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L’identité : discours, mémoires et métamorphoses / Sous la direction de Ala Eddine Bakhouch / Vol.24 N.1 2026

Du mépris racial à la peur sociale : l’instrumentalisation du « bouc émissaire » dans l’histoire de la construction élitiste de l’identité nationale colombienne du XXe siècle

DOI: 10.17613/aqk6g-7gb04

Sebastian Camilo

magma@analisiqualitativa.com

Avocat de l’Université Autonome de Bucaramanga (Colombie), diplômé en histoire de l’Université Bordeaux Montaigne (France). Titulaire de plusieurs masters en sciences humaines et sociales : histoire (Université de Caen), religions et sociétés (Université Bordeaux Montaigne), études latino-américaines (Université Paul Valéry), droits de l’homme, démocratie et mondialisation (Université ouverte de Catalogne). Docteur en études latino-américaines de l’Université Paul Valéry – Montpellier III (France). Thèse soutenue en juillet 2023 : L’influence du phalangisme sur les élites politiques colombiennes : du crépuscule démocratique au tournant autoritaire (1930-1958).

 

Abstract

Depuis les indépendances au début du XIXᵉ siècle, les élites blanches créoles latino-américaines au pouvoir reprirent les structures hiérarchiques sociales et raciales de l’époque coloniale hispanique pour monopoliser le pouvoir politique, culturel et économique au détriment d’autres composantes majoritaires de la société colombienne (Afro-Colombiens, Indiens et Métis). Ces derniers furent victimes de l’exclusion sociale et politique, et devinrent même les boucs émissaires par excellence. Mais, les bouleversements et les turbulences multiples des deux premières décennies vont modifier la définition du bouc émissaire. Effectivement, les échos de la révolution russe (1917) et de la révolution mexicaine (1910-1917) contribuèrent à la politisation des masses (syndicats, partis politiques socialistes et communistes, grèves, etc.) et ont érigé la question sociale au premier plan devant la question raciale qui ne disparaissait pas pour autant. Que ce soit du point de vue racial ou social, ce fil conducteur de l’ennemi interne fut une constante, ce qui alimenta le discours de l’ordre en Colombie. Cet article examine cette menace fantasmée qui fut un instrument de domination des élites hégémoniques dans le but de disqualifier leurs ennemis politiques et de légitimer les pratiques autoritaires et l’institutionnalisation du terrorisme d’État en Colombie durant le XXᵉ siècle.

 

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Maria Sibilla Merian (1647-1717), Metamorphosis Insectorum Surinamensium (Amsterdam, 1705).

Introduction

Depuis les indépendances au début du XIXᵉ siècle, et surtout à partir de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les élites blanches créoles, reprenant les structures hiérarchiques sociales et raciales de l’époque coloniale hispanique, avaient monopolisé le pouvoir politique, culturel et économique au détriment d’autres composantes majoritaires de la société colombienne (Afro-Colombiens, Indiens et Métis). Ces derniers furent victimes de l’exclusion sociale et politique, et devinrent même les boucs émissaires par excellence. Par exemple, les élites colombiennes se lamentaient de la grande diversité ethnique des populations en Colombie, considérant même cette hétérogénéité raciale comme l’une des raisons principales du sous-développement du pays. En effet, reprenant à son compte les prémisses du darwinisme social, du positivisme européen et même des thèses de l’eugénisme, l’élite colombienne pointait du doigt les races « inférieures » comme freins au progrès et se lamentait que la Colombie n’ait pas eu le succès argentin dans la volonté de blanchissement de la nation par l’attrait des grandes migrations européennes de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle.

Mais les bouleversements et les turbulences multiples des deux premières décennies vont modifier la définition du bouc émissaire. Effectivement, les échos de la révolution russe (1917) et de la révolution mexicaine (1910-1917) contribuèrent à la politisation des masses (syndicats, partis politiques socialistes et communistes, grèves, etc.) et ont érigé la question sociale au premier plan devant la question raciale qui ne disparaissait pas pour autant. En Colombie, les années 1930 amorçaient une époque agitée et cruciale, marquée par de multiples crises. Conjoncture facilitée par plusieurs facteurs comme la crise de 1929, l’affaiblissement du modèle de développement agro-exportateur et la perte du pouvoir des conservateurs en 1930, après des décennies de monopole. La configuration de ce contexte singulier fissurait l’ancienne structure oligarchique traditionnelle qui avait gouverné le pays depuis la fin du XIXᵉ siècle. À l’échelle continentale, Helgio Trindade qualifiait de « crise d’hégémonie oligarchique » qui se produisait à partir des années 1930, à la suite de la décomposition progressive des structures et des conditions socio-économiques qui avaient cimenté la domination oligarchique dans le cadre du triomphe d’un État traditionnel.

Dès lors, en Colombie, l’ordre bipartite traditionnel chancelant, critiqué sur de multiples fronts, devenait le terrain fertile et le réceptacle complaisant pour la germination d’une réaction conservatrice combative, agressive et réactionnaire. En effet, l’ordre bipartite, qui avait gouverné la Colombie depuis les indépendances, avait commencé à vaciller par une série de crises tant dans l’ordre interne avec le processus de démocratisation et de politisation des masses qu’au niveau externe avec la débâcle du modèle de développement mono-exportateur dépendant de la demande et du financement étranger. Qui plus est, au cours des années 1920 et 1930, la question sociale, la politisation des masses et les mobilisations populaires ont accentué cette crise, stimulant une contestation constante qui revendiquait des changements et des réformes. Cette volonté nationale de réforme sociale et agraire se traduisait par l’émergence de la Révolution en marche[1] du libéral Alfonso López Pumarejo à partir de 1934. Ses intentions réformistes et modernisatrices, ainsi que le soutien qu’il reçût des masses politisées, des syndicats, du Parti communiste et en général de larges couches des masses mobilisées et de la classe moyenne, provoquèrent des tensions et une radicalisation croissante des droites colombiennes.

En réaction, les élites libérales et conservatrices ont formé ce que Vernon Lee Fluharty a appelé « un front uni d’oligarques », soulignant ainsi leur capacité dans des situations menaçantes à tempérer les divisions en écartant temporairement les différences entre les partis (Lee Fluharty, 1981). Alors, face au spectre de la contestation sociale et à une époque changeante et difficile, les élites colombiennes s’orientèrent lentement vers des pratiques autoritaires et dictatoriales qui stigmatisaient les alternatives politiques et l’avènement des masses en politique. C’est dans ce contexte que les élites politiques colombiennes, foncièrement anticommunistes, vont déployer la stratégie de lutte contre l’ennemi intérieur pour décrédibiliser toute alternative politique. Ainsi, cette menace fantasmée fut leur argument afin de disqualifier leurs ennemis politiques. Ce fil conducteur de l’ennemi interne alimenta le discours de l’ordre dans le but de légitimer les pratiques autoritaires et l’institutionnalisation du terrorisme d’État en Colombie durant le XXᵉ siècle. Dès lors, progressivement se produisit un glissement de la violence discursive vis-à-vis de cet ennemi juré vers une violence physique et étatique qui allait justifier, d’une certaine manière, son exclusion, puis son éradication.

À partir de sources d’archive, de presse et de discours de l’époque, il s’agira de retracer et de penser comment la construction de l’identité nationale en Colombie a toujours instrumentalisé un bouc émissaire, voire un ennemi à abattre, pour justifier une certaine conception conservatrice et excluante de la « colombianité ».

1. La diversité ethnique et culturelle de la Colombie comme principale cible des élites politiques colombiennes

Au début du XXᵉ siècle émergea une critique du sous-développement des pays latino-américains. En effet, la fin du XIXᵉ siècle fut marquée par l’établissement du libre marché sur le continent et l’intégration de l’Amérique latine dans le système capitaliste mondial. Dans le cadre de la division internationale du travail, on attribuât à l’Amérique latine le rôle de région exportatrice de matières premières. Ainsi, pendant longtemps, les discours hégémoniques justifièrent un système économique au moyen de récits optimistes qui promettaient développement et richesses aux nations de la région. Mais, durant la première décennie, ce système fut mis à mal par plusieurs évènements – Première Guerre mondiale, révolution russe, révolution mexicaine, crise de 29 – qui ternirent cet optimisme. Malgré leur intégration dans le système capitaliste mondial, les nations latino-américaines restaient sous-développées. Pour justifier ce retard, les élites latino-américaines ont cherché des boucs émissaires, et pointèrent dans un premier temps du doigt l’hétérogénéité raciale et culturelle des nations latino-américaines.

En Colombie, le métissage matriciel et l’hétérogénéité des nouveaux arrivants au fil des siècles donnèrent naissance à une nation multiethnique et multiculturelle, composée de Blancs, d’autochtones, d’Afro-Colombiens, de Métis et d’autres minorités. Comme dans le reste de l’Amérique latine, la naissance des États-nations au XIXᵉ siècle mit fin « supposément » au système des « castas » [2], hérité de l’époque coloniale. En réalité, les hiérarchies sociales se maintinrent même après les indépendances. En d’autres termes, dans les anciennes colonies espagnoles en Amérique, les indépendances correspondirent à un moment de changement des détenteurs du pouvoir, mais pas des structures du pouvoir qui perdurèrent longtemps.

À cet égard, la société colombienne du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle se révélait extrêmement stratifiée et hiérarchisée selon la couleur de peau : plus on était blanc, plus on recevait de considération sociale. D’ailleurs, durant les premières décennies du XXᵉ siècle, la société colombienne a hérité de ce racisme plus ou moins assumé, avec des élites qui se percevaient comme les descendantes des créoles[3] protagonistes de l’indépendance et les garantes de l’héritage européen dans le « Nouveau Monde ». Ainsi, en reprenant certains préjugés traditionnels, à partir des années 1920 et 1930, le nationalisme colombien fut extrêmement intolérant et rigide : on exaltait l’hispanisme au détriment du multiculturalisme et de l’identité propre à chaque composante de la société. Dès lors, dans la plupart des pays hispano-américains, le problème posé était celui d’une diversité et hétérogénéité au sein des nations latino-américaines, considérées comme un problème et un frein au progrès. Dans ce cadre référentiel, la condition de développement des jeunes républiques latino-américaines ne pouvait que s’appuyer sur l’uniformisation pleine de la société : de la langue – avec l’espagnol –, de la culture, de la pensée politique et de l’identité religieuse.

Il faut ajouter à cela qu’à partir de la fin du XIXᵉ siècle s’est également diffusé le positivisme, courant de pensée qui englobait un versant racial. Les théories du darwinisme social, qui en faisaient partie, établissaient en Amérique latine une supposée hiérarchie des races, certaines considérées comme « plus aptes » que d’autres jugées inférieures. Il était clair que dans cette hiérarchie les Afro-descendants et les populations autochtones étaient situés au bas de l’échelle sociale et raciale. En général, ces derniers étaient considérés comme les éléments d’une diversité des races problématique et désavantageuse pour le progrès des nations latino-américaines.

En outre, à l’échelle continentale, à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, des projets publics positivistes et eugénistes, qui préconisaient « d’améliorer la race », notamment en promouvant un blanchissement de la population, virent le jour dans les pays latino-américains. Dès lors, dans les discours de l’époque a émergé avec profusion la préoccupation de la « qualité raciale » des sociétés à travers la mise en valeur de différents mécanismes de contrôle des individus : la reproduction, l’hygiène sociale et l’immigration, qui ont pris de l’ampleur après la Première Guerre mondiale (Olaya, 2023). Pour preuve, après la Grande Guerre, se multipliaient des congrès spécialisés nationaux ou internationaux, la création de revues spécialisées et des discours explicites sur la question raciale en Amérique latine. Par exemple, la fameuse Première Conférence panaméricaine d’eugénisme et d’hémoculture des républiques américaines se déroula à La Havane entre le 21 et le 23 décembre 1927.

En Colombie, le 20 mai 1920, un groupe d’étudiants de l’université nationale de Colombie, parmi lesquels figuraient l’historien colombien Germán Arciniegas, le docteur et homme politique Miguel Jiménez López, se réunissait pour discuter, avec d’autres intellectuels du pays, des thèses sur la dégénérescence biologique de la société colombienne. À partir de cette date, tous les sept jours et jusqu’à la fin du mois de juillet de la même année, le Théâtre national de Bogotá a accueilli des intellectuels renommés de la vie culturelle et politique nationale : Simón Araujo, Jorge Bejarano, Luis López de Mesa, Calixto Torres Umaña, Lucas Caballero, Rafael Escallón et le jésuite Carlos Alberto Lleras Acosta. Chacun d’eux, dans son domaine d’études, a débattu de ces thèses eugénistes. Le fruit de ces débats fut finalement publié le 12 octobre de la même année, à l’occasion de la journée de la race, sous le titre « Les problèmes de la race en Colombie ». Par conséquent, en Colombie et dans l’ensemble de la région, le discours sur une « race dégénérée » se propagea de l’espace médical et scientifique – congrès nationaux de médecine et revues médicales – à l’espace public, devenant un thème central dans l’opinion publique en général, comme dans les discours et débats politiques, les séminaires universitaires et les revues grand public.

De sorte qu’en Colombie comme dans le reste du continent, plusieurs facteurs de crise économique et sociopolitique facilitèrent la recherche de bouc émissaire par les élites au pouvoir, mettant au premier plan, la prétendue « faiblesse biologique » de la population colombienne, laquelle devait être corrigée si le pays souhaitait être à la hauteur des pays jugés « civilisés ». Dans cette optique, les minorités afro-colombiennes et autochtones, considérées par l’influent homme politique libéral Luis López de Mesa comme l’un des principaux facteurs du retard du pays, ont été méprisées et stigmatisées (Lopez de Mesa, 1981). D’ailleurs, durant les années 1920, le célèbre médecin du Parti conservateur, Miguel Jiménez López, parla sans ambages de la « dégénérescence collective » provoquée par « une misère organique et mentale des couches inférieures » (Molina, 1974). Comme contrepoids, dans la littérature et dans la culture est apparu avec force le courant de l’indigénisme qui dénonçait la marginalisation des groupes exclus et méprisés. Pourtant, en 1944, le jésuite Monseigneur Vicente Andrade, professeur de sociologie à l’université nationale, n’a pas hésité à fustiger, lui aussi, la montée de l’indigénisme en Amérique latine comme un autre symptôme de décadence propre aux peuples arriérés (Andrade, 1944).

En revanche, à la différence d’autres minorités ou composantes ethniques, l’immigration d’origine européenne n’était généralement pas perçue comme une menace. Au contraire, les élites colombiennes déploraient même qu’il n’y ait pas plus d’immigration. À ce sujet, le futur président conservateur Mariano Opina Pérez déplorait en 1930 « la faible immigration européenne » qui, selon lui, fut un facteur décisif de progrès dans d’autres pays du continent comme l’Argentine, l’Uruguay et le Chili[4]. Dans le même sens, López de Mesa a soutenu en 1927 que la Colombie avait besoin de se mêler activement avec l’immigration d’Europe du Nord – Anglais, Scandinaves, Allemands – dont le sang pouvait corriger certains défauts biologiques. C’est pourquoi dès la fin du XIXᵉ siècle, comme tous les gouvernements latino-américains, la Colombie déployait des politiques pour promouvoir l’immigration d’Européens et ainsi attirer des millions de migrants du Vieux Continent afin de réduire les pourcentages des autres composantes – autochtones, Afro-colombiens et d’autres.

Cependant, bien qu’à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle des millions d’Européens aient migré vers l’Amérique, ils privilégièrent certaines destinations comme l’Argentine. Face à cet échec, les élites colombiennes commencèrent à promouvoir le métissage comme une seconde option. En effet, au départ, le métissage fut condamné, car il signifiait pour les élites latino-américaines une dégradation en raison de l’héritage du sang de « races » inaptes à la civilisation et au progrès. Cela dit, il fut progressivement perçu comme une voie vers le blanchissement et présenté comme souhaitable pour réduire les traits indiens et noirs : d’une certaine manière, faute de pouvoir devenir blanche, l’Amérique latine sera métisse, mais en aucun cas ni autochtone ni noire.

Durant les années 1930, le nationalisme colombien poursuivit la recherche du bouc émissaire et d’un nationalisme intolérant, reprenant les prémisses d’un discours intransigeant, notamment dans ses aspirations de purification contre ceux qu’il considérait comme les ennemis ethniques, religieux et politiques de la patrie. Ainsi, au fil du temps, par extension, la recherche de boucs émissaires ne s’est pas seulement circonscrite à la question raciale, mais a nié toute diversité au sein du régime oligarchique en place, spécialement dans les expressions politiques, sociales, religieuses et culturelles différentes du traditionalisme catholique et hispanique. Peu à peu, parallèlement au triomphe des fascismes en Europe et à leur influence en Amérique latine, se diffusa l’idée de nettoyer la patrie des ennemis internes et des éléments antinationaux, en la radicalisant par un ultranationalisme eurocentré.

Une autre donnée importante de cet ultranationalisme intransigeant fut l’appropriation de thématiques intolérantes venues d’Europe, comme l’antisémitisme qui fut omniprésent en Colombie, pendant les années 1930 et 40. Ainsi, cherchant de nouveau un bouc émissaire, les droites nationalistes ont répandu l’idée selon laquelle l’infiltration et l’immigration juives étaient une menace pour la nationalité colombienne. Sur ce point, le grand journal conservateur colombien de l’époque, El Siglo, annonçait en 1936 qu’il y avait environ 19 000 Juifs en Colombie, et soulignait avec inquiétude que ce nombre augmentait avec la persécution en Allemagne. D’ailleurs, le 7 avril 1938, le même journal déclarait que « l’infiltration juive menace les fondements de la nationalité colombienne » [5]. Il était clair que, pour les élites colombiennes, dénonçant le flux d’immigration autorisé par le gouvernement national et parlant d’un « problème juif » en Colombie, la situation empirait de jour en jour. De sorte que l’immigration juive a été présentée, peu à peu, comme une menace pour l’industrie et le commerce national.

À cet égard, la grande figure conservatrice nationaliste, Silvio Villegas, clamait le devoir de protéger les industries et le commerce colombiens de l’« invasion juive »[6]. Cependant, il faut bien préciser que cet antisémitisme n’était pas seulement la marque de groupuscules extrémistes, il a également été incarné par des figures importantes du Parti conservateur et par certains libéraux de droite comme Luis Lopez de Mesa. D’ailleurs, le 11 août 1942, le chef du Parti conservateur colombien, Laureano Gómez, en pleine séance du Sénat, prononça un discours violent aux relents racistes, désignant le danger majeur que constituaient pour la patrie « la franc-maçonnerie et le communisme », considérés comme des « progénitures juives ». Pour sa part, le futur président conservateur Mariano Ospina Pérez, dans son discours de campagne électorale le 26 janvier 1939, affirmait que le judaïsme international hantait l’Amérique latine.

2. La crise de l’ordre oligarchique au tournant des années 1930

Au tournant des années 1930, les élites politiques colombiennes, contestées, durent affronter le défi de l’effervescence sociale et de la politisation des masses qui s’intensifiait après la crise de 29.Dès lors, nous distinguons une période agitée et turbulente qui provoqua angoisse et inquiétude au sein des élites politiques colombiennes. Une époque caractérisée par une structure élitiste affaiblie, acculée par des secousses conjoncturelles : le déclin du modèle économique agro-exportateur, dépendant des États-Unis et provoqué par la crise de 1929 ; l'infiltration des idées révolutionnaires (issues des révolutions russes de 1917, mexicaine et universitaire argentine de 1918). Ces éléments attisaient le malaise social, créant une crise d'autorité et de légitimité. Durant cet espace de temps, nous entrevoyons donc un bipartisme élitiste[7]en difficulté, contesté sur plusieurs fronts, notamment par la politisation des masses et de la démocratisation relative de l’espace public et de la vie politique. Rapidement, au cours des années1930 et 1940, le danger de transformation crainte par les élites devint une réalité lorsque des réformateurs sociaux de l’aile sociale du parti libéral, soutenus par la majorité des classes moyennes et populaires, comme Alfonso López Pumarejo ou Jorge Eliécer Gaitán, s’emparèrent du pouvoir ou en approchèrent, respectant les règles du jeu institutionnel et démocratique. Ainsi, loin de la révolution communiste dénoncée par les conservateurs, c’est par la voie des urnes et dans le cadre institutionnel que ces hommes politiques réformistes entendaient réaliser les changements structurels et sociaux souhaités par les secteurs populaires. De fait, le malaise social était omniprésent et la détérioration des conditions de vie des classes populaires provoquait l’émergence, avec force, de la question sociale dans le panorama politique colombien. Cette paupérisation généralisée des classes populaires fut une constante tout au long de cette période. Pour preuve, le 11 mars 1944, le journal El Obrero Católico titrait en première page « les Salaires de la faim » pour souligner l’insuffisance des salaires pour couvrir les besoins vitaux de la majorité de la population.

D’ailleurs, en 1941, le conservateur Mariano Ospina Pérez demandait l’application des doctrines de Léon XIII en Colombie, pour éviter « la catastrophe sociale » (Ospina, 1982). En transposant avec prudence la notion habermassienne d'espace public, on observe qu'à partir des années 1920 qu’à partir des années 1920 et surtout pendant les années 1930, un phénomène intéressant de démocratisation relative de l’espace public et de diversification des formes de socialisation se développait en Colombie. Concrètement, ces espaces d’échange et de débat furent le berceau de la diffusion d’idées nouvelles. Cette relative démocratisation de l’espace public, a provoqué l’apparition de nouveaux espaces de socialisation tels que : les cafés, les associations littéraires, l’université et la presse. En parallèle, se développaient les espaces publics populaires qui poussaient la politique dans les rues et sur la place publique. De sorte que, d’une certaine manière, la politique se déplaçait des salons bourgeois à la place publique, avec l’émergence de grands orateurs qui attiraient les foules, tels que : Jorge Eliécer Gaitán, Alfonso López Pumarejo, Laureano Gómez et d’autres nationalistes comme Gilberto Álzate Avendaño. Par ce biais, la population instruite ou analphabète pouvait entendre les discours des grands orateurs. De cette façon, les récits des grands rassemblements et des discours sur la place publique inondaient les pages de la presse de l’époque. À ce sujet, Aquilino Villegas, éminent représentant du conservatisme, en 1930, mettait en garde contre le danger de la démagogie populiste : « Dans de nombreuses sections du pays, on organise le gouvernement de la démagogie, de la place publique, du rassemblement populaire, du club politique »[8].

Mais, c’est surtout à partir de 1934, avec l’élection du gouvernement réformiste de Alfonso López Pumarejo, que les secteurs populaires démontrèrent leur pouvoir politique en donnant leur soutien à ce projet, lui conférant une légitimité populaire. À cet égard, la rue et la place publique furent déterminantes pour López Pumarejo. En témoigne le fait qu'en juillet 1944, victime d'une tentative de putsch militaire à Pasto, ce fut la réaction populaire virulente qui évita le coup de force. À cette occasion, des manifestants, en colère, se rassemblèrent sur les places des principales villes du pays, rejetant le coup de force et obtenant finalement la liberté du président. Malgré ce contexte adverse, face au mécontentement social, populaire et politique, les élites colombiennes réagirent de manière violente en combattant les prétentions réformistes, qui aspiraient à éreinter leurs privilèges et qui promettaient la transformation des structures économiques et sociales traditionnelles. En particulier, ces élites profitèrent du chaos que produisit la mort du populaire Jorge Eliécer Gaitán, pour justifier et établir des pratiques autoritaires, excluantes et répressives du pouvoir. De cette façon, le 9 avril 1948, jour de l'assassinat de Jorge Eliécer Gaitán, vit s'éteindre les espoirs d’obtenir des changements et des réformes sociales par la voie démocratique et institutionnelle des classes populaires, provoquant des manifestations violentes dans tout le pays. Ce jour-là, la colère populaire s’empara de la capitale et se répandit ensuite dans toutes les régions, donnant naissance à ce que l’historiographie colombienne connaît comme « la Violence »[9].

D’ailleurs, l’hystérie collective et le traumatisme furent tels que les élites colombiennes, sans preuve, considérèrent que c’était le fruit d’un complot soviétique. C’est pourquoi, le 3 mai 1948, la Colombie a rompu ses liens avec l’Union soviétique. De même, le diplomate colombien à Madrid, Eduardo Caballero Calderón, après un voyage en Italie, révéla le 18 juillet 1948 qu’il partageait, avec l’ambassadeur colombien en Italie, l’idée que la barbarie qui s’était manifestée le 9 avril était une preuve du danger communiste qui guettait la Colombie. De cette manière, durant cette conjoncture de grande polarisation politique, au-delà des mesures répressives et autoritaires, les élites politiques colombiennes utilisèrent également les mots comme un instrument de combat culturel, idéologique et politique. De sorte qu’émergea, avec force, l’usage constant des mots « masse » et « rouge » dans les discours et les journaux de l’époque. Mots qui, par des procédés de diabolisation, devinrent des synonymes, de l’anarchie, du chaos, de la menace, de la rébellion de la plèbe et de l’invasion étrangère.

3. De la question raciale à la question sociale

Dans un contexte général d’ébullition sociale, les élites politiques colombiennes, qui avaient longtemps dédaigné et méprisé ces manifestations populaires, comprirent leur erreur. De sorte que la frange nationaliste et réactionnaire du Parti conservateur colombien décréta qu'un changement de tactique était nécessaire. Il s'agissait, en invoquant l'urgence de dominer la rue, de reprendre un espace vital laissé aux libéraux, qui avaient très tôt investi la place publique par de grands rassemblements. Ce changement de perspective était visible dans les secteurs plus traditionnels du Parti conservateur, qui méprisaient en principe les manifestations des « foules ». En ce sens, le 28 juillet 1936, La Patria titrait « L’action dans la rue », pour mettre en relief la nécessité d’une réconciliation entre les masses et le Parti conservateur.

Par conséquent, il fallait à tout prix soumettre la base populaire de l'aile gauche du Parti libéral, et surtout s'attaquer au communisme, ennemi désigné comme la principale menace du pays. En effet, c’est à partir de cette époque que l’on a commencé d’instrumentaliser la menace « rouge » comme l’ennemi principal. Dès lors, au fil du siècle, tous les grands hommes politiques de la droite colombienne, certains plus que d’autres, dénoncèrent sans relâche la menace communiste qui se propageait, selon eux, au sein des classes populaires en Colombie.

Le communisme était donc devenu la menace principale qu’il fallait dompter par tous les moyens. À cette fin, le 19 février 1938, El Obrero Católico déclarait que le communisme était l’ennemi le plus redoutable de la Colombie. De même, le 4 janvier 1939, le Commando Nationaliste de Caldas exposa ses thèses nationalistes dans les lignes de La Patria. Il y indiquait explicitement que le véritable ennemi était le communisme, qui devait être combattu par l’État en tant qu’incarnation juridique de la nation. Le nationaliste Augusto Ramirez, de son côté, dans son livre Dialectique anti-communiste, livrait une étude systématique du marxisme, par lequel il mettait en exergue les contours du péril communiste (Ramirez, 1973). Enfin, le 16 août 1944, l’évêque de Santa Rosa de los Osos, Miguel Ángel Builes, énuméra dans El Obrero Católicoles multiples activités communistes dans le pays, preuve, selon lui, qu’il s’agissait de la menace principale.

Cette hantise du « rouge » fut même un puissant ciment d’union, voire de réconciliation, entre les deux partis historiques – le Parti libéral colombien et le Parti conservateur –. Bien sûr, la grande majorité élitiste du Parti libéral -opposée à son aile sociale et réformiste-, partagea cette peur sociale, participant à l’essor du discours anticommuniste. Sur ce point, l’une des figures du parti des conservateurs, Abel Carbonell, écrivait dans sa Quinzaine politique, que libéraux et conservateurs étaient d’accord sur la nécessité de s’appuyer mutuellement pour défendre l’ordre social face au communisme (Carbonell, 1981). De la même manière, dans les lignes d’El Colombiano, Silvio Villegas au nom du nationalisme colombien, réclama l’union pour éviter un suicide national face au péril rouge (Villegas, 1938). D’ailleurs, dans cette lutte frontale contre le communisme, l’Église catholique joua un rôle de premier plan. Le 22 janvier 1937, Mgr Perdomo, dans une lettre pastorale véhémente, lança une alerte sur la pénétration de « la peste communiste », rappelant que le marxisme athée avait été condamné par l’Église catholique. Ainsi, les droites colombiennes – conservatrices, nationalistes et libérales – développèrent une véritable obsession contre le communisme, devenu un bouc émissaire, accusé d’être le principal responsable du désastre et du chaos général. Ainsi, bien que le racisme ne disparût pas, progressivement dans les discours et textes de l’époque émergeait la menace « rouge » comme principal danger de la patrie, preuve du tournant social de l’époque.

En conséquence, la désignation de cet ennemi encouragea une stigmatisation de toute critique sociale ou politique. Par ce procédé, l’amalgame entre mobilisation sociale et communisme devint monnaie courante. Sur ce point, dès 1933, Jorge Eliécer Gaitán avait déjà mis en garde contre cette stratégie de propagande qui stigmatisait les alternatives de gauche en les assimilant au communisme (Gaitan, 1979). À vrai dire, sous l’étiquette communiste diffuse et nébuleuse, toutes les alternatives, quelles qu’elles soient, furent agglutinées dans un concept essentialisant : des dirigeants de la société civile aux guérilleros, en passant par les libéraux progressistes ou les sociaux-démocrates. Ainsi, socialisme, social, communisme, syndicalisme, mouvements sociaux, devenaient des synonymes sur les lèvres des droites. Sous le label « rouge », toutes les critiques du régime furent diabolisées, ce qui fut une constante de la stratégie des élites colombiennes tout au long de la seconde moitié du XXᵉ siècle, encouragées par la suite, par l’apparition de la doctrine de la sécurité nationale en Amérique latine.

Bien sûr, la dénonciation de la pénétration communiste prit évidemment, dans bien des cas, des airs d’exagération pompeuse. Par exemple, un conservateur traditionnel comme Aquilino Villegas, en était venu à assimiler la Colombie au « paradis de Lénine ».

4. La diabolisation de la politisation des « masses » et des mobilisations populaires

La panique face à l’effervescence sociale des années 1930 fit ressurgir un mépris plus ou moins latent pour « la masse » et « la plèbe », c’est-à-dire les classes populaires colombiennes. C’est dans ce climat d’angoisse et de peur du social que les élites colombiennes vont s’approprier les concepts d’un des grands penseurs espagnols, José Ortega y Gasset. De ce dernier, ils reprennent la perspective de la « révolte des masses » pour interpréter la réalité sociale et politique colombienne. Sur ce point, El Siglo en février 1936, reconnut l’importance de « la révolte des masses » de Ortega y Gasset, dont les lectures orientèrent les analyses sur la politisation des masses en Colombie (Ortega y Gasset, 1989). Par conséquent, l’une des œuvres clés d’Ortega y Gasset, La Révolte des masses, façonna les perspectives interprétatives et les perceptions des droites colombiennes face à la menace d’une mobilisation populaire toujours plus forte. En substance, le penseur espagnol livra une explication singulière de la rébellion des masses comme principe causal de la décadence occidentale. Sans surprise, la peur de la rébellion des masses, héritée des enseignements d’Ortega y Gasset, inondait les discussions politiques et philosophiques de la vie politique colombienne.

Cette tonalité pessimiste sur le danger des masses, s’accouplait étroitement avec le sentiment d’inquiétude, de nostalgie et de décadence qu’exprimaient les textes des politiciens colombiens de l’époque. Surtout, d’Ortega y Gasset, on retenait la nécessité de l’élitisme pour endiguer le danger de la « révolte » des masses. Cela inspira la conception nationaliste d’une « révolution par en haut » pour revitaliser la nation et l’orienter vers des postulats qui justifiaient l’autoritarisme et des pratiques excluantes du pouvoir. De cette façon, l’apologie d’un élitisme vertueux fut assimilée en Colombie comme la solution pour contrer « la dictature de la canaille ». Ainsi, la grande figure du nationalisme colombien, Augusto Ramirez Moreno, indiqua clairement que, bien qu’il ait fallu tenir compte des besoins des masses, le grand homme, le tribun, ne s’abaissait jamais au niveau de la foule, préférant « l’impopularité féconde plutôt que le triomphe momentané », de sorte qu’entre « une attitude qui le répugne et l’échafaud, il préfère l’échafaud » (Ramirez, 1984).

Rapidement, cette méfiance des « masses » se transforma en un mépris élitiste. Cela se voyait dans le vocabulaire péjoratif utilisé : en abondance, comme synonymes de « masse », des mots à connotation négative tels que « chusma » (canaille), « turba » (populace) ou « plebe » (plèbe) étaient employés. En ce sens, le politicien et homme d’État libéral modéré, Carlos Lozano Lozano, dans une conférence de mars 1943, déplorait ce mépris du Parti conservateur pour les masses. De son côté, le poète et politicien conservateur acclamé, Guillermo Valencia, pour discréditer un important acte syndical, décrivait d’un ton méprisant, qu’au Congrès syndical de Cali en février 1938, il y avait une : « masse amorphe, apathique, ignorante, sentimentale »[10].

Ainsi, parmi les stéréotypes dénigrants, abondaient les idées de l’ignorance et de l’ingéniosité des masses qui les transformaient en une proie facile des « agitateurs et manipulateurs ». À vrai dire, dans de nombreux textes, les intellectuels de droite décrivaient un peuple colombien ignorant et analphabète, totalement incapable et facilement manipulable lors des élections. Ils étaient convaincus que le peuple « naïf » pouvait se laisser tromper par le premier populiste qui apparaissait. Également, les élites colombiennes brandirent souvent le spectre de la menace du chaos quand les masses prenaient le pouvoir. Dès lors, les masses en action étaient considérées comme source de désordre.

Ainsi, d’après leurs interprétations, la Colombie qui avait élu López Pumarejo, était présentée comme un modèle type du désordre tragique que subissaient des pays gouvernés par des foules irresponsables. D’ailleurs, pour le célèbre politicien et théoricien réactionnaire Silvio Villegas, en 1930, l’avènement de la République libérale avait brisé les digues de l’ordre et la discipline avaient été brisées, permettant aux masses « jacobines » d’arriver au pouvoir et d’anéantir les piliers traditionnels de la république (Villegas, 1937). En conséquence, pour les élites politiques colombiennes, les « masses » inoffensives pouvaient devenir dangereuses lorsqu’on leur donnait la possibilité de gouverner. C’est pourquoi, la prestigieuse revue La Revista Javeriana se préoccupait du fait que la Colombie devienne un terrain propice à l’incubation de la révolution prolétarienne des masses. Pire encore, comme l’écrivait La Patria, le 9 avril 1953, « une foule armée » devenait une menace incontrôlable, comme l’avaient démontré, selon eux, les groupes « enragés déchaînés » durant le Bogotazo, après la mort de Gaitán en 1948.

De ce fait, le terme de « masse » devint synonyme d’anarchie, de chaos, de désordre et de menace existentielle contre la « vraie » Colombie, « celle des valeurs traditionnelles » et de « l’ordre ». Sans surprise, la menace du chaos social était présente dans les écrits des deux partis politiques tout au long de la période étudiée. En juillet 1934, l’éminent homme d’État libéral Esteban Jaramillo déclara que la révolution sociale était l’une des grandes menaces de la nation. De son côté, le 27 novembre 1936, le conservateur Guillermo Valencia avertit que le communisme international qui manipulait les masses attaquerait la Colombie, tôt ou tard, agissant pour l’instant comme « larve furtive ». De sorte que, le 18 février 1936, le journal El Colombiano critiqua la tendance du libéralisme social à encourager les masses vers la politisation, favorisant ainsi l’éclosion de mouvements civiques, rebelles, violents et anarchistes qui avaient soumis « des milliers de citoyens à la faim, à la torture ou à la mort ».

Mais, loin de ces caricatures des « masses » au bord de la révolution violente, la réalité était différente : les secteurs populaires respectaient les canaux démocratiques et républicains et la plupart d’entre eux n’avaient pas l’intention de dépasser le cadre institutionnel existant. C’est-à-dire qu’à aucun moment il n’y eut de prétentions sérieuses de révolution violente comme le présentait la presse réactionnaire et conservatrice d’alors. Le comportement électoral, démontre qu’à partir des années 1930 et 1940, la majorité des classes populaires soutinrent la voie du réformisme institutionnel et démocratique, non un projet révolutionnaire. Cela dit, dans l’atmosphère de polarisation et de tension des années 1930, les élites colombiennes vont disqualifier toute opposition, en les accusant de vouloir imposer en Colombie une révolution violente ou un régime communiste. De cette manière, le mot « masse » devenait une sorte d’épouvantail, de repoussoir, un mot associé à une multitude de connotations négatives.

Ainsi, face à la politisation des masses et à l’effervescence sociale, de nombreux secteurs de droite demandaient une répression implacable et l’instauration d’un régime autoritaire. Parmi eux, le journal El Colombiano, en 1936, implora une répression dure contre la rébellion des foules car, soulignait-il, la démocratie n’était ni une complicité avec les agitateurs, ni une soumission au caprice des foules. Certains secteurs conservateurs défendirent, sans ambages, l’instauration d’un régime fasciste, sous une discipline de fer et le poing d’un « caudillo » à la poigne ferme, pour lutter contre ce qu’ils qualifiaient de « dictature des bas-fonds, de l’impréparation et de l’ignorance »[11].

5. La stratégie de l’amalgame et de la stigmatisation : un instrument pour décrédibiliser et marginaliser les alternatives politiques et sociales

À partir des années 1930, l’une des pierres angulaires de l’argumentaire réactionnaire des élites politiques colombiennes fut, sans aucun doute, la décrédibilisation et la satanisation des masses qui avaient investi le champ politique au travers des syndicats, de partis politiques, de manifestations massives et en soutenant des présidents réformistes. Dès lors, dans la propagande discursive des élites colombiennes, le terme de « masse » ou « de rouge » était clairement un élément de langage repoussoir, un terme qui désignait, le mal, la menace, le chaos, la destruction de la patrie

En dramatisant la menace d’une révolution sociale fantasmée, on justifiait l’usage de la force et de la violence pour en finir avec l’évolution démocratique de la société colombienne. Ainsi, on suggérait que tous les moyens étaient bons pour abattre ce danger existentiel. Car, par l’amalgame et la stigmatisation, l’élite colombienne utilisait l’assimilation réductrice entre masse et menace communisme. Par exemple, le Conseil municipal de Barranquilla, le 18 août 1936, assimilait l’action des masses en Colombie aux excès du communisme en Espagne[12]. Donc, la dénonciation de cet ennemi « rouge », permettait de stigmatiser toute critique ou alternative comme une atteinte à la liberté, à la nation et à la démocratie. Par ce biais, toute réforme qui bouleversait ou questionnait l’ordre régnant était considérée comme une incitation des « rouges » agents du bolchévisme international.

En réalité, derrière cet artefact discursif, il y avait la volonté d’une justification d’un gouvernement élitiste et autoritaire. Par opposition à la politisation des masses, les droites colombiennes exaltaient l’action des minorités dirigeantes, avant-gardistes et régénératrices. La régénération nationale qu’ils prônaient était nécessairement hiérarchique, verticale et encadrée par une élite dirigeante, soi-disant compétente et patriote, chargée de sauvegarder les traditions colombiennes. C’est pourquoi, après un retour d’Italie en 1948, le diplomate colombien Eduardo Caballero Calderón conseilla au ministère des Relations extérieures de faire comprendre aux masses que l’effondrement des élites vertueuses était un recul décisif dans l’histoire de l’humanité[13].

En d’autres termes, les droites colombiennes reprochaient au libéralisme d’avoir transformé cette république oligarchique d’ordre en « une république jacobine, chaotique et malade ». Ainsi, en 1938, Silvio Villegas considérait que la décadence colombienne était due à la fin du gouvernement des hommes exemplaires qui, pendant un demi-siècle, avaient été les garants des lois, la liberté, la justice, avant de sombrer dans la barbarie[14]. Par conséquent, dans le spectre nationaliste colombien, ont triomphé les concepts élitistes de pouvoir qui légitimaient la nécessité du gouvernement des « capables ». À la différence d’un gouvernement soutenu par la « plèbe et des masses » qui plongeaient les pays dans la tragédie. Donc, la dénonciation de cet ennemi « rouge », permettait de stigmatiser toute critique ou alternative comme une atteinte à la liberté, à la nation et à la démocratie. Par ce biais, toute réforme qui bouleversait l’ordre régnant était considérée comme une incitation des « rouges » agents du communisme international[15].

En général, la désignation ‘un ennemi interne’ fut un élément structurant de la vie politique colombienne, une constante au cours du XXᵉ siècle. Ainsi, successivement, se succédèrent l’instrumentalisation de l’épouvantail « rouge », puis « narcotrafiquant », puis « terroriste ». Tout d’abord, l’agitation sociale croissante des années 1920 et 1930 fit faire émerger les prémices du discours du péril rouge en Colombie. Puis, l’infusion des idées fascistes dans les années 1930 et 1940 favorisa un antisémitisme croissant dans une frange importante des élites colombiennes, qui allaient dénoncer une supposée « conspiration judéo-bolchevique ». Postérieurement, avec les prémices de la Guerre froide, s'imposa dans les discours de l’époque une « supposée » menace asiatique « jaune », qui faisait référence aux soviétiques et à la propagation communiste en Asie, qui selon les droites colombiennes, avaient pénétré le pays et donnaient des ordres aux mouvements de gauche colombiens. Postérieurement, en 1959, avec la victoire de la révolution cubaine, la menace communiste prit un visage latino-américain : avec la mise en place de la doctrine de la sécurité nationale dans le cadre de l’endiguement anticommuniste à l’échelle continentale. Par la suite, la prolifération des mouvements guérilleros colombiens durant les années 1960 et 1970, allait recentrer la question de l’ennemi « rouge », en privilégiant, dans les discours, le danger de la lutte contre l’ennemi intérieur et la mise en place d’une répression brutale contre toute opposition contestataire qui était immédiatement stigmatisée avec les mouvements subversifs. Puis, à partir des années 1980, avec l’émergence du phénomène du narcotrafic prédomina le discours de guerre contre la drogue. Enfin, durant la présidence d’Alvaro Uribe (2002-2010) et sa politique répressive régna l’idée de guerre nationale contre le terrorisme insurrectionnel. Finalement, depuis les années 2000 et l’avènement du chavisme chez le voisin vénézuélien et d’une vague progressiste sur l’ensemble du continent, mit à l’ordre du jour une supposée menace « Castro-chaviste ».

Cette méthode a d’ailleurs été dénoncée par le prix Nobel de littérature Gabriel García Márquez en 1986, affirmant que l’État colombien utilisait de manière récurrente une stratégie de l’amalgame et de la diabolisation. Ainsi il y a eu une véritable instrumentalisation des boucs émissaires -les minorités, les guérilleros, Pablo Escobar, etc.-, auxquels on va mettre sur le dos tous les crimes, sans enquête approfondie. Par ce biais, l’État va profiter de la distorsion de la réalité auprès de l’opinion publique pour se dédouaner de nombreux crimes d’État dont il est accusé. Surtout, ces boucs émissaires allaient permettre de justifier et de légitimer la marginalisation et l’éradication des alternatives politiques tout au long du XXᵉ siècle et d’une politique répressive et autoritaire. En effet, de nombreuses lois -sous prétexte d’état d’exception-vont permettre de justifier une « guerre sale » de l’État contre la société et les opposants, marquée par : l’actions de groupes paramilitaires, agissements illégaux de l’armée nationale à travers des opérations secrètes de brigades et utilisation abusive et constante des états d’exception et la justice militaire.

Conclusion

Une conjonction d’événements provoqua une crise de légitimité et d’autorité des élites politiques colombiennes, fissurant le vieil édifice de l’ordre oligarchique conservateur qui avait gouverné le pays depuis plus de cinquante ans. Ce climat de crises multiples favorisait l’agitation sociale et l’avènement de la politisation des masses, visibles dans leur dynamisme, à travers de syndicats, des partis politiques et dans leur soutien décisif à des présidents réformateurs. En effet, ce sont surtout les projets démocratiques réformistes incarnés par La Révolution en marche de López Pumarejo ou par le libéralisme social de Jorge Eliécer  Gaitán, qui, en gagnant des élections, ont contesté les fondements de l’élitisme politique et du régime oligarchique.

En particulier, le poids politique des classes populaires, avec leur politisation croissante par les syndicats et les partis politiques alternatifs, était la confirmation concrète des pires craintes que les élites politiques avaient pressenties depuis les années 1920 avec l’essor progressif des mobilisations sociales et l’apparition au premier plan de la question sociale au détriment de la question raciale. De sorte qu’au cours des années 1930 et 1940 s’opéra une mutation du bouc émissaire instrumentalisé par les élites pour se maintenir au pouvoir. En effet, avant 1930 la cible privilégiée des attaques oligarchiques était l’hétérogénéité ethnique et culturelle de la nation et donc des différentes composantes de la diversité – Afro-Colombiens, Autochtones, Métis –, jugées comme la cause du sous-développement de la nation. Mais, après 1930, sans que le racisme ne disparaisse, émergea au premier plan la question sociale et politique avec la politisation de masses et la crise de 29, provoquant une crise de légitimité.

Cette crise déclencha logiquement une réaction agressive d’un large spectre des droites traditionnelles, réactionnaires et nationalistes.  Ces dernières ont interprété l’avènement des masses en politique avec un certain catastrophisme. Pour elles, ces mouvements, stimulés par les idéologies socialistes et révolutionnaires, qui exprimaient avec insistance leur désir de changement dans tous les domaines, étaient un danger pour la « vraie » Colombie, foncièrement traditionnelle et conservatrice. Dès lors, leur soutien décisif aux projets réformistes de l’aile sociale du Parti libéral colombien, accentuait le malaise et la préoccupation de l’élitisme traditionnel, qui allait s’approprier la perspective de « la révolte des masses » d’Ortega y Gasset pour décrire une « rébellion des masses » qui menaçait l’ordre social en Colombie.

Ainsi, dans une stratégie permanente de lutte, les élites conservatrices commencèrent à diaboliser et à décrédibiliser les mouvements sociaux et les alternatives politiques en instrumentalisant des boucs émissaires, en leur adossant des connotations négatives et en les culpabilisant des maux de la nation. Par ce procédé, des mots comme « masse » ou « rouge », abondamment utilisés avec des visées idéologiques, devinrent les synonymes du danger, de la menace, du chaos et de l’anarchie qu’il fallait à tout prix éviter. Car, en définitive, derrière cette instrumentalisation du bouc émissaire et de l’ennemi intérieur se cachait la volonté de justifier et de légitimer un coup de force et un régime autoritaire pour mettre fin à ce prétendu « danger existentiel ». Cet usage de l’amalgame et de la stigmatisation d’un bouc émissaire fut un instrument utilisé tout au long du XXᵉ siècle pour préserver le statu quo et marginaliser de la vie politique et de la communauté nationale les différentes alternatives politiques et sociales.

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Notes 

[1] Projet politique de réformes sociales modérées sur le plan social, politique et religieux.

[2] Division de la société coloniale en classes sociales caractérisée par un système de castes qui tenait compte de la couleur de peau : en haut de la pyramide sociale les Blancs et en bas les autochtones et les esclaves. Ce système n'était pas seulement un système de discrimination raciale, mais un réel système de domination politique et économique.

[3] Personnes d’origines espagnoles ou européennes nées sur le continent américain.

[4] « El predominio conservador », El Colombiano, 3 janvier1930.

[5] « El judaísmo en la instrucción pública del régimen », El Siglo, Bogotá, 7 avril1938.

[6] Villegas Silvio, « Nacionalismo colombiano ». El Colombiano, Medellín, 12 de marzo de 1938, p. 5.

[7] Mainmise et hégémonie des deux partis historiques depuis l’indépendance : Parti libéral et Parti Conservateur colombien.

[8] « La demagogia », La Patria, Manizales, 13 septembre 1930.

[9] La Violence (1948-1953) fut l’une des périodes les plus sanglantes de l’histoire de la Colombie : plus de trois cent mille morts selon les politiciens libéraux de l’époque et cinquante mille orphelins.

[10] Valencia Guillermo, « El Congreso Sindical de Cali », La Patria, Manizales, 1février1938, p. 3.

[11] Azula Barrera Rafael, « La rebelión de los “de abajo” », Derechas, Bogotá, 14 octobre1936, p. 3.

[12] « El concejo protesta por los asesinatos de España », El Siglo, Bogotá, 18 août1936, p. 7.

[13] AGN. Caja 286, carpeta 52, folio 198. Madrid, 10 juillet1948, de Eduardo Caballero Calderón al MRE.

[14] « Ideario de Derechas », La Patria, Manizales, 13 février 1938, p. 5.

[15] « Entre Méjico y Rusia », El Siglo, Bogotá, 14 février1936.

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