Enseignant-chercheur en Sciences du langage ISAMT – Université de Gabès, Tunisie, FLSH – Université de Sousse, Tunisie, Laboratoire de recherche École et Littératures (LR21ES22) – Université de Sousse, Tunisie. Collaborateur Scientifique Observatoire des Processus de Communications, il fait partie du Comité de Rédaction de la revue M@GM@.
Abstract
Dans un contexte de reconfiguration permanente des identités, cet article analyse le rôle actif de la langue dans la construction, la négociation et la transgression des frontières identitaires. En s’appuyant sur une approche d’Analyse critique de discours (Wodak, 2021), l’étude articule trois volets : une archéologie des dispositifs linguistiques instituant les cadres identitaires ; une analyse des mécanismes discursifs de renégociation ; et une réflexion épistémologique sur les limites de l’analyse linguistique face à la fluidité des identités contemporaines. À partir d’une synthèse théorique et de l’examen de phénomènes linguistiques tels que les marqueurs de possession et les stratégies de nomination, l’article montre comment la langue participe à la fossilisation, mais aussi à la contestation des frontières identitaires. Il interroge enfin la pertinence des outils linguistiques classiques pour saisir des identités désormais processuelles et mouvantes.
Maria Sibilla Merian (1647-1717), Metamorphosis Insectorum Surinamensium (Amsterdam, 1705).
Introduction
Dans le paysage sociopolitique contemporain, les contours des identités individuelles et collectives sont en constante redéfinition, traversés par des dynamiques de fragmentation, de croisement et de revendication. Cette mouvance incessante interpelle les sciences humaines et sociales, les appelant à réévaluer les cadres d’analyse traditionnels à l’aune des mutations en cours. Au cœur de cette problématique complexe se situe la langue, non pas comme simple véhicule de la pensée ou reflet passif des réalités sociales, mais comme force agissante dans la constitution même du sujet et la délimitation des appartenances. Émile Benveniste (1966), en postulant que c’est dans et par le langage que l’humain se constitue comme sujet, a ouvert la voie à une compréhension de la langue en tant que vecteur de construction identitaire. Dans le sillage de cette pensée, enrichie par les travaux sur la performativité du langage (Butler, 1997), la linguistique se trouve armée pour explorer la manière dont les dispositifs langagiers participent activement à l’édification, à la consolidation, mais également à l’ébranlement des frontières identitaires.
Le présent article s’inscrit dans le cadre de cette réflexion épistémologique et analytique. Il prend pour objet central la relation dialectique entre langue et identité, en s’attachant spécifiquement au rôle de la première dans la construction et la négociation des frontières qui définissent les groupes et les individus. La problématique qui guide cette investigation peut être formulée ainsi : de quelle manière les mécanismes et les pratiques linguistiques contribuent-ils à instituer, à maintenir, à subvertir et à redéfinir les frontières identitaires dans les sociétés contemporaines, et quels sont les défis méthodologiques et théoriques que cette dynamique pose à l’analyse linguistique ?
Pour répondre à cette question cardinale, notre démarche s’ancre résolument dans le champ de l’Analyse critique de discours (R. Wodak, 2021), combinant une synthèse théorique des approches fondatrices et contemporaines, une analyse rigoureuse de phénomènes linguistiques emblématiques, et une réflexion épistémologique sur la portée heuristique des outils linguistiques. L’architecture de notre argumentation se déploie en trois axes distincts mais intrinsèquement liés. Le premier axe, intitulé « La langue comme fabrique des frontières », explore les dispositifs linguistiques qui instituent les cadres identitaires, qu’il s’agisse des marqueurs grammaticaux de l’appartenance, de la syntaxe des inclusions et des exclusions, ou du rôle du lexique dans la catégorisation sociale. Le deuxième axe, « Subversions et renégociations », analyse les mécanismes discursifs par lesquels les acteurs sociaux parviennent à détourner, à réapproprier et à hybrider les formes langagières pour renégocier les frontières établies et affirmer des identités plurielles. Enfin, le troisième axe, « Défis et perspectives », aborde les limites inhérentes aux analyses qui s’en tiennent à des catégories fixes, plaide pour une approche interdisciplinaire intégrant notamment les apports de la sociolinguistique et de l’anthropologie, et propose les jalons d’une linguistique apte à saisir la dynamique des appartenances contemporaines.
Par cette exploration systématique, nous aspirons à contribuer à une meilleure intelligence des processus par lesquels la langue, dans sa complexité et sa plasticité, façonne et est façonnée par les identités à l’ère des frontières redessinées.
1. La langue comme fabrique des frontières
Ce premier axe se consacre à l’examen minutieux des mécanismes linguistiques par lesquels les frontières identitaires sont construites, matérialisées et entretenues au sein des discours. Il s’agit de sonder la structure même de la langue — sa grammaire, sa syntaxe, son lexique — pour y déceler les traces et les opérateurs de ces processus de différenciation et de catégorisation. Nous partons de l’hypothèse que les choix linguistiques, loin d’être neutres ou contingents, sont profondément investis d’une charge identitaire et contribuent activement à façonner les perceptions du « nous » et du « eux ». L’analyse s’appuiera sur un corpus diversifié incluant des discours politiques, des œuvres littéraires contemporaines et des interactions numériques, afin de saisir la pluralité des manifestations de ce phénomène.
1.1. Les marqueurs grammaticaux de l’appartenance : étude des déterminants possessifs dans les discours identitaires
La grammaire, souvent perçue comme un système formel et abstrait, constitue en réalité un puissant vecteur de construction identitaire. Parmi les outils grammaticaux particulièrement significatifs à cet égard figurent les marqueurs de possession, au premier rang desquels les déterminants possessifs (mon, ton, son, notre, votre, leur, etc.). Ces morphèmes, en apparence anodins, jouent un rôle déterminant dans l’assignation des appartenances et la délimitation des territoires symboliques. Le concept de « discours identitaire » renvoie ici à tout ensemble d’énoncés visant à définir, affirmer ou contester une identité individuelle ou collective. Dans ces contextes discursifs, l’emploi des possessifs n’est jamais fortuit. Il participe d’une stratégie énonciative qui ancre l’identité dans une sphère de propriété.
Exemple 1 : Le « Notre France » macronien
L’utilisation du déterminant possessif « notre » dans le discours d’Emmanuel Macron à la Porte de Versailles en 2017, notamment à travers l’expression « Notre France » (Macron, 2017), est emblématique de cette fonction. Comme le relève l’analyse inspirée par Wodak (2021), ce possessif tend à forger une identité nationale présentée comme unificatrice. Le « notre » opère ici une coalescence entre le locuteur et la nation, invitant l’auditoire à s’inclure dans cette communauté imaginée. Cependant, cette unification a pour corollaire une exclusion implicite : ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette « France » ainsi définie, ou qui en sont statutairement exclus, se retrouvent en dehors de ce périmètre possessif. La force illocutoire, au sens d’Austin (1962), de « Notre France » réside dans sa capacité à postuler une communauté d’appartenance tout en traçant ses limites.
Exemple 2 : L’intimité de « Ma langue » chez Ernaux
À une échelle plus individuelle, mais tout aussi significative, l’emploi du possessif « ma » par Annie Ernaux dans Mémoire de fille (Ernaux, 2016), en particulier dans des expressions telles que « ma langue », ancre l’identité personnelle dans une expérience linguistique profondément intime. Ce « ma » ne réfère pas seulement à la langue française en tant que système, mais à l’idiolecte de l’auteure, façonné par ses origines sociales, son parcours de transfuge de classe et ses expériences subjectives. Comme l’indique A. Rabatel (2017) dans ses travaux sur les positionnements énonciatifs, l’usage de ce type de possessif signale une appropriation subjective forte. « Ma langue » devient alors le lieu d’une identité narrative singulière, un espace où se négocient les loyautés et les distances par rapport aux parlers d’origine et aux normes linguistiques acquises.
Ces exemples, issus de corpus politique et littéraire, démontrent que les déterminants possessifs sont des opérateurs clés dans la fabrique langagière des frontières identitaires, qu’elles soient nationales ou personnelles. Ils participent activement à la construction des sentiments d’appartenance et de différenciation.
1.2. La syntaxe des inclusions et des exclusions : analyse des constructions passives dans les récits de marginalisation
La syntaxe excède la simple fonction d’armature formelle régissant l’agencement des mots pour se révéler comme une véritable architecte du sens et des perspectives. Elle organise la distribution des rôles actantiels, oriente la focalisation de l’énoncé et participe ainsi, de manière subtile mais décisive, à la naturalisation de rapports de pouvoir ou à la légitimation de processus d’exclusion. Dans cette perspective, l’analyse des constructions passives au sein des récits de marginalisation constitue un observatoire privilégié pour saisir la performativité syntaxique et son rôle dans la (re)production symbolique des inégalités.
La marginalisation, entendue comme le processus social et discursif par lequel des individus ou des groupes sont relégués aux marges de la sphère publique et privée, s’accompagne souvent de modalités d’énonciation spécifiques. Ces dernières ne font pas que décrire une condition ; elles la construisent, l’objectivent et, parfois, la rendent acceptable en l’inscrivant dans l’ordre apparent des choses. La voix passive, par sa structure même, opère un réagencement des positions syntaxiques qui n’est jamais neutre : en permettant, voire en favorisant, l’ellipse de l’agent, elle peut contribuer à présenter une situation d’oppression ou de relégation comme un état de fait, une donnée immuable, plutôt que comme le résultat d’actions et de choix humains. Ce mécanisme participe ainsi à une forme de désagentivation du social, où les responsabilités sont estompées, les causalités obscurcies, et où la souffrance ou l’exclusion apparaissent comme des fatalités dépourvues d’auteurs identifiables.
Pour illustrer cette dynamique, nous nous appuyons sur deux exemples tirés de notre corpus, issus de registres discursifs distincts mais convergents dans leur recours à la syntaxe passive pour traiter de l’exclusion.
Exemple 3 : La passivation dans le discours politique de Marine Le Pen (2022)
Dans un discours portant sur la sécurité et l’immigration, l’énoncé suivant est prononcé : « Des mesures ont été prises pour protéger nos frontières et nos concitoyens ». Ici, la construction passive (« ont été prises ») évacue totalement le sujet agent. Qui a pris ces mesures ? Le gouvernement ? L’administration ? Le locuteur lui-même ? Cette élision transforme l’action en un événement autosuffisant, une réponse nécessaire et quasi-naturelle à une situation présentée comme menaçante. La focalisation se porte exclusivement sur l’objet (« des mesures ») et son but (« protéger »), créant un récit où la défense du « nous » national devient une priorité impersonnelle et indiscutable. Comme l’analyse R. Wodak (2021) à propos des stratégies de légitimation, cette syntaxe contribue à construire une frontière symbolique entre un intérieur à protéger et un extérieur perçu comme dangereux, tout en escamotant les débats politiques et les sujets de décision qui sous-tendent ces « mesures ».
Exemple 4 : La syntaxe de la dépossession dans Qui a tué mon père d’Édouard Louis (2018)
Le récit autobiographique de Louis, qui retrace la destruction physique et sociale de son père ouvrier, use fréquemment de la voix passive pour rendre compte des mécanismes de l’exploitation et de la violence institutionnelle. On lit par exemple : « Son corps a été usé. Sa dignité a été bafouée. On lui a retiré ses allocations, puis son emploi ». La succession de passifs (« a été usé », « a été bafoué », « a été retiré ») produit un effet d’accumulation et d’écrasement. Le père, réduit à un « corps » et à une « dignité » syntagmes objets, est présenté comme le réceptacle passif d’actions dont les agents restent dans l’ombre (« on », pronom indéfini, est ici d’une généralité coupable). Cette construction syntaxique mime la condition même du marginalisé : subir sans pouvoir agir, être l’objet de décisions qui vous dépassent et vous détruisent. Elle rend palpable, au niveau de la phrase, l’aliénation et la dépossession vécues. L’analyse révèle ainsi comment la syntaxe peut devenir le miroir formel d’une expérience sociale, tout en participant à sa critique en exposant, par son propre fonctionnement, l’effacement des responsabilités.
En conclusion, l’analyse syntaxique des constructions passives dans les récits de marginalisation démontre que la grammaire est un lieu éminemment politique. La voix passive n’est pas un simple outil de variation stylistique ; c’est un dispositif d’occultation et de naturalisation. En supprimant l’agent, elle peut contribuer à faire accepter l’inacceptable en le présentant comme une conséquence inéluctable, et à perpétuer des rapports de domination en en effaçant les acteurs. Inversement, dans des récits critiques comme celui de Louis, la mise en scène de cette passivité syntaxique devient un moyen de dénonciation, rendant visible, par la forme même du langage, la violence de l’effacement. Ainsi, l’étude de la syntaxe des inclusions et exclusions confirme que la langue, dans ses structures les plus profondes, est bien une « fabrique des frontières » – frontières qui, pour être symboliques, n’en sont pas moins réelles dans leurs effets sociaux.
1.3. Le lexique comme laboratoire des catégories sociales : étude des néologismes identitaires
Le lexique constitue un terrain privilégié pour observer la négociation des frontières identitaires. Les néologismes, en particulier ceux qui désignent des réalités sociales ou des identités émergentes, sont des indicateurs privilégiés des dynamiques sociales et des efforts pour nommer — et donc faire exister — des « identités émergentes », c’est-à-dire des modes d’identification qui cherchent reconnaissance et visibilité.
La création lexicale est un acte performatif qui vise à circonscrire une réalité nouvelle ou nouvellement perçue, à lui donner une place dans l’ordre du discours et, par extension, dans l’ordre social. L’analyse du discours numérique, avec ses flux constants d’innovations lexicales, est ici d’un apport considérable (Paveau, 2017).
Exemple 5 : Le « wokisme », un néologisme de catégorisation critique
Le terme « wokisme », dont l’usage a été relevé notamment dans Le Figaro par Toussaint (2021), fonctionne comme un néologisme qui catégorise, et souvent critique, un ensemble de positions et d’identités liées aux revendications de justice sociale. Son appropriation dans certains débats médiatiques et politiques en fait un outil de labellisation, pouvant servir à disqualifier des adversaires idéologiques sous une étiquette souvent péjorative.
Exemple 6 : « Non-binaire », l’affirmation d’une identité de genre fluide
À l’inverse, le terme « non-binaire », observé dans des échanges sur la plateforme X (anciennement Twitter) en 2023, est un néologisme qui incarne l’émergence et l’affirmation d’identités de genre situées en dehors du cadre binaire traditionnel. Ce terme offre une possibilité d’auto-identification et de reconnaissance, et participe à la redéfinition des frontières de genre.
Ces deux exemples attestent du rôle fondamental du lexique dans la dynamique des identités. Ils mettent en évidence que la langue est un terrain où se négocient les définitions de soi et des autres, et où les frontières sociales sont constamment retracées par l’innovation verbale. En conclusion de ce premier axe, l’analyse des marqueurs possessifs, des constructions passives et des néologismes démontre avec acuité que la langue est bien plus qu’un simple reflet des identités : elle en est une composante active, une véritable « fabrique » des frontières. Les choix grammaticaux, syntaxiques et lexicaux ne sauraient être réduits à de pures conventions formelles ; ils constituent des actes de positionnement qui tracent, confortent ou contestent les lignes de partage entre les individus et les groupes sociaux.
2. Subversions et renégociations
Si le premier axe a mis en évidence la capacité de la langue à ériger et à consolider des frontières identitaires, ce deuxième axe se penche sur les dynamiques inverses : celles par lesquelles les locuteurs et les groupes sociaux s’approprient le langage pour contester, subvertir et redéfinir ces mêmes frontières. La langue ne se présente pas comme un cadre immuable, mais bien comme un espace de résistance, de créativité et de transformation identitaire. Les acteurs sociaux ne sont pas de simples réceptacles des assignations linguistiques ; ils sont également des agents capables de remodeler les significations et les usages pour se réapproprier leur définition et affirmer des identités plurielles ou dissidentes. Cet axe explorera trois modalités principales de cette action transformatrice et négociatrice : le détournement des stigmates, la mise en scène de la pluralité des voix et les créations issues du contact des langues et des cultures.
2.1. Les stratégies de détournement linguistique : processus de réattribution du sens des termes initialement discriminatoires
L’une des manifestations les plus puissantes de la capacité des locuteurs à subvertir les cadres identitaires imposés réside dans le détournement linguistique, et plus spécifiquement dans la réattribution du sens des termes initialement stigmatisants. Ce processus consiste, pour un groupe social ayant fait l’objet d’une désignation péjorative, à se réapproprier l’étiquette sociale négative et à en inverser la charge axiologique, la transformant en un marqueur d’identité revendiqué et positif. J. Butler (1997), dans son ouvrage Excitable Speech, a brillamment analysé la performativité du discours de haine et, réciproquement, la possibilité de retourner le stigmate par des actes de langage subversifs.
Exemple 7 : La réappropriation de « Queer » en France
Le terme « queer », initialement une injure visant à marginaliser en connotant l’« étrange » ou le « bizarre », constitue un cas paradigmatique de réattribution du sens. Sa réappropriation par des mouvements sociaux et des courants intellectuels, notamment à partir des années 1980, a transformé ce lexème en un terme politiquement chargé, utilisé pour questionner et défier les normes sociales établies. En France, cette dynamique s’observe dans divers contextes militants et académiques. L’analyse de son usage, notamment sur des plateformes numériques (X, 2020), révèle comment ce terme, jadis instrument d’oppression, est devenu un outil pour penser et affirmer des identités qui se situent en dehors des cadres conventionnels. La force de cette réappropriation tient à sa capacité à désarmer l’insulte en l’embrassant, et à en faire le lieu d’une affirmation identitaire qui valorise la différence et la remise en cause des assignations normatives.
Exemple 8 : La « banlieue » revendiquée dans le rap français
Un autre exemple significatif de ce processus de réattribution du sens se trouve dans la manière dont le terme « banlieue » a été investi de nouvelles connotations dans le rap français. Souvent associé dans le discours médiatique dominant à des représentations négatives (délinquance, ghettoïsation, échec social), le terme est repris et revalorisé par de nombreux artistes issus de ces territoires. Dans l’album Or Noir de Kaaris (2013), par exemple, la « banlieue » n’est pas seulement un décor, mais un espace de fierté identitaire, de codes culturels spécifiques et de récits alternatifs. Des expressions comme « fier d’être banlieusard » témoignent d’une subversion du stigmate. Cette réappropriation s’inscrit dans une perspective d’« écologie des langues » (L.-J. Calvet, 1999), où les groupes minorisés développent leurs propres formes d’expression pour contrer les discours hégémoniques.
Ces stratégies de détournement démontrent que les locuteurs ne sont pas passifs face aux étiquetages. Ils peuvent activement remodeler la langue pour qu’elle serve leurs propres fins identitaires, transformant des instruments de marginalisation en outils d’empowerment et de reconnaissance.
2.2. L’hétérogénéité des voix discursives : polyphonie dans les témoignages de minorités
La subversion des frontières identitaires passe également par la mise en lumière de la complexité et de la pluralité des voix au sein même des groupes souvent perçus comme monolithiques. L’analyse de l’hétérogénéité discursive, concept cher à l’analyse du discours, permet de déceler la présence de multiples voix, perspectives et discours au sein d’un même énoncé ou d’un corpus. La polyphonie, telle que théorisée par O. Ducrot (1984), met en évidence que le locuteur peut faire entendre d’autres voix que la sienne, instaurant un dialogue ou une confrontation. Dans les témoignages de minorités, cette polyphonie est particulièrement signifiante car elle conteste les représentations simplificatrices et révèle la diversité interne des expériences.
Exemple 9 : La polyphonie mémorielle chez Annie Ernaux
Dans Les Années (Ernaux, 2008), Annie Ernaux déploie une narration où le « on » et le « elle » impersonnels, ainsi que l’intégration de slogans, d’expressions d’époque et de fragments de discours sociaux, créent une puissante polyphonie. Lorsqu’elle écrit, par exemple, « On disait “les Arabes”… », Ernaux ne prend pas seulement acte d’une expression d’époque ; elle fait entendre la voix d’un discours collectif, potentiellement xénophobe ou généralisant, tout en se positionnant implicitement par rapport à celui-ci. J. Authier-Revuz (2020) précise que l’insertion de telles voix hétérogènes peut signaler une distance critique ou une réflexivité sur les usages langagiers et les représentations qu’ils véhiculent. La polyphonie chez Ernaux sert ainsi à déconstruire une mémoire collective, à en exposer les strates et les contradictions.
2.3. Hybridations et créations langagières
Les pratiques d’hybridation linguistique, qu’elles résultent du contact des langues ou de l’innovation endogène, sont des manifestations éloquentes de la capacité des locuteurs à négocier et à recomposer leurs appartenances identitaires. Ces créations, bien loin de constituer des anomalies, attestent de la vitalité et de la plasticité de la langue.
Exemple 11 : Le verlan comme marqueur identitaire dans le rap de PNL
Le verlan, procédé argotique français consistant à inverser les syllabes d’un mot, est une forme d’hybridation endogène à la langue française, particulièrement investie par les cultures urbaines. Son usage dans la musique du groupe de rap PNL, par exemple dans leur album Le Monde Chico (2015) avec des termes comme « kiffer » (issu de l’arabe dialectal via le verlan), signale une identité subculturelle spécifique. Le verlan fonctionne ici comme un code partagé, un signe de reconnaissance intragroupe qui marque une distance par rapport à la norme linguistique dominante.
Exemple 12 : Le code-switching franco-maghrébin sur les réseaux sociaux
Les interactions numériques offrent un terrain d’observation privilégié pour le code-switching. Des tweets rédigés en alternant l’arabe (maghrébin ou standard) et le français, observés sur X en 2023, sont symptomatiques de la construction d’identités transnationales et biculturelles. Pour les jeunes franco-maghrébins, le passage d’une langue à l’autre peut servir à exprimer différentes facettes de leur identité, à marquer une solidarité avec une communauté diasporique, ou à naviguer entre différents contextes culturels. L.-J. Calvet (1999), en parlant d’« écologie des langues », met en lumière comment les individus gèrent leur répertoire plurilingue en fonction des situations et des enjeux identitaires.
En somme, ce deuxième axe a exploré diverses stratégies linguistiques par lesquelles les acteurs sociaux ne se contentent pas de subir les frontières identitaires, mais les travaillent, les détournent et les réinventent. La réattribution du sens des stigmates, la mise en voix de la polyphonie et les créations hybrides témoignent d’une agentivité langagière qui est au cœur des processus de transformation identitaire.
3. Défis et perspectives
Après avoir scruté la fabrique linguistique des frontières identitaires et les stratégies de subversion qui les ébranlent, il importe à présent d’aborder les écueils inhérents à l’analyse de l’identité par le prisme exclusif de la langue, et d’esquisser des voies heuristiques pour appréhender la complexité des appartenances contemporaines. Cet axe se propose ainsi d’examiner les impasses des catégorisations figées, de plaider pour une approche interdisciplinaire féconde, et de jeter les bases d’une linguistique apte à saisir la pluralité et la dynamique des identités.
3.1. Les impasses des catégories fixes
L’analyse linguistique, dans sa quête légitime de structuration et de modélisation, a parfois été tentée par la réduction des phénomènes identitaires à des catégories binaires et rigides. Cette approche, si elle offre une apparente clarté, se heurte rapidement à la fluidité et à la complexité des constructions identitaires dans le monde contemporain. La binarité, souvent mobilisée dans les sphères politiques et médiatiques, vise à délimiter des groupes sociaux en attribuant des caractéristiques essentialisées à chacun, créant ainsi des frontières étanches entre les identités. L’étude des marqueurs linguistiques de l’appartenance, tels que les déterminants possessifs ou les pronoms, peut révéler la mise en œuvre de cette dichotomie.
Exemple 13 : L’opposition « nous » / « eux » dans le discours de Nicolas Sarkozy à Grenoble (2007)
L’emploi récurrent du pronom « nous » dans ce contexte ne se contente pas de désigner un collectif ; il construit activement un groupe endogène, défini par opposition à un groupe exogène, « eux ». Cette construction discursive a pour effet de solidifier des appartenances perçues comme homogènes et mutuellement exclusives, ignorant la diversité intrinsèque de tout groupe social et les porosités existantes entre les individus. L’analyse linguistique révèle que la langue ne se contente pas de refléter des identités préexistantes ; elle participe activement à leur cristallisation et à leur essentialisation.
Cependant, l’analyse linguistique ne saurait s’arrêter à la simple description de ces mécanismes binaires. Il est nécessaire d’en interroger les limites heuristiques face à des réalités identitaires de plus en plus hybrides et mouvantes. Le concept de « Français de souche », par exemple, observé dans des forums en ligne (Reddit, 2021), illustre parfaitement cette tentative de figer l’identité nationale dans une origine perçue comme pure et immuable. Ce terme opère une exclusion symbolique des identités qui ne correspondent pas à ce critère essentialiste, ignorant de fait les processus d’accumulation, de métissage et de construction identitaire plurielle qui caractérisent les sociétés contemporaines.
L’impasse des catégories fixes réside précisément dans leur incapacité à rendre compte de la dimension processuelle et négociée de l’identité. En se focalisant sur des marqueurs d’appartenance statiques, l’analyse linguistique risque de passer à côté des dynamiques de subjectivation et des stratégies par lesquelles les individus se positionnent et reconfigurent leurs appartenances dans l’interaction. J. Butler (1997) a notamment mis en lumière la performativité du langage dans la construction des identités, soulignant que l’identité n’est pas un état mais un processus constant de (re)négociation par le discours et les pratiques. Ignorer cette dimension performative, c’est réduire l’identité à une étiquette, à une catégorie préétablie, alors qu’elle est fondamentalement une construction en devenir.
Face à ces impasses, il devient manifeste que l’étude de l’identité par la langue nécessite un élargissement des perspectives et un dialogue accru avec d’autres disciplines des sciences humaines et sociales.
3.2. L’interdisciplinarité comme solution
L’appréhension de la complexité des identités contemporaines, caractérisées par leur fluidité et leur dimension processuelle, requiert une approche qui dépasse les frontières disciplinaires traditionnelles. En particulier, le dialogue entre la linguistique, la sociolinguistique et l’anthropologie s’avère particulièrement fécond pour saisir les interactions entre les pratiques langagières, les structures sociales et les constructions culturelles de l’identité.
La sociolinguistique, en se penchant sur les variations linguistiques en fonction des facteurs sociaux (classe, genre, âge, origine géographique, etc.), offre des outils précieux pour comprendre comment la langue est utilisée pour marquer l’appartenance à des groupes sociaux et comment ces marqueurs peuvent évoluer. Elle permet d’analyser les normes linguistiques, les pratiques de code-switching et les phénomènes de créolisation comme autant de manifestations linguistiques de la négociation identitaire. L’anthropologie, quant à elle, apporte un éclairage indispensable sur les systèmes de valeurs, les rituels, les récits et les pratiques culturelles qui sous-tendent les constructions identitaires au sein des communautés. En étudiant les modes de transmission culturelle et les dynamiques d’interaction sociale, l’anthropologie aide à contextualiser les pratiques langagières et à comprendre leur rôle dans la constitution du lien social et la démarcation des groupes.
L’articulation de ces deux disciplines avec la linguistique permet une analyse plus fine des phénomènes identitaires. Par exemple, l’étude de l’identité « banlieue » dans les paroles de rap, telle qu’on la retrouve dans l’œuvre de Kaaris, ne peut être pleinement comprise sans une approche sociolinguistique qui analyse l’usage du verlan, des néologismes et des références culturelles spécifiques, et sans une perspective anthropologique qui éclaire les réalités sociales, les codes culturels et les imaginaires associés à ces espaces.
Exemple 16 : L’analyse des identités numériques sur des plateformes comme TikTok
L’étude des pratiques langagières (usage d’emojis, de hashtags, de codes spécifiques aux plateformes) doit être couplée à une analyse sociologique des communautés en ligne, des dynamiques d’interaction et des normes émergentes, ainsi qu’à une perspective anthropologique sur les rituels numériques et les modes de construction de la personne en ligne. L’analyse du discours numérique, telle que développée par M.-A. Paveau (2017), offre un cadre pertinent pour cette approche, en considérant les spécificités des environnements numériques et leur impact sur les pratiques langagières et identitaires. L’interdisciplinarité n’est pas simplement une juxtaposition de méthodes, mais une véritable intégration des cadres théoriques et conceptuels. Elle permet de dépasser une vision purement formelle ou structurale de la langue pour l’ancrer dans les pratiques sociales et les contextes culturels où se construisent et se négocient les identités. Elle offre ainsi une compréhension plus riche et plus nuancée des phénomènes langagiers liés à l’identité, en reconnaissant leur dimension éminemment sociale et culturelle.
Forts de ce constat sur la nécessité de l’interdisciplinarité, nous pouvons à présent envisager les contours d’une linguistique capable d’appréhender la pluralité et la dynamique des identités dans toute leur complexité.
3.3. Pour une linguistique des identités plurielles
L’objectif d’une linguistique des identités plurielles est de développer des cadres d’analyse capables de saisir la nature dynamique, multiple et négociée des appartenances, en dépassant les modèles qui tendent à figer l’identité dans des catégories rigides. Il s’agit de mettre au jour les mécanismes linguistiques par lesquels les individus et les groupes construisent, expriment et reconfigurent leurs identités dans l’interaction. Un tel cadre analytique devrait intégrer plusieurs dimensions. Premièrement, il doit accorder une place centrale à la notion de positionnement énonciatif. Comme l’a montré A. Rabatel (2017), l’énonciation n’est pas un simple acte de parole, mais un processus par lequel le locuteur se positionne par rapport à son propre discours, à son interlocuteur et au monde. L’analyse des marqueurs de subjectivité, des modalités épistémiques et des choix argumentatifs permet de saisir comment les individus construisent leur identité en se situant dans l’espace discursif et social. L’identité n’est pas une essence préexistante, mais une construction qui s’opère dans l’acte même de parler et d’interagir.
Deuxièmement, une linguistique des identités plurielles doit être attentive aux phénomènes d’hétérogénéité discursive et de polyphonie. Les discours ne sont jamais monolithiques ; ils sont traversés par une multiplicité de voix, d’intertextes et de perspectives. L’analyse de la polyphonie, telle que théorisée par O. Ducrot (1984), permet de distinguer l’énonciateur (celui qui est responsable de l’énoncé) des locuteurs (ceux dont les points de vue sont représentés dans l’énoncé). Cette approche est particulièrement pertinente pour analyser les témoignages de minorités ou les discours qui cherchent à subvertir les normes dominantes, où différentes voix et perspectives se croisent et s’affrontent.
Troisièmement, il est essentiel de considérer les pratiques d’hybridation et de création langagière comme des manifestations de la plasticité identitaire. Les mélanges linguistiques, l’alternance codique, la création de néologismes ou le détournement de termes existants ne sont pas de simples « fautes » ou des déviances par rapport à une norme monolinguistique ; ce sont des stratégies actives par lesquelles les locuteurs négocient leurs appartenances multiples et créent de nouvelles formes d’expression identitaire. L.-J. Calvet (1999) a plaidé pour une écologie des langues, reconnaissant la diversité et la dynamique des pratiques langagières dans le monde.
Exemple 17 : La campagne #PronomsFluides sur les réseaux sociaux (X, 2023)
Cette initiative illustre la manière dont les locuteurs peuvent activement proposer et promouvoir de nouveaux cadres linguistiques pour rendre compte de la diversité des identités de genre. En invitant à l’utilisation de pronoms non binaires ou de néologismes, elle témoigne d’une volonté de faire évoluer la langue pour mieux refléter la pluralité des appartenances et des expériences individuelles.
Exemple 18 : Les politiques linguistiques visant à promouvoir le langage inclusif, comme celles mises en place au Québec (2022)
L’adoption de formulations épicènes ou l’utilisation de termes neutres ne sont pas de simples ajustements formels, mais des actes de langage qui visent à rendre visible la diversité des genres et à remettre en question les normes linguistiques qui ont longtemps privilégié le masculin comme forme universelle.
En conclusion de cet axe, il apparaît que l’étude de l’identité à l’épreuve de la langue est un chantier complexe qui nécessite de dépasser les approches réductrices et de s’ouvrir à l’interdisciplinarité. Une linguistique des identités plurielles, attentive au positionnement énonciatif, à l’hétérogénéité discursive et aux pratiques d’hybridation, est seule à même de saisir la dynamique et la richesse des constructions identitaires dans un monde où les frontières sont sans cesse redessinées. Les défis sont nombreux, mais les perspectives offertes par une telle approche sont immenses pour comprendre le rôle fondamental de la langue dans la manière dont nous nous définissons, dont nous interagissons avec les autres et dont nous habitons le monde social.
Conclusion
Au terme de cette étude consacrée à l’identité à l’épreuve de la langue, il convient de synthétiser les principaux enseignements dégagés et de tracer des perspectives pour la recherche future. Notre parcours analytique a d’abord permis de mettre en évidence le rôle constitutif de la langue dans l’édification des frontières identitaires. À travers l’examen des marqueurs grammaticaux d’appartenance, de la syntaxe des inclusions et des exclusions, et du pouvoir catégorisant du lexique, nous avons pu discerner comment les structures et les usages linguistiques contribuent à délimiter les groupes et à essentialiser les appartenances, instituant des distinctions entre un « nous » et un « eux ». La langue se révèle ainsi un instrument puissant de différenciation sociale et de naturalisation des frontières.
Cependant, notre analyse ne s’est pas limitée à cette dimension instituante. Le deuxième axe a scrupuleusement examiné les stratégies de subversion et de renégociation mises en œuvre par les locuteurs. Le détournement sémantique de termes stigmatisants, l’expression d’une hétérogénéité des voix discursives et les pratiques d’hybridation langagière – qu’il s’agisse de mélanges de codes ou de créations lexicales – attestent de la capacité des acteurs sociaux à se saisir de la langue pour contester les catégorisations figées et affirmer des identités plurielles et dynamiques. Ces phénomènes révèlent la plasticité de la langue et son potentiel de transformation aux mains de ceux qui cherchent à redéfinir les termes de leur appartenance.
Le troisième axe a confronté notre analyse aux défis posés par la fluidité des identités contemporaines. Nous avons souligné les impasses des approches qui se contentent de catégories binaires et fixes, incapables de saisir la complexité des appartenances multiples et négociées. Face à ces limites, l’interdisciplinarité, particulièrement avec la sociolinguistique et l’anthropologie, s’est imposée comme une voie nécessaire pour enrichir la compréhension des phénomènes langagiers liés à l’identité en les ancrant dans leurs contextes sociaux et culturels. Cette ouverture disciplinaire fonde la proposition d’une linguistique des identités plurielles, un cadre analytique qui intègre la dimension processuelle et négociée de l’identité, attentif au positionnement énonciatif, à la polyphonie et aux pratiques d’hybridation.
En résumé, cette recherche corrobore le postulat initial selon lequel la langue est une force active dans la production du sens et des appartenances. Elle établit que les frontières identitaires, plutôt que de figurer comme des lignes infranchissables, font l’objet d’une construction, d’une négociation et d’une transgression permanentes par le langage. L’apport de cet article réside dans l’articulation d’une analyse linguistique fine des mécanismes en jeu avec une réflexion critique sur les limites des cadres d’analyse traditionnels et la proposition d’une approche plus à même d’appréhender la complexité des identités contemporaines.
Les perspectives de recherche qui se dégagent de cette étude sont nombreuses. Il serait pertinent d’approfondir l’analyse des pratiques langagières dans des contextes multilingues et multiculturels spécifiques, en s’intéressant notamment aux dynamiques de pouvoir qui sous-tendent les choix linguistiques et les processus d’hybridation. L’étude des discours numériques, par leur spécificité et leur rapidité d’évolution, constitue également un terrain fertile pour explorer les nouvelles formes de construction et de négociation identitaire. Enfin, une investigation plus poussée des liens entre les pratiques langagières et les émotions dans la construction identitaire pourrait apporter un éclairage complémentaire sur la dimension subjective et affective des appartenances. En somme, l’étude de l’identité par le prisme de la langue demeure un champ de recherche dynamique et essentiel pour décrypter les enjeux sociaux et culturels de notre temps.
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Annexes – Corpus d’analyse