Artiste, ingénieur et docteur en Sciences de l’art et philosophie (Panthéon-Sorbonne, 2008) dont la pratique et la recherche se situent à la croisée de l’art, de l’architecture et des sciences humaines. Formé également en sociologie (Université Paris Descartes), il est chercheur associé au CEAQ et collaborateur scientifique à l’Observatoire des Processus de Communications. Ses travaux portent sur la fin de vie, la plasticité cérébrale, l’éthique médicale et les représentations sociales, et s’appuient sur un réseau de collaborations internationales (Paris, Chicago, New York). Il est membre du comité de rédaction de la revue M@GM@.
Abstract
Le signe tragique des destins humains et d’un dérèglement du monde s’inscrit, aujourd’hui comme hier, dans les images de nos souvenirs. Mais, ces images ne sont pas seulement des archives. Elles sont, ainsi que le film d’Asmae El Moudir le donne magistralement à voir, des matériaux pour une réinvention perpétuelle. Ce n’est pas l’effet d’une avancée, ni celui d’un recul : c’est le mouvement même de la vie qui, dans ses recommencements incessants, ne cesse de rejouer, sur de nouvelles scènes et avec de nouveaux acteurs, la vieille question de savoir qui nous sommes — et qui nous pourrions devenir.
Maria Sibilla Merian (1647-1717), Metamorphosis Insectorum Surinamensium (Amsterdam, 1705).
L’identité en question : le « Je » et ses mondes
« Il y a certains philosophes qui imaginent que nous avons à tout moment la conscience intime de ce que nous appelons notre ‘’moi’’ ; que nous sentons son existence et sa continuité d'existence ; et que nous sommes certains, plus que par l'évidence d'une démonstration, de son identité et de simplicité parfaites ».
Cette sentence de Hume, placée en exergue du présent volume, en éclaire rétrospectivement toute la portée. Car, à lire les neuf études qui composent ce second numéro, une évidence s’impose, aussi lumineuse que déconcertante : l’identité n’est pas cette présence intime, continue et certaine que les philosophes critiques du XVIIIᵉ siècle entreprirent déjà de déconstruire. Elle est, plus radicalement encore, un chantier — perpétuellement ouvert, jamais achevé, toujours traversé par les tensions, les réajustements et les réinventions que la vie en société, en langues, en images et en mémoires ne cesse d’y susciter.
Ce que ces neuf contributions donnent à voir, chacune à sa manière et depuis son territoire disciplinaire, c’est la prodigieuse plasticité du « Je » aux prises avec ses mondes. Mondes numériques où se fabrique l’altérité, chez Mohamed Msalmi, et où se rejouent, sous une forme algorithmiquement amplifiée, les normes patriarcales du contrôle social, chez Houssem Guedich. Mondes éducatifs où se négocie, en Bolivie, la possibilité d’une école décoloniale enracinée dans les savoirs indigènes, comme le montre Elsa Vetro Poncin. Mondes cinématographiques où la mémoire familiale, dans ses silences et ses démentis, devient le matériau d’une réinvention identitaire, ainsi que l’analysent Imane El Guelai et Karima Benelbida. Mondes politiques où le récit, longtemps marginalisé au nom d’une rationalité argumentative exclusive, retrouve ses droits dans l’espace délibératif, selon la démonstration de Belgacem Krissaane. Mondes linguistiques où la traduction, délestée de toute attache à une langue maternelle originaire, s’affirme comme un lieu d’appartenance pour le sujet en exil de ses propres origines, dans la réflexion poignante d’Amira Zegrour. Mondes discursifs où la métaphore conceptuelle structure, cadre et instrumente l’identité nationale, comme le met en lumière Samir Abbassi. Mondes historiques où la figure du bouc émissaire, raciale puis sociale, légitime en Colombie l’autoritarisme d’État, ainsi que l’expose Sebastian Camilo. Mondes épistémologiques, enfin, où la linguistique elle-même, confrontée à la fluidité des identités contemporaines, se voit contrainte d’interroger ses propres outils et ses propres frontières, dans la contribution conclusive d’Ala Eddine Bakhouch.
Partout, dans ces espaces multiples et pourtant convergents, se déploie une même volonté d’autodétermination — ce désir, pour chaque sujet, d’émettre sa propre individualité identifiée, de faire valoir son « Je » dans des contextes qui trop souvent l’assignent, le contraignent ou le réduisent au silence. Cette volonté n’est pas un caprice de l’époque ni un luxe de sociétés postmodernes. Elle est, comme ces textes le donnent à lire avec une acuité clinique, une nécessité vitale : celle de recréer, à travers ses résolutions propres, le sens et la cohérence d’une trajectoire de vie que la communauté — qu’elle soit nationale, religieuse, professionnelle ou familiale — ne saurait pas garantir.
Car tel est bien le paradoxe qui traverse l’ensemble de ce volume : plus les cadres collectifs se fragilisent, plus ils se font contraignants. Plus les appartenances traditionnelles se dissolvent, plus elles se réarment sous des formes inédites. Et plus le sujet aspire à une authentique maîtrise de son destin, plus il se heurte à des dispositifs — discursifs, institutionnels, technologiques — qui conditionnent, orientent et parfois verrouillent ses possibilités d’expression. Le glissement du collectif vers l’individuel, si souvent diagnostiqué comme le propre de nos modernités, n’est pas un mouvement univoque. Il est, plus profondément, une tension entre deux logiques irréconciliables : celle d’une cohérence subjective que le sujet entend exercer sur la signification de ses actes et de ses choix, et celle d’une influence directive — sinon autoritaire — que les organisations, les institutions et les États exercent sur la formulation même des projets individuels.
Cette tension, les études réunies ici ne prétendent pas la résoudre. Elles s’attachent plutôt à en cartographier les manifestations, à en sonder les ressorts, à en décrire les effets. Elles montrent, avec une précision parfois clinique, comment les dynamiques identitaires peuvent, dans certaines configurations, basculer vers des phases conflictuelles — lorsque le sujet, confronté à une perte de repères, à une anxiété chronique ou à une captation de sa parole, se replie sur lui-même et masque, sous une apparence de renoncement, l’intégralité de ses capacités et de son dynamisme expressif. Mais elles montrent aussi, avec une égale netteté, que d’autres phases sont possibles : phases exaltantes, où la recherche de nouveaux contacts, de nouveaux réseaux, de nouvelles formes de reconnaissance engendre ce sentiment capacitaire positif qui permet au « Je » de se déployer dans toute son acuité représentationnelle.
Entre ces deux pôles — la diffusion représentationnelle du soi et son acuité — se joue l’essentiel de ce que nous pourrions nommer, avec les auteurs de ce volume, la politique de l’identité personnelle. Non pas au sens étroit que ce syntagme a pris dans certains débats contemporains, mais au sens le plus large : celui d’une interrogation sur les conditions sociales, discursives et institutionnelles qui rendent possible — ou qui entravent — l’émergence d’un sujet pleinement autorisé à dire « Je ».
Cette politique, les textes qui précèdent l’explorent selon trois dimensions complémentaires. La première est celle de l’imagination : cette faculté par laquelle le sujet se projette au-delà des déterminismes qui le constituent, et invente, à partir des symboles et des récits que sa culture met à sa disposition, des configurations inédites de lui-même. La seconde est celle de la relation : cette dimension sociale de l’être par laquelle l’identité personnelle ne cesse de s’éprouver et de se transformer au contact d’autrui — dans le service gratuit, la médiatisation, la participation communautaire. La troisième, plus discrète mais non moins prégnante, est celle de la spiritualité : cette interrogation sur le sens ultime des engagements qui tissent une vie, sur la conscience et sur l’aspiration au bonheur qui, sourdement, travaillent toute quête identitaire authentique.
La politique de l’identité personnelle existe-t-elle ?
À cette question que le présent volume n’a cessé, en creux, de formuler, les neuf contributions qui le composent apportent une réponse aussi ferme que nuancée. Oui, elle existe — mais non comme un programme ou une doctrine. Elle existe comme exigence : celle pour les populations marginalisées, pour les sujets en situation de minorisation, pour les individus aux prises avec des assignations qu’ils n’ont pas choisies, de regagner une autodétermination éminente et une plus grande liberté politique. Elle existe comme pratique : celle de la traduction sans langue maternelle, du récit contre l’argumentation froide, de la mémoire contre l’oubli institutionnel, de la métaphore contre le cadrage imposé. Elle existe, enfin, comme interrogation sur la possibilité même, pour le sujet contemporain, de faire entendre sa voix singulière dans le vacarme des discours dominants.
Car telle est bien, en dernière instance, la leçon que ce volume nous laisse. À travers la diversité de leurs terrains et de leurs méthodes, les auteurs réunis ici nous rappellent que l’identité n’est jamais un donné, toujours un conquis — et que cette conquête est fragile, révocable, indéfiniment à recommencer. Ils nous rappellent aussi qu’elle est, inséparablement, une conquête politique : que le « Je » le plus intime est toujours solidaire d’un « Nous » plus vaste, et que la liberté de se dire est aussi la liberté de se tenir aux côtés de ceux qui, privés de parole, n’ont pas encore accès à cette liberté.
Le signe tragique des destins humains et d’un dérèglement du monde s’inscrit, aujourd’hui comme hier, dans les images de nos souvenirs. Mais, ces images ne sont pas seulement des archives. Elles sont, ainsi que le film d’Asmae El Moudir le donne magistralement à voir, des matériaux pour une réinvention perpétuelle. Ce n’est pas l’effet d’une avancée, ni celui d’un recul : c’est le mouvement même de la vie qui, dans ses recommencements incessants, ne cesse de rejouer, sur de nouvelles scènes et avec de nouveaux acteurs, la vieille question de savoir qui nous sommes — et qui nous pourrions devenir.
Puisse ce volume contribuer, modestement, à maintenir ouverte cette question.