plan urbain du protectorat) dont les quartiers sont de type arabe. C’est la zone comprise entre la voie ferrée et la forêt domaniale sur une surface de 30 hectares, sont des maisons basses, privées et typiques. Quelques petits espaces verts sont près du passage à niveau, des pavillons récents remplaçaient le souk mais ne l’ont pas privé de son trait d’animation. Aucune métamorphose post-coloniale n’est introduite à la place. En effet, les lieux de circulation à Khouribga ne se limitent pas à leur fonction logistique. Leur agencement matériel, leur gestion et les pratiques sociales qu’ils autorisent ou inhibent en font des analyseurs privilégiés de la stratification sociale et des flux qui traversent la ville. (Figure N°2)

 

IMG

Figure 2 : Image aérienne des points forts de la « place al Mahatta ».

Source : Tebouti Reda doctorant géographe, à la faculté des sciences humaines Béni Méllal (Maroc).

Le « lieu anthropologique » est tout espace dans lequel on peut lire des inscriptions du lien social et de l’histoire collective (Augé, 2010). Le manque de ces deux éléments, l’espace est caractérisé d’éphémère et de passage et c’est la caractéristique principale des « non-lieux » : les lieux de circulation, de consommation et de communication (Ibidem). La gare routière à la « place Al Mahatta » à Khouribga est située au carrefour entre divers réseaux de circulation (Tableau N°1)

 

IMG

Tableau N°1 : Différents réseaux de circulation à la « place al Mahatta ».

Source : Travail personnel-enquête de terrain.

La triade lefebverienne (le conçu, le perçu et le vécu) a été mobilisée dans ces lieux de circulation en rapprochant les représentations de l’espace (le conçu et le perçu) à l’espace des représentations (le vécu). En effet, « les pratiques spatiales doivent donc être comprises comme le résultat du processus dialectique au travers duquel la société secrète son espace. Elles renvoient à la manière dont se lie au quotidien l’emploi du temps d’un individu et les espaces qu’il parcourt » (Pattaroni, 2016). Or, les pratiques des usagers sur ces lieux sont flagrantes en majorité à la gare routière, où les traits de transit et de la marge se confondent largement à la norme prescrite par les autres réseaux (CTM et Train). Cependant, la gare de train et la CTM représentent deux versions (publique/privée) d’un transit maîtrisé et institutionnalisé. Ce sont des espaces qui nient la durée de l’attente et la précarité. Or, force est de dire que la gare routière est loin d’être un non-lieu, c’est un « lieu » au sens anthropologique fort, bien que marginal ; son architecture héritée et son fonctionnement actuel en font un palimpseste des dynamiques urbaines. C’est dans cet espace de la marge, du bricolage et de la parole directe que se nouent les mobilités les plus précaires, notamment celle des migrants subsahariens qui ont fait de ces lieux de circulation leur refuge faute d’hospitalité.

«Al Mahatta comme l’aime l’appeler les Casablancais est un concentré de cette violence urbaine en tout genre. Des enfants de la rue côtoient des mères célibataires, des mendiants professionnels partagent les carrefours avec des pickpockets. C’est un espace de passage névralgique entre le nord et le sud du pays » (Lemaizi, 2021).

5. L’auto-établissement d’un camp urbain des trans-migrants

La logique (refuge) d’Agier stipule que l’asile dans les politiques publiques est une ressource institutionnelle de l’hospitalité, faisant sortir le réfugié de son état de refuge, c’est pour disparaître les conditions donnant lieu à la situation de recherche de refuge naît : de l’hostilité et de la persécution et de l’abandon. L’essence de l’hospitalité est de favoriser le partage de la ville comme un espace commun, à défaut de l’hospitalité, le refuge est l’abri que l’on se crée soi-même (Agier, 2013).

5.1 Le contexte européen

Le cas des campements établis sur la route des migrants afghans en Europe fait foi de cette dynamique institutionnelle. En 1996, le camp ayant abrité plus de 2000 occupants a été détruit en 2009 (Patras, Calais, Sangatte), après des travaux de recherche sur l’évolution particulière du campement qui reste à l’état informel, éventuellement illégal mais toléré. Les controverses entre l’urgence humanitaire et le danger d’enfermement sont révélatrices d’une volonté d’évacuation, d’expulsion et de l’invisibilité des exilés éventuellement demandeurs d’asile ou travailleurs immigrés, et donc c’était dans le contexte de la guerre contre les migrants que ce genre de refuges ont vu le jour (Agier, 2013). Et, depuis, ces migrants se localisent aux gares parce que « ces populations ne sont souvent que de passage et donc souhaitent rester au plus près des voies de communication, les gares en particulier » (Damon, 2020).

5.2 Le contexte marocain

Face au tâtonnement juridique et à l’atermoiement politique caractérisant la gestion migratoire marocaine, s’est développé un processus de « frontiérisation » interne via la relocalisation forcée des migrants subsahariens. Cette politique ambivalente a généré deux types d’habitats informels tolérés : les campements forestiers près des enclaves de Ceuta et Melilla, et les camps urbains précaires dans les métropoles. Dès 2015, cette tolérance implicite contraste avec le refus officiel des camps structurés (Sidi Hida, 2015). Le campement d’Oulad Ziane, établi en 2019 à proximité de la gare, devient le plus important du pays avec près de 1000 occupants en hiver. Les migrants y sont exposés à un cycle continu d’auto-installation, de destruction – par incendie ou bulldozers – et de dispersion vers les villes moyennes. L’expérience casablancaise (2015-2023) a ainsi essaimé vers Khouribga, où le même modèle de campement spontané s’est reproduit aux abords de la gare routière.

5.3 Localisation du camp à Khouribga

Le campement s’est développé de manière organique dans un interstice urbain stratégique, niché entre une boulangerie égyptienne et un commerce turc (BIM est une enseigne de grande distribution hard discount turque créée en 1995), face à une crémerie tenue par un Rifain. Il s’étendait sur une dizaine de mètres le long d’un mur, s’abritant sous trois arbres voisins de la maison abandonnée du Caid Ahmed Cherradi – bâtisse à trois façades ouvrant sur un espace déserté à l’arrière, une godronne à l’ouest, et sur l’artère principale menant à la gare routière et la « place Chouhadae ». Sa genèse remonte à la période post-Covid19, où de petits groupes de trans-migrants, rejoignant les marginaux locaux, ont progressivement investi les lieux, utilisant d’abord le mur de l’ancienne demeure comme refuge initial. (Figure N°3).

 

IMG

Tableau N°1 : Différents réseaux de circulation à la « place al Mahatta ».

Source : Travail personnel-enquête de terrain.

 

IMG

Figure 4 : Démarcation spatiale du campement informel aux abords de la gare routière de Khouribga.

Source : Enquête de terrain et conception de l’auteur.

En octobre 2023, Khouribga découvre l’installation soudaine de jeunes migrants subsahariens sur la place Al Mahatta, à l’ouest de la gare routière. Cette arrivée massive contraste avec la présence antérieure, plus discrète, d’étudiants subsahariens logés en location depuis 2007. Progressivement, le campement s’organise selon une structure triangulaire : des abris de fortune constitués de bâches, cartons et polystyrène récupérés s’alignent sur deux côtés, tandis que l’espace central accueille la vie sociale, le football et le petit commerce. Avec plus de 400 occupants trans-migrants « rassemblés pour un temps indéfini dans un espace donné – implantation relativement permanente et dense d’individus hétérogènes » (Agier 2013) (voir les photos N°1).

 

IMG

Figure 5 : La situation de campement entre octobre 2023 et mai 2024 à Khouribga.

Source : Travail personnel-enquête de terrain (mémoire master 2024).

Le camp a été bâti sur deux côté : le Sud a été marqué par des fabriques entre le commerce d’égyptien et le commerce BIM. Au Nord, les des fabriques attachées aux arbres sont à proximité de la maison feu Caid Cherradi. Tandis que la petite tente était à l’extérieur du camp mais souvent à la place « Al Mhatta ». Le camp était installé au cœur de la ville, aux lieux de circulation et a été largement protégé par les gardiens, les policiers et les autorités locales. Cette implantation dense et hétérogène fait écho à l’histoire urbaine de Khouribga, où les premiers habitats précaires – tentes et constructions en « nouala » (photoN°2 nouala) [2] avaient marqué la genèse de la ville vers 1923 avant leur éradication progressive dans les années 1990 dont témoignent les documents.

 

IMG

Figure 6 : Nouala à Khouribga en 1928.

Source : Bourneton Rosa, C. (2016). L’Office chérifien des phosphates Khouribga 1921-1956. Anoux-la-Grange : Scripta.

6. Le campement comme réponse à la résilience et lutte contre l’invisibilité sociale

À travers ce passage, on s’inquiétera sur la vérification de l’hypothèse selon laquelle la dispersion contrainte et la tolérance ambivalente renforcent l’agentivité des trans-migrants et brisent l’invisibilité sociale. On tiendra comme dimensions centrales la résilience et l’invisibilité sociale qui elles-mêmes vont être traduites en indicateurs.

6.1 Le campement comme espace de résilience : entre capacité d’adaptation et temporalité de l’attente

La situation des migrants subsahariens à la gare routière de Khouribga illustre de manière paradigmatique un processus de résilience spatiale et sociale appréhendé à travers le double prisme de la capacité (empruntée à la physique) et du temps (issu de la psychiatrie), la résilience désigne ici la dynamique par laquelle les trans-migrants, confrontés à une double exclusion – de leur lieu d’origine et de l’espace local –, recomposent un ancrage et une capacité d’agir dans un contexte de crise d’accueil et de dispersion planifiée.

6.1.1 La résilience comme capacité

La définition physique de la résilience « la capacité d’un matériau à retrouver sa forme initiale après une déformation » (Liefooghe, 2012) trouve un écho puissant dans les pratiques observées des trans-migrants. Le « matériau » représente le projet migratoire et l’identité du migrant, qui sont déformés par les échecs (aux frontières de Ceuta, par exemple) et les politiques de dispersion. Leur capacité à « retrouver leur forme » ne signifie pas un retour en arrière, mais la reproduction d’une « existence pérenne », un savoir-circuler et un savoir-faire avec la crise d’accueil. Cette capacité – la majorité des trans-migrants dispose des diplômes et d’un niveau d’éducation non négligeable (en : informatique, électricité, plomberie, mécanique...) mais occupent des activités de bricolage dans l’informel (Figure N°5).

 

IMG

Figure 7 : Répartition des trans-migrants selon le sexe et la nature des activités exercées à Khouribga.

Source : Travail personnel-enquête de terrain.

Le savoir circuler des trans-migrants réinvesti sur l’espace de Khouribga a été observé comme suit.

L’organisation économique : la mendicité organisée, de petits commerces devant le camp, travailler au lavage auto, vulcanisation, maçonnerie… le partage du marché du travail concret (Al Maoukef) au quotidien de nos jours avec les autochtones.

La reconstitution du lien social : les visites récurrentes des confrères logés, la pratique collective du football dans les interstices urbains, accueillir les nouveaux déplacés pendant toute la période, un paternalisme inconditionné accordé par le résidant égyptien de voisinage (exploitant de boulangerie).

L’adaptation culturelle et discursive : l’adoption de codes locaux (la djellaba, le voile pour certaines femmes, majoritairement chrétiennes) et l’intégration de formules dialectales de Khouribga « lah yehafdec » c’est-à-dire que Dieu te protège, préférée par la population de la ville.

L’affirmation religieuse : la présence marquée des Soudanais à la mosquée et la célébration des fêtes religieuses au campement, notamment le Ramadan et la fête de sacrifice en 2024.

Le campement n’était donc plus une simple survie, mais un espace de régénération de la « force de voyage », où se reconstruit la capacité à poursuivre le projet migratoire.

6.1.2 La résilience comme temps

La dimension psychiatrique de la résilience désigne le processus de retour à un équilibre psychique après un traumatisme. Ce concept s’applique notamment aux individus ayant subi des violences dans l’enfance ou des déportations et qui, malgré ces expériences destructrices, parviennent à reconstruire une existence dotée de sens, sans s’enfermer dans un statut de victime permanente (Liefooghe, 2012). Le temps n’est pas un vide à subir, mais une variable active de la résilience qui précipite l’agentivité des trans-migrants. Il démarre au T₀ de la décision de migrer et se dilate dans l’« attente active » au campement face à la situation de blocage et durcissement des frontières. Nos enquêtes révèlent que les migrants présents à Khouribga sont, pour la plupart, déjà expérimentés : ils ont vécu en moyenne plus d’un an et demi au Maroc et sont passés par d’autres villes-étapes (Tanger, Nador, Oujda). Cette temporalité longue est le creuset de la résilience et la volonté d’investir le temps.

Face à la perturbation que constituent l’échec et la relégation à Khouribga, le temps de l’attente est réinvesti. Il devient le cadre d’un travail sur soi et sur le collectif : digérer l’échec, soigner ses blessures (effets de processus de dispersion physique et psychologique) et reconstruire l’espoir. C’est dans ce temps d’attente – temps de blocage – que se forge la posture du « self-made migrant », où le « savoir-circuler » s’affine. La gare routière, espace de circulation par excellence, symbolise à la fois l’échec d’un départ et l’espoir d’un nouveau projet ; le campement est l’espace où le temps est mobilisé pour transformer cet échec en potentialité. Les trans-migrants partagent la précarité et le risque avec la population, ils se lancent dans une nouvelle aventure et l’économie des fossiles en piochant les résidus encombrés du phosphate à l’intérieur de la ville à proximité du quartier « Al Massira », abrités par les trans-migrants en posture de location, les syriens et la population de Khouribga.

La migration, comme concept revisité et remplacé graduellement par celui de mobilités du fait de l’accélération des transports (Elarabi, 2020), ainsi, le campement à la gare de Khouribga est bien plus qu’un habitat de fortune. Il est le produit d’un lieu d’exercice d’une double résilience : une résilience-capacité qui se déploie dans l’appropriation et l’usage de l’espace, et une résilience-temps qui s’opère dans la gestion active et transformative d’une attente contrainte. Cette dynamique est fondamentale pour comprendre comment, dans les interstices de la ville, se produit un ancrage identitaire et se maintient la possibilité même du mouvement.

6.2 La saturation visuelle comme instrument de lutte contre l’invisibilité sociale

L’analyse du « régime de visibilité » (Hoyaux, 2009) des migrants subsahariens à Khouribga révèle un enjeu de pouvoir fondamental. L’émergence soudaine du campement en octobre 2023 a constitué un acte de saturation visuelle, transformant radicalement leur présence de « ténue » à flagrante. Pour en mesurer l’impact, nous avons analysé l’évolution des perceptions de la population locale à travers trois phases distinctes.

6.2.1 La 1ère phase avant le campement

Est celle de l’invisibilité subie. Avant 2023, la présence des migrants d’origine subsaharienne à Khouribga était discrète et socialement « silencieuse ». La présence est concrétisée principalement par des cadres employés à l’OCP, des étudiants boursiers admis à l’École Nationale des Sciences Appliquées Khouribga (ENSAK) et des migrants en nombre ténu qui sont logés dans les quartiers de la ville. Aucun débat public à leur sujet. Comme la légende de pouvoir et d’oppression, Caid Cherradi [3] a trouvé son refuge au sein de sa mosquée, les murs de la grande maison à l’architecture d’atrium abandonnée seront le premier refuge des non-abris, à la recherche d’hospitalité d’un dernier Gouverneur d’honneur de l’histoire de Khouribga. Cet état d’invisibilité relative contraste fortement avec la phase suivante, où le campement va fonctionner comme un catalyseur de visibilité.

6.2.2 La 2ème phase pendant les huit mois de campement

En dehors des enjeux politico-médiatiques, cette phase est celle de la saturation visuelle, la tolérance avec auto-établissement d’un camp est une situation inédite à Khouribga. Pendant huit mois, le campement a fonctionné comme un instrument de lutte contre l’invisibilité. Nos données révèlent plusieurs indicateurs de cette saturation.

Une présence massive et incontournable : 98,3 % de la population les côtoyaient fréquemment. Contrairement aux réfugiés syriens qui s’identifiaient par une affiche collée à la poitrine sollicitant la visibilité sociale (« Je suis réfugié syrien »), les interviewés constataient le nouveau paysage à la gare routière, sans aucune considération donnée aux détails : les couleurs des bâches, les matériaux utilisés, les stencils à l’entrée, l’odeur des repas… même la grande maison de Caid Cherradi n’est abordée que pour localiser le camp. Grâce aussi à leur circulation dans la ville en groupe, jouer au football au camp, et sur des terrains débordés du quartier (voir les photos).

Une reconfiguration spatiale et économique : les Subsahariens ont imposé leur présence par leur physicalité et leur occupation de l’espace, notamment aux feux de circulation, dont 67 % des répondants le confirment en marquant le monopole. Les souks, mais jamais sur les lieux privilégiés par les mendiants marocains à la gare routière et à la porte de la mosquée. Ils sont bien positionnés sur le marché du travail concret « Al Mawkef » où ils sont la première option des offreurs d’emploi informel. Ils ont marqué le territoire de la gare et créé de nouveaux points de mendicité, distincts de ceux des mendiants marocains, démontrant une organisation spécifique décrivant le « self made migrant ».

Des perceptions racialisées réputées en lexique populaire. Malgré que : 67 % des répondants n’aient aucun privilège pour une couleur, 12,1 % concentrent la beauté entre brune et noire (majorité masculine), 11,3 % préfèrent ne pas répondre à la question de la couleur, le lexique populaire exprime encore les trans-migrants des « nano-racisme » (El Miri,2018) : « Azzi », « coco-banana », et la nouvelle forme de séparatisme « mon ami » exprime un proche existentiel et sur l’espace un lointain social mais aussi racial. A Khouribga une nouvelle expression, dérive signifiante sur le marché du travail « Al Maoukef », celle de « lKehla », c’est-à-dire la noirceur traduisant l’envahissement de la couleur noire sur l’espace approprié puisqu’ils l’emportent facilement. Cet espace est divisé spontanément entre la population à sa position habituelle dans une posture symétrique ; l’autre côté est occupé par les trans-migrants sous l’arbre de la rue et aux trottoirs en attente d’opportunité.

Une empathie ambivalente : 69,7 % expriment de l’empathie, un sentiment nourri par le fait que 90,3 % des Khouribgis ont un proche émigrant (dont 36,6 % déclarent avoir plus de 10 émigrants). Ils sont perçus comme des « Massakin » (les pauvres en situation de crise), partageant une destinée commune avec les familles locales. tandis que 32 % exprime la pitié. La frayeur de violence et sexualité est exprimée par 30 % des enquêtés sans argument ni situation. Ce qui rapporte à l’histoire de « Klansème et le lynchage » (Laferriere, 2023) aux USA où le racisme anti-noir est enraciné dans la société, où son éradication reste un vœu pieux.

6.2.3 La 3ème phase suite à la destruction du camp

C’était celle de métamorphose de la visibilité sociale. La destruction du camp le 7 mai 2024 est une forme d’éradication d’une situation marginale, suite à laquelle les trans-migrants sont perçus publiquement en masse. La transformation de la posture du camp au logement a permis aux trans-migrants de développer des stratégies de présence et de partage de l’espace à la limite de leur condition migratoire. Par conséquence, ils ont fait preuve d’une remarquable agentivité et résilience en mettant en œuvre un « plan B ».

Le « savoir-habiter » a remplacé le campement : ils se sont relogés dans des quartiers populaires, en co-location, devenant moins visibles mais toujours présents sur les lieux habituels générateurs de revenu.

Le « savoir survivre » par l’exercice d’autres fonctions : en dehors des activités habituelles et visibles, certaines trans-migrantes se la lancent dans le service domestique informel [4], autant pour les jeunes trans-migrants faire des courses aux certains âgés de plus de 60 ans, s’occuper de la propreté des rues (hors compétence de service ad hoc) ce qui déconstruit les stéréotypes de généralisations. Ce qui se traduit par une certaine confiance qui se construit dans le nouvel ordre social établi avec l’étranger noir.

L’effacement physique du camp par les autorités (peinture blanche, arrachage des arbres) symbolise une tentative de restaurer l’ordre visuel antérieur et de lutter contre la pollution visuelle. Pourtant la gare routière reste un espace de circulation et de dispersion (accueil et transfert par ses cars) et les trans-migrants, en se fondant dans le tissu urbain, ont simplement changé de modalité de présence, qui résume l’identité d’une mobilité pérenne circulaire en pleine crise d’accueil.

Les présentes images ci-dessous (5,6) représentent des ambivalences des couleurs entre le blanc et le noir. Des trans-migrants issus de l’Afrique noire, ayant occupé un espace à la couleur habituelle, le jaune clair. Après la destruction du camp, décider de blanchir l’espace équivaut à l’opération de blanchiment des dents, ou encore au blanchiment d’argent… ce sont des manières illusoires à la mémoire et au visuel. Ce passage de couleur illustre les efforts d’applaudir au pouvoir public ayant toléré l’auto-établissement du camp au cœur de la ville à l’exposition au large public dans des conditions de déni aux droits humains vitaux. Une telle situation a provoqué un plaidoyer des voisins pour accélérer la destruction du camp. Le camp marqueur d’une pollution visuelle, sa destruction a révélé une pollution solide que seul le pouvoir public a le droit et le pouvoir à répondre aux revendications de la population de voisinage et d’éradiquer le camp de ses racines. Alors que l’opération de destruction a été largement médiatisée par la presse invitée pour ce fait, la confrontation entre les autorités de force et les trans-migrants en sommeil n’a jamais fait l’objet d’interrogation. Les agents de l’autorité locale sont à pied d’œuvre avec motivation et excès de zèle pour « terminer le travail ». Couvertures, matelas vétustes, vêtements, vaisselle, bicyclette… tout est jeté dans deux camionnettes, et l’on peut rapprocher la situation des trans-migrants à Khouribga passés inaperçus à l’aube de celle du camp de Casablanca où « les jeunes exilés assistent impuissants à la destruction de leurs abris. Ils ont pu sauver leurs sacs à doc avec quelques vêtements. ‘’Dégagez d’ici‘’, crie un membre des forces auxiliaires sur un groupe de jeunes exilés. Ces derniers obtempèrent sans résistance »(Lemaizi, 2021).

 

IMG

Figure 8 : Opération de démantèlement d’un campement informel par les forces de l’ordre, Khouribga, 7 mai 2024.

Source : Khouribga entre le passé et l’actuel (2024, mai).

 

IMG

Figure 9 : Vestiges d’un campement informel après son démantèlement, Khouribga (cliché de l’auteur, 2024).

Source : Travail personnel-enquête de terrain.

La résilience et la saturation visuelle sont deux dimensions liées étroitement à la posture des trans-migrants au campement, elles ont permis suffisamment de constater que le camp est un lieu de sociabilité entre les trans-migrants d’un côté et entre eux et la population de l’autre côté. Les trans-migrants ont ancré l’expérience du camp aux abords de la gare routière, où elle est située comme un lieu de circulation hors les normes d’autres réseaux. À partir des caractéristiques soulevés sur le tableau N°1ci dessus, on peut tirer constat que si les lieux de circulation sont au sens d’Augé des « non-lieux », la gare routière par défaut est un lieu où les degrés de sociabilité sont tissés et développés par la présence en permanence d’un poste de police qui surveille la vie dans la gare routière de ceux en circulation et les réfugiés permanents que « Al Mahatta » accueille grâce au libre accès, garantie de préserve leur anonymat et tolère la marginalité. En l’occurrence, la saturation visuelle par le campement a été un acte politique transformatif. Elle a brisé l’invisibilité sociale, et a permis à la population d’exprimer son expérience partagée de migration (entre empathie et pitié), et a finalement contraint les trans-migrants à développer de nouvelles stratégies résilientes après la destruction du camp. « Al Mahatta » et « le camp » deux espaces conçus à vocation distincte, mais les usagers reconfigurent l’espace en secret et se livrent à sa pratique au quotidien. Ces pratiques de l’espace « renvoient à la manière dont se lie au quotidien l’emploi du temps d’un individu et les espaces qu’il parcourt »(Pattaroni, 2016).

Conclusion

La recherche de la relation entre les trans-migrants subsahariens et la gare routière en se fondant sur l’espace comme producteur de conflit et d’ancrage identitaire, nous a permis de répondre à notre problématique relative à la compréhension des logiques socio-spatiales et des perceptions différenciées du seul fait de la tolérance d’auto-établissement d’un camp urbain informel à la « place Al Mahatta » aux abords de la gare routière. La conclusion de notre recherche peut être déclinée aux points suivants.

La logique de tolérance aux trans-migrants d’abriter les camps informels et urbains relève d’une crise d’accueil gérée à travers la politique de dispersion myotique.

Le conflictuel réside dans les perceptions ambivalentes chez la population entre la posture du campement et d’autres postures abritées par les trans-migrants.

Comme le camp est une réponse à la crise d’accueil, le camp est un espace de visibilité sociale devant l’invisibilité politique.

Dans la ville-refuge, l’étendue spatiale et les relations d’accointances qui s’y établissent détachent les trans-migrants dispersés d’une forme réductionniste d’étranger éloigné.

Comment les lieux de circulation informels « Al Mahatta » ancrent les trans-migrants abritant les camps à ses bords aux caractéristiques d’un espace d’hétérotopie d’après la pensée foucaldienne des espaces autres ?

Bibliographie

Agier, M. (2013). Campement urbain : Du refuge naît le ghetto. Payot & Rivages.

Alioua, M. (2011). L’étape marocaine des trans-migrants subsahariens en route vers l’Europe : l’épreuve de la construction des réseaux et de leurs territoires [Thèse de doctorat, Université Toulouse II Le Mirail].

Alioua, M. (2020). Africains subsahariens au Maroc, de la clandestinité à la reconnaissance ou le renouveau du cosmopolitisme. Hespéris-Tamuda, 55(3), 255-274.

Augé, M. (2010). Retour sur les « non-lieux » : Les transformations du paysage urbain. Communications, 87(2), 171-178.

Belaouinate, Z. (2024). Analyse des contextes locaux dans la région de Béni Mellal-Khénifra à l’épreuve des politiques nationales en matière de la migration. In D. L. Gălățanu (Éd.), Migration et minorités (pp. 323-341). Al-Mukhatabat.

Bourneton Rosa, C. (2016). L’office chérifien des phosphates Khouribga 1921-1956. Scripta.

Damon, J. (2020, 24 janvier). Sept questions sur les campements de migrants. Telos. Consulté le 25 octobre 2025. URL : www.telos-eu.com.

El Miri, M. (2018). Devenir « noir » sur les routes migratoires : Racialisation des migrants subsahariens et racisme global. Sociologie et sociétés, 50(2), 101-124.

ElArabi, S. (2020). Géographie de la dispersion des migrations subsahariennes au Maroc : Le cas de deux villes-refuge, Tiznit et Taza [Thèse de doctorat, Université Sorbonne].

GADEM. (2018). Coûts et blessures : Rapport sur les opérations des forces de l’ordre menées dans le nord du Maroc entre juillet et septembre 2018.

Haut-Commissariat au Plan. (2024). Recensement général de la population et de l’habitat 2014 (Rapport principal).

Haytoumi, M. (2023). Migration internationale et changement social : étude sociologique de la ville de Khouribga. Centre Ibn Khaldoun des Études de Migration et Citoyenneté.

Hoyaux, A. (2009). Comment voir ce qui n’existe pas ou comment faire exister ce qui ne se voit pas. La question de la transparence du savoir géographique. *e-migrinter, 4*, 6-18.

Jorfaoui, Z. (2024). Penser le racisme anti-noir dans la ville des phosphates Khouribga [Mémoire de master, Faculté des Lettres et Sciences Humaines Béni-Mellal].

Laferrière, D. (2023). Petit traité du racisme en Amérique. Grasset.

Laronde-Clérac, C. (2022). Fiche 12. Les perquisitions et saisies. In Les indispensables de la procédure pénale (2ᵉ éd., pp. 77-84). Cairn.info. URL : droit.cairn.info.

Lemaizi, S. (2021, 20 septembre). Immigration : Sur les traces des exilés à Casablanca. Enass. Consulté le 25 octobre 2025. URL : enass.ma.

Liefooghe, C. (2012). La flèche du temps et le système, ou comment analyser la résilience d’un territoire. In A. Hamdouch (Éd.), Mondialisation et résilience des territoires : trajectoires, dynamiques d’acteurs et expériences (pp. 19-34). Presses de l’Université du Québec.

Madrisotti, F. (2018). L’étape marocaine des self-made-migrants. La recherche d’une émancipation économique et sociale par la mobilité [Thèse de doctorat, École des hautes études en sciences sociales].

Mbembe, A. (2020). Brutalisme. La Découverte.

OCDE. (2015). Perspectives des migrations internationales 2015. Éditions OCDE.

OCP Group. (s. d.). Opérations industrielles. Consulté le 25 octobre 2025. URL : www.ocpgroup.ma.

Organisation internationale pour les migrations (OIM) – Maroc. (s. d.). Média et migration. Consulté le 25 octobre 2025. URL : morocco.iom.int.

Pattaroni, L. (2016). La trame sociologique de l’espace. Sociologies. URL : journals.openedition.org.

Perrin, D. (2023). La fabrique d’un droit d’asile au Maroc. Circulation des normes, tâtonnements juridiques, et atermoiements politiques. La Revue des droits de l’homme, 24. URL : doi.org.

Royaume du Maroc. (2023). Code de procédure pénale (Édition mise à jour). Saadi, A.  (2022). L’Office Chérifien du Phosphate Contexte de la genèse et parcours de développement 1920-1956. Bab al Hikma.

Sidi Hida, B. (2015). Migration au Maroc et faits du « printemps arabe » : cas des Syriens. In N. Khrouz & N. Lanza (Éd.), Migrants au Maroc : Cosmopolitisme, présence d’étrangers et transformations sociales (pp. 111-118). Konrad-Adenauer-Stiftung.

Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). (2025, mars). Maroc – Aperçu opérationnel, 4e trimestre 2024. Consulté le 25 octobre 2025. URL :www.unhcr.org.

Notes

[1] La mine de Khouribga est reliée au complexe industriel de Jorf Lasfar par un pipeline (slurry) de 187 km, permettant le transport de sa production pour y être transformée.

[2] 351 tentes, 802 nouala, 643 maison et 253 autres : SAADI. A(2022) : « l’Office Chérifien du Phosphate Contexte de la genèse et parcours de développement 1920-1956 », Tetouan, Ed Bab al Hikma, p116. عزيز سعيدي:"المكتب الشريف للفوسفاط سياق النشأة و مسار التطور1920-1956 تطوان, باب الحكمة, ٢٠٢٠, ص١١٦ .

[3] Pacha Ahmed Cherradi de Khouribga née 1895, son grand père était le vizir des Alaouite. Les poste de Pacha, Caid puis gouverneur d’honneur lui sont attribués par l’organe de Makhzen, sont des postes de confiances où il en a bénéficié largement selon les récits de la population notamment en matière d’accumulation du foncier. Actuellement son palais abandonné à la place Al Mahatta est devenu l’un des façades pilier du camp des trans-migrants.

[4] Une des enquêtée à Khouribga a confirmé faire confiance à une jeune femme ivoirienne pour le travail domestique pendant plus d’une année, et c’était une affaire gagnant-gagnant.

IMG

Download Vol.23 N.3 2025

IMG

Collection M@GM@

DOAJ

LES CAHIERS DE M@GM@

M@GM@ OPEN ACCESS