Ala Eddine Bakhouch
Il est des notions qui, à force d’être maniées, semblent perdre de leur consistance sans pour autant céder sur leur nécessité. L’identité est de celles-là. Tour à tour invoquée comme un refuge, dénoncée comme une assignation, célébrée comme une conquête ou pleurée comme une perte, elle traverse les discours sans jamais s’y laisser totalement enfermer. Ce numéro monographique de M@GM@, dont nous présentons ici le second volume, n’entend pas trancher ce procès ni apaiser ces tensions. Il propose plutôt de les habiter, d’en sonder les strates, d’en cartographier les lignes de faille — non pour y trouver une origine ou une essence, mais pour y lire les gestes par lesquels l’identité se fait, se défait et se refait.
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Mohamed Msalmi
Cette contribution propose une analyse discursive des tensions identitaires exacerbées par les discours de haine en ligne, en se focalisant sur le cas des migrants subsahariens en Tunisie. Alors que le pays connaît un bouleversement de son statut migratoire, la présence accrue des migrants subsahariens est devenue plus visible et a fait émerger des défis socio-économiques et culturels. Ces facteurs ont créé un terreau propice à la montée des tensions identitaires au sein de la société tunisienne au point que la Toile est devenue un espace privilégié pour la fabrique numérique de l’altérité, transformant les inquiétudes diffuses en discours de haine structurés et virulents.
L’objectif de la recherche est d’examiner comment les publications sur les plateformes numériques (essentiellement Facebook et X, anciennement Twitter) sont utilisées pour construire, diffuser et amplifier des représentations stéréotypées et dégradantes des migrants subsahariens. L’analyse se concentrera sur l’identification des stratégies discursives employées (lexique, figures, arguments). Nous étudierons également les procédés rhétoriques qui contribuent à l’altérisation des migrants et l’intertextualité entre ce discours politique et les contenus générés par certains internautes.
L’étude s’intéressera aussi à la propagation de la désinformation, où les algorithmes des réseaux sociaux ont joué un rôle dans l’amplification de ces discours stigmatisants et polarisants et enfin aux dynamiques des contre-discours portées par les activistes et les acteurs de la société civile tunisienne, cherchant à identifier les stratégies de résistance, de solidarité et de déconstruction du racisme en ligne.
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Houssem Guedich
Cet article examine la reconfiguration de l’identité féminine tunisienne à l’ère numérique à travers l’analyse d’un corpus de commentaires en ligne suscités par une vidéo virale publiée sur Facebook. En mobilisant une approche interdisciplinaire croisant sociologie du numérique, psychologie sociale et sciences de l’éducation, l’étude met en lumière la manière dont les réseaux sociaux deviennent à la fois des espaces d’expression et de contrôle moral. L’analyse qualitative et quantitative de 465 commentaires révèle une polarisation émotionnelle marquée : près de 70 % de réactions négatives traduisent la persistance d’un contrôle social participatif exercé majoritairement par des hommes. Les principales catégories discursives (corps, moralité, religion, intellect, identité, menaces, harcèlement, déni et reproches mixtes) illustrent la réactualisation des normes patriarcales dans la sphère numérique. Ce phénomène, interprété à la lumière des théories de Goffman, Bourdieu, Festinger et Bandura, montre que les plateformes sociales fonctionnent comme des « classes morales parallèles », où s’apprennent les codes implicites du « dire permis » et du « dire interdit ». L’article conclut sur la nécessité d’une éducation critique au numérique, visant à développer chez les jeunes une conscience éthique et émotionnelle de leurs pratiques en ligne, condition essentielle à la construction d’une citoyenneté numérique inclusive et égalitaire.
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Elsa Vetro Poncin
Cet article analyse les relations d’influence entre l’histoire politique, les politiques éducatives et la formation identitaire des peuples indigènes autochtones paysans en Bolivie, de 1931 à 2010. Dans un pays, marqué par de profondes inégalités sociales héritées de la colonisation, où l’État, à travers l’école, a cherché à façonner une identité nationale unifiée, souvent au détriment des cultures locales. L’école Ayllu de Warisata (1931) constitue le fil conducteur de cette réflexion. Expérience pionnière d’éducation communautaire bilingue, elle illustre la possibilité d’un modèle éducatif décolonisé et enraciné dans les savoirs locaux. Le texte met aussi en lumière la famille indigène comme espace central de la formation identitaire. L’organisation traditionnelle du chacha-warmi reflète une philosophie d’équilibre et de réciprocité, mise à mal par la colonisation et la modernisation. Les migrations, la pauvreté et les réformes néolibérales ont fragmenté les structures familiales, provoquant une recomposition identitaire où coexistent résistance culturelle et adaptation. Enfin, le texte essaye de démontrer que la citoyenneté et l’identité se construisent dans une coproduction constante entre État et société. Les politiques éducatives ne sont pas seulement des instruments de socialisation, mais aussi des champs de lutte symbolique où se rejouent les rapports de classe, de genre et d’ethnie. Comprendre la formation identitaire des peuples indigènes autochtones paysans suppose de relier l’histoire politique, les logiques de pouvoir et les pratiques quotidiennes de résistance, dans une perspective à la fois critique et décoloniale.
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Belgacem Krissaane
Cet article examine la tension fondamentale entre l’argumentation rationnelle et le discours narratif au sein de la théorie de la démocratie délibérative. Héritée des travaux de Jürgen Habermas, cette tradition a longtemps privilégié l’échange argumentatif strict, marginalisant par là même les formes d’expression narratives et affectives, souvent mobilisées par les groupes exclus. L’article procède d’abord à une critique du modèle habermassien, montrant comment son exigence d’une rationalité abstraite tend à masquer des inégalités de pouvoir communicatif et à exclure les voix qui s’expriment par le récit, le témoignage ou l’émotion. Pour dépasser ces limites, l’analyse se tourne ensuite vers des penseurs critiques. Iris Marion Young défend le récit comme une condition de possibilité de la démocratie, tandis que John Dryzek élargit le cadre vers un « système délibératif » inclusif. La réflexion de Paul Ricœur sur l’identité narrative offre un fondement anthropologique à cette réhabilitation. Enfin, l’article propose, via la synthèse de Simone Chambers, une voie de conciliation pratique. Celle-ci refuse l’opposition binaire et suggère un processus délibératif en deux temps : l’expression libre des expériences singulières sous forme narrative, suivie de leur traduction partielle en revendications généralisables. En conclusion, il est soutenu que la démocratie délibérative doit évoluer vers un espace pluraliste où l’argument et le récit coexistent de manière complémentaire. Cette hybridation n’est pas un affaiblissement de l’idéal délibératif, mais la condition essentielle d’une inclusion démocratique authentique au XXIe siècle.
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Sebastian Camilo
Depuis les indépendances au début du XIXᵉ siècle, les élites blanches créoles latino-américaines au pouvoir reprirent les structures hiérarchiques sociales et raciales de l’époque coloniale hispanique pour monopoliser le pouvoir politique, culturel et économique au détriment d’autres composantes majoritaires de la société colombienne (Afro-Colombiens, Indiens et Métis). Ces derniers furent victimes de l’exclusion sociale et politique, et devinrent même les boucs émissaires par excellence. Mais, les bouleversements et les turbulences multiples des deux premières décennies vont modifier la définition du bouc émissaire. Effectivement, les échos de la révolution russe (1917) et de la révolution mexicaine (1910-1917) contribuèrent à la politisation des masses (syndicats, partis politiques socialistes et communistes, grèves, etc.) et ont érigé la question sociale au premier plan devant la question raciale qui ne disparaissait pas pour autant. Que ce soit du point de vue racial ou social, ce fil conducteur de l’ennemi interne fut une constante, ce qui alimenta le discours de l’ordre en Colombie. Cet article examine cette menace fantasmée qui fut un instrument de domination des élites hégémoniques dans le but de disqualifier leurs ennemis politiques et de légitimer les pratiques autoritaires et l’institutionnalisation du terrorisme d’État en Colombie durant le XXᵉ siècle..
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Imane El Guelai - Karima Benelbida
Au sein d’un monde en constante transformation, bien plus qu’un simple miroir du passé, la mémoire est envisagée comme un espace de négociation, dans lequel les frontières entre héritage et réinvention, vérité et construction subjective sont redessinées. Ainsi, le cinéma apparait comme un espace de mise en scène de ce processus grâce à sa capacité de reconstruction et de réinterprétation de l’imaginaire. En nous appuyant sur les réflexions de Judith Butler concernant la performativité et celles de Pierre Bourdieu sur la structuration des discours, nous posons l’identité comme un système de perspective de construction instable en incessante élaboration par les modalités narratives et mémorielles. Cet article entend analyser le film marocain : La mère de tous les mensonges réalisé par Asmae El Moudir en 2023. Cette analyse cherchera à éclairer la performativité de la mémoire familiale, mise en relation avec le principe de l’actualisation de l’identité. Ce film constitue une archive où les récits familiaux dans leurs écarts de silence et de démenti sont mis en somme en tension. Dans cette perspective, cet article se positionne dans l’axe “Identité et performativité” et examine comment la mémoire filmique devient un dispositif narratif et visuel pour l’identité individuelle et collective, en montrant comment le cinéma documentaire marocain peut servir d’outil puissant pour redéfinir les limites du soi, revivre les récits et reconfigurer les subjectivités.
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Amira Zegrour
Cet article propose une réflexion sur la traduction comme lieu d’appartenance pour un sujet sans langue dite « maternelle », à partir d’un parcours franco-algérien et d’une pratique du japonais. En confrontant cette expérience à la rhétorique de l’intraduisible et aux discours de nationalisme linguistique du Nihonjin-ron, il montre comment l’acte traductif peut devenir un espace de résistance et de réflexion. La traduction apparaît ainsi comme un geste performatif de réappropriation et d’invention de soi..
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Samir Abbassi
Cet article examine les métaphores conceptuelles mobilisées pour penser l’identité dans le discours politique français, à travers une étude de cas comparative de deux figures emblématiques situées aux extrémités du spectre politique : Jean-Luc Mélenchon à l’extrême gauche et Éric Zemmour à l’extrême droite. L’objectif est de mettre en lumière les réseaux lexicaux et les structures métaphoriques qui la sous-tendent, afin de comparer les manières dont l’identité y est construite, mobilisée et instrumentalisée. S’inscrivant dans le cadre théorique de la théorie des métaphores conceptuelles (Lakoff & Johnson, 1980), cette recherche s’appuie sur la méthodologie de l’analyse critique des métaphores (Critical Metaphor Analysis). Ce croisement permet d’articuler une approche linguistique fine à une lecture critique des enjeux socio-politiques.
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Ala Eddine Bakhouch
Dans un contexte de reconfiguration permanente des identités, cet article analyse le rôle actif de la langue dans la construction, la négociation et la transgression des frontières identitaires. En s’appuyant sur une approche d’Analyse critique de discours (Wodak, 2021), l’étude articule trois volets : une archéologie des dispositifs linguistiques instituant les cadres identitaires ; une analyse des mécanismes discursifs de renégociation ; et une réflexion épistémologique sur les limites de l’analyse linguistique face à la fluidité des identités contemporaines. À partir d’une synthèse théorique et de l’examen de phénomènes linguistiques tels que les marqueurs de possession et les stratégies de nomination, l’article montre comment la langue participe à la fossilisation, mais aussi à la contestation des frontières identitaires. Il interroge enfin la pertinence des outils linguistiques classiques pour saisir des identités désormais processuelles et mouvantes.
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Bernard Troude
Le signe tragique des destins humains et d’un dérèglement du monde s’inscrit, aujourd’hui comme hier, dans les images de nos souvenirs. Mais, ces images ne sont pas seulement des archives. Elles sont, ainsi que le film d’Asmae El Moudir le donne magistralement à voir, des matériaux pour une réinvention perpétuelle. Ce n’est pas l’effet d’une avancée, ni celui d’un recul : c’est le mouvement même de la vie qui, dans ses recommencements incessants, ne cesse de rejouer, sur de nouvelles scènes et avec de nouveaux acteurs, la vieille question de savoir qui nous sommes — et qui nous pourrions devenir.
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