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L’identité : discours, mémoires et métamorphoses / Sous la direction de Ala Eddine Bakhouch / Vol.24 N.1 2026

Structurer l’identité par la métaphore : analyse critique des discours politiques de la gauche et de la droite en France

DOI: 10.17613/9gsp8-2ga17

Samir Abbassi

magma@analisiqualitativa.com

Doctorant en linguistique à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Sfax (Tunisie). Ses recherches, inscrites dans le cadre de la linguistique cognitive, portent sur l’analyse de la métaphore conceptuelle dans le discours politique tunisien et mondial. Il s’intéresse particulièrement à la dimension culturelle et contextuelle des métaphores, ainsi qu’au rôle du cadrage métaphorique dans la construction et la légitimation des représentations politiques.

 

Abstract

Cet article examine les métaphores conceptuelles mobilisées pour penser l’identité dans le discours politique français, à travers une étude de cas comparative de deux figures emblématiques situées aux extrémités du spectre politique : Jean-Luc Mélenchon à l’extrême gauche et Éric Zemmour à l’extrême droite. L’objectif est de mettre en lumière les réseaux lexicaux et les structures métaphoriques qui la sous-tendent, afin de comparer les manières dont l’identité y est construite, mobilisée et instrumentalisée. S’inscrivant dans le cadre théorique de la théorie des métaphores conceptuelles (Lakoff & Johnson, 1980), cette recherche s’appuie sur la méthodologie de l’analyse critique des métaphores (Critical Metaphor Analysis). Ce croisement permet d’articuler une approche linguistique fine à une lecture critique des enjeux socio-politiques.

 

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Maria Sibilla Merian (1647-1717), Metamorphosis Insectorum Surinamensium (Amsterdam, 1705).

Introduction

Les conflits armés, l’instabilité politique et, plus récemment, les effets de plus en plus perceptibles des dérèglements climatiques (Cournil, 2023) ont contribué à une intensification sans précédent des mouvements migratoires à l’échelle mondiale. Un nombre croissant de personnes se voient contraintes de quitter leur pays d’origine dans l’espoir de trouver ailleurs des conditions de vie plus sûres et un avenir plus prometteur. Ces migrations s’orientent en grande partie vers les pays du Nord, notamment l’Europe, où elles suscitent un regain de débats publics et politiques sur les enjeux de l’immigration, particulièrement autour de la notion d’« identité nationale ». Dans ce contexte, on observe une résurgence de mouvements politiques nationalistes, longtemps en berne, qui expriment des inquiétudes face à ce qu’ils perçoivent comme une menace pour la cohésion culturelle et sociale des sociétés d’accueil. Les populations migrantes, souvent issues de sphères culturelles, religieuses et linguistiques différentes, deviennent ainsi les figures centrales de tensions identitaires renouvelées. Face à ces dynamiques, les réponses politiques et sociales à la question migratoire varient considérablement d’un pays à l’autre, mais également au sein d’un même État. Cette diversité se reflète notamment dans les concepts mobilisés pour penser l’accueil et la coexistence des populations migrantes : assimilation, intégration, insertion, adoption, et par ailleurs, plus récemment, transnationalisme et créolisation (Van Eeckhout, 2006 ; Gaillard, 1997 ; Kopf, 2023 ; Laubenthal, 2023). Ces notions traduisent des conceptions multiples et parfois concurrentes de l’identité nationale, révélant la complexité des enjeux contemporains liés aux migrations.

Dans le contexte français, la question identitaire s’est imposée ces dernières années comme un enjeu de tout premier plan, au point de constituer une constante des campagnes électorales, celle de 2022 n’ayant pas fait exception (Koukoutsaki-Monnier, 2010 ; Alduy, 2024). Deux candidats à l’élection présidentielle, Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon, incarnent de manière particulièrement contrastée deux conceptions de l’identité nationale et, corrélativement, du traitement de la question migratoire. Candidat d’extrême droite, Zemmour a fait de l’identité l’axe central de son projet politique, condensé dans son slogan programmatique « Pour que la France reste la France »[1]. Dans ce texte, où le terme « identité » est mentionné à vingt-huit reprises, il affirme vouloir préserver « l’identité de la France » et plaide pour un retour à l’assimilation comme moyen de « refaire des Français ». À l’opposé de l’échiquier politique, Jean-Luc Mélenchon, figure majeure de la gauche, adopte une position radicalement différente. Sans proposer un modèle systématisé, il s’oppose explicitement à l’approche assimilationniste et défend la notion de « créolisation », qu’il conçoit comme un processus naturel et spontané de métissage culturel, échappant à la volonté consciente des individus.

Le choix d’un concept plutôt qu’un autre n’est jamais neutre ; il reflète, comme le souligne Van Eeckhout (2006), « des philosophies politiques (très) différentes » et, ajouterions-nous, des conceptions distinctes de « l’identité nationale ». Dans la perspective de la théorie de la métaphore conceptuelle (désormais TCM) élaborée par Lakoff et Johnson (1980), qui met en avant la diffusion et la persistance des métaphores dans nos représentations, ces notions relèvent toutes de ce que l’on peut qualifier de métaphores « mortes ». Elles procèdent en effet d’une extrapolation de leur sens premier : familial pour l’« adoption », spatial et géométrique pour « l’intégration » et « l’insertion », organique pour « l’assimilation », ou encore linguistique et culturel pour la « créolisation ». Or, même figées et mortes, ces métaphores continuent d’exercer une influence sur nos manières de concevoir, en l’occurrence, la question de l’identité nationale et le traitement des immigrés dans les sociétés d’accueil. Cette situation rend nécessaire une analyse approfondie de ces concepts et des réseaux métaphoriques qu’ils sous-tendent dans le discours politique. Un tel travail a déjà été amorcé par certaines approches conceptuelles relevant de l’Analyse Critique du Discours (ACD), et plus spécifiquement de l’analyse critique des métaphores (ACM). Toutefois, ces analyses, souvent centrées sur les métaphores de surface, ne permettent pas de dégager pleinement les schémas conceptuels structurants qui, d’un mouvement politique à l’autre, reconfigurent la conception de l’identité nationale.

En effet, le contexte récent a favorisé la prolifération des travaux consacrés aux métaphores liées à l’immigration et à la manière dont les partis politiques européens construisent métaphoriquement la figure de l’immigré dans leurs discours respectifs (Hart, 2011 ; Taylor, 2021). En revanche, peu d’approches se sont attachées à étudier les métaphores qui traduisent la conception de l’« identité nationale » dans le discours politique occidental, et plus rares encore sont les études comparatives qui cherchent à confronter les visions portées par la gauche et la droite (Shakoury et Boers, 2024). C’est précisément à cette lacune que souhaite répondre le présent article. Cette contribution vise donc à comparer les conceptions de l’identité nationale en France à travers les discours de deux figures politiques situées aux extrêmes de l’échiquier : Éric Zemmour, à l’extrême droite, et Jean-Luc Mélenchon, à l’extrême gauche. Dans une perspective résolument conceptuelle, et en nous inscrivant dans le cadre de la TMC, nous montrons que le premier mobilise une représentation de type L’identité nationale est un objet, tandis que le second déploie une conception que l’on peut résumer par L’identité nationale est un processus en mouvement.

Dans ce qui suit, nous nous proposons d’identifier et de comparer les conceptions de l’identité nationale française chez Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon. L’idée directrice de cette démarche est que l’usage des métaphores dans la construction de l’identité nationale mérite d’être mis en lumière, afin de révéler les implications idéologiques, politiques et pratiques que chacune de ces conceptions entraîne dans le traitement de la question migratoire. Notre hypothèse est que la métaphore constitue un instrument privilégié de cadrage discursif, permettant de faire prévaloir un certain point de vue sur un autre. Une telle approche s’inscrit dans la tradition de la linguistique cognitive, dont les fondements seront présentés ultérieurement. Dans cette perspective, notre analyse reposera sur l’examen des métaphores de surface, c’est-à-dire des métaphores linguistiques mobilisées par les deux candidats, que nous mettrons en relation avec les métaphores conceptuelles auxquelles elles se rattachent. Il s’agira ainsi de dégager la conception de l’identité nationale telle qu’elle se manifeste à droite, chez Éric Zemmour, et à gauche, chez Jean-Luc Mélenchon, en la reconstituant à partir du réseau métaphorique qui structure leurs discours respectifs.

1 La France : bref retour sur les conceptions de l’identité nationale et la polémique des concepts

Le concept d’identité nationale est réputé pour sa complexité et son flou, ce qui ouvre la voie à de multiples interprétations, tant dans le discours académique que politique. En sciences sociales, l’identité nationale est souvent définie comme « un sentiment collectif d’appartenance à une nation, dont les membres partagent les mêmes attributs et les mêmes valeurs, se distinguant ainsi des autres nations » (Guibernau, 2007 : 11)[2]. Ses éléments constitutifs sont notamment « des ancêtres fondateurs, une histoire, des héros, une langue, des monuments, des paysages et un folklore » (Thiesse, 2014). Historiquement, la conception de l’identité a connu plusieurs phases (Luce, 2007 : 11). Dans une perspective traditionnelle, l’identité — y compris au sens politique d’identité nationale — était appréhendée selon une vision ethnologique et culturelle « comme la nature profonde et quasi immuable des peuples », voire comme « un fait de nature » se transmettant ataviquement de génération en génération. Dans ce cadre, elle apparaissait comme une réalité figée, héréditaire et presque biologique. Toutefois, l’essor de la sociologie constructiviste a permis de reconsidérer l’identité comme « un pur produit de la subjectivité des communautés considérées » (Ibid.). Désormais, elle est envisagée comme le résultat de la socialisation. C’est dans cette perspective que, comme le souligne de Gaulejac (2016 : 177), « les théoriciens actuels de l’identité ont intégré cette vision dynamique et dialectique en préférant évoquer des processus identitaires plutôt qu’une entité qui évoque la stabilité et la permanence ».

En France, le concept d’identité nationale s’est toujours trouvé tiraillé entre ces deux conceptions, avec toutefois une nette prédominance de la conception traditionnelle et essentialiste. En effet, bien que la France soit historiquement une terre d’immigration, son rapport à l’altérité reste singulier. Comme le rappelle Bainville (1924 : 6) dans Histoire de France, « la fusion des races a commencé dès les âges préhistoriques. Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation ». Toutefois, malgré cette longue tradition de métissage et d’ouverture, la France, à la différence des pays de tradition anglo-saxonne, a conservé une attitude méfiante à l’égard du communautarisme, du multiculturalisme et de l’intégration au sens anglo-saxon du terme. Martigny (2016 : 11) explique cette spécificité par la place centrale qu’occupe la culture dans la définition de l’identité française[3]. En effet, la culture française s’est construite autour d’un mythe républicain universaliste, qui non seulement refuse le pluralisme identitaire et culturel, mais en redoute également les effets sur sa propre légitimité. Depuis la Révolution, cette logique s’est traduite par des politiques d’assimilation des minorités et par la marginalisation systématique des langues régionales, au nom de l’unité nationale. Ainsi, même si « la controverse sur l’identité nationale déchire les familles politiques » (Martigny, 2016), la France a maintenu les principes de son modèle républicain : « accepter les immigrants, à condition qu’ils se coulent dans la matrice de l’identité française » (Gaillard, 1997 : 122). Or, bien que le discours officiel continue de privilégier le terme d’« intégration », celui-ci renvoie en réalité, dans la pratique et l’imaginaire national, à une logique beaucoup plus proche de l’assimilation :

Le modèle français d’intégration se définit par opposition à l’archétype anglosaxon : se référant au passé et aux valeurs qui ont fondé la République, il repose en fait sur l’idée d’assimilation. Cette conception a des conséquences importantes : la France ne reconnaît pas légalement les communautés ethniques, raciales ou culturelles ; celles-ci ne constituent pas un levier de la politique sociale comme au Royaume-Uni ou aux États-Unis ; elles n’apparaissent généralement pas dans les statistiques. Par assimilation, on entend surtout la maîtrise du français et le respect des principes républicains, mais la notion n’a aucun fondement juridique. Seul existe dans la loi le « défaut d’assimilation », qui autorise à refuser, par exemple pour cause de non-maîtrise de la langue ou de polygamie, la nationalité française. (Van Eeckhout, 2006 : 102)

En effet, ces deux concepts, assimilation et intégration, renvoient, du moins dans leur application idéale, à deux conceptions opposées de l’identité nationale. L’intégration exprime « une dynamique d’échange, dans laquelle chacun accepte de se constituer partie d’un tout où l’adhésion aux règles de fonctionnement et aux valeurs de la société d’accueil, et le respect de ce qui fait l’unité et l’intégrité de la communauté n’interdisent pas le maintien des différences » (Ibid., 101). Elle repose donc sur une conception plurielle et articulée de l’identité, dans laquelle l’individu peut conserver ses références culturelles propres, à condition que celles-ci coexistent avec une identité commune minimale. Il s’agit d’une logique d’inclusion, où la diversité est reconnue, mais encadrée dans un socle partagé de valeurs. À l’inverse, l’assimilation se définit comme un « processus [qui] consisterait en une perte progressive de l’ancienne culture au profit de la nouvelle et, une fois démarré, mènerait inévitablement et irréversiblement à l’assimilation, au sens fort du terme » (Safi, 2006 : 4). L’assimilation conçoit ainsi l’identité comme une entité figée, monolithique et hégémonique, à laquelle tous les individus doivent se conformer.

Récemment, un concept ancien, mais réactualisé, a refait surface dans le débat politique : c’est celui de la créolisation. Jardel (1987) en retrace la genèse, en rappelant que sa première utilisation remonte, selon lui, à avril 1968, sous la plume d’Albert Valdman et de Luc Bouquiaux, pour désigner le processus de contact entre les langues locales et le français dans les Antilles et en Afrique. Ce substantif a connu un renouveau décisif grâce au philosophe et poète Édouard Glissant, qui l’a redéfini comme un processus de métissage entre les cultures. Cette nouvelle acception a été réappropriée par l’homme politique français de gauche Jean-Luc Mélenchon, qui en a fait une manière inédite d’appréhender l’identité française, située à mi-chemin entre un universalisme abstrait, indifférent à la diversité, et un multiculturalisme qui, au contraire, reconnaît ouvertement les différences. Par la suite, le concept s’est théorisé pour devenir une « métaphore des processus qui se déroulent lorsque des sociétés semblent converger en échangeant des apports multiples » (Benoist, 2012 : 13). Quant à Massé (2013 : 137), il va plus loin en y voyant à la fois un choix et une fatalité inhérente à la nature même de l’identité :

La créolisation est tout à la fois métaphore de l’ouverture à l’autre, de la tolérance intégratrice, de la résilience face aux forces d’assimilation, de la résistance face au mépris (néo)colonial, de l’énergie créatrice et de l’identité sculptée dans la diversité. Elle est, enfin, métaphore de la culture elle-même, en tant que principe intégrateur, forme structurante et modèle génératif de symboles et de pratiques.

Aujourd’hui, le débat politique français demeure profondément clivé quant à la conception de l’identité nationale, oscillant entre une vision intégrationniste, qui, dans les faits, repose encore largement sur une logique assimilationniste, et le concept émergent de créolisation, porteur d’une approche jugée trop « poétique » de l’identité. À ce titre, ce concept suscite de vives critiques, notamment au sein de la droite. L’une de ces critiques peut se lire sous la plume de Michel Onfray (2021 : 186), qui considère que « la créolisation passe par la destruction des pays aux fortes identités afin de les diluer dans l’acide d’un métissage généralisé ».

2. Cadre théorique : la théorie des métaphores conceptuelles (TMC)

Depuis Aristote, la métaphore occupe une place singulière dans la tradition intellectuelle occidentale. Longtemps considérée comme une figure de style prestigieuse, elle était perçue comme une manifestation ponctuelle du génie poétique ou rhétorique, relevant davantage de l’art que de la pensée. Cette conception a toutefois été profondément remise en cause par George Lakoff et Mark Johnson dans leur ouvrage fondateur Metaphors We Live By (1980). Les auteurs y soutiennent que la métaphore ne se limite pas à un ornement linguistique ou à une stratégie discursive consciente, mais qu’elle constitue un mécanisme fondamental de la pensée humaine capable de transférer un contenu conceptuel. Comme ils le soulignent, « notre système conceptuel ordinaire, qui nous sert à penser et à agir, est de nature fondamentalement métaphorique » (Lakoff & Johnson, 1996 : 13)[4]. Ainsi, la métaphore dépasse largement le cadre du langage : elle s’enracine au cœur même de la cognition (Hofstadter & Sander, 2013). Chaque jour, nos représentations du monde reposent sur un processus de correspondance (ou mappage) entre un domaine source concret et un domaine cible plus abstrait. Ce mécanisme cognitif consiste à projeter la structure conceptuelle du domaine source sur le domaine cible, en vertu d’une analogie d’expérience et de forme (gestalt). Lakoff et Johnson (1986) illustrent ce fonctionnement par de nombreux exemples issus de l’expérience quotidienne : nous pensons le temps en termes économiques (« Le temps c’est de l’argent »), construisons nos théories comme des édifices (« Une théorie est un bâtiment »), ou encore appréhendons la discussion comme un affrontement (« La discussion c’est la guerre »).

Les avancées de la TMC ont conduit les chercheurs à examiner de plus près la place et la fonction de la métaphore dans le discours politique. Dès leur ouvrage fondateur, Metaphors We Live By (Lakoff & Johnson, 1980), les auteurs esquissaient déjà plusieurs pistes d’analyse, en introduisant des métaphores conceptuelles telles que Le travail est une ressource. Ce n’est cependant qu’au cours des décennies suivantes que ces perspectives seront véritablement appliquées à des corpus politiques authentiques, notamment à travers les travaux de Lakoff (1995, 2007, 2011, 2015) où apparaît la notion centrale de cadrage (framing). Ce concept, issu de la psychologie cognitive[5], désigne, dans le champ de la communication, un phénomène de highlighting-hiding (Kövecses, 2002) qui consiste à mettre en avant certains aspects de la réalité tout en occultant d’autres. Transposée à la sphère politique, cette notion devient un outil d’analyse permettant d’examiner la manière dont les métaphores contribuent à structurer et à hiérarchiser la perception des enjeux publics. Lakoff en fait un concept opératoire pour comprendre comment les métaphores façonnent des narratifs et des représentations dominantes. Les études ultérieures, notamment celles de Mio (1997), Musolff (2004a, 2004b, 2016, 2019, 2024) et Charteris-Black (2006), approfondissent cette perspective en montrant que le discours politique ne se réduit pas à un simple échange linguistique : il constitue un espace de confrontation cognitive, où les acteurs rivalisent pour imposer leurs cadres interprétatifs. Dans cette optique, argumenter revient à engager un véritable combat de cadres, dont l’enjeu n’est pas seulement de choisir le bon cadrage, mais de créer et d’imposer ses propres schémas de pensée (Lakoff, 2015 : 16).

Dans cet article, nous nous proposons d’analyser la manière dont l’identité nationale française est construite dans le discours politique, aussi bien à gauche qu’à droite. En effet, à l’instar de concepts tels que le temps, la théorie ou la discussion, l’identité constitue une notion hautement abstraite et complexe, à laquelle nous n’accédons qu’à travers le recours aux métaphores. Elle est abstraite dans la mesure où elle n’a pas de réalité tangible, mais renvoie plutôt à un rapport symbolique à soi et aux autres ; elle est également complexe, car plurielle et multidimensionnelle, relevant à la fois du psychologique, du social, du culturel et du politique. Une littérature abondante a mis en évidence cette médiation métaphorique incontournable dans la construction discursive de l’identité. Plusieurs travaux ont ainsi exploré les métaphores conceptuelles mobilisées pour représenter les identités nationales dans divers contextes : Penteliuc-Cotosman (2023) et Trim (2024) pour la construction discursive de l’identité française, Stanojević et Šarić (2019) ainsi que Skrynnikova et Astafurova (2020) pour le cas russe ; Hülsse (2006) pour l’identité supranationale de l’Union européenne ; Putz (2019) pour la construction de l’identité hongroise après la Première Guerre mondiale ; Shakoury et Boers (2024) pour la construction de l’identité canadienne dans le cadre du multiculturalisme ; ou encore Wu (2020) pour l’identité nationale hongkongaise. Ces études révèlent une grande diversité de domaines sources mobilisés pour conceptualiser l’identité nationale : certains sont concrets (la famille, les animaux, la nourriture, le corps humain, la maison), d’autres plus schématiques (le schéma du contenant, le chemin ou le bâtiment). Cette variété illustre la plasticité discursive du concept d’identité et son potentiel métaphorique. La plupart de ces recherches convergent vers une même conclusion : le discours politique, quel qu’en soit le bord, exploite le pouvoir cognitif et persuasif de la métaphore afin, selon le contexte, de renforcer ou d’affaiblir le sentiment d’appartenance à une communauté nationale ou supranationale, souvent à des fins électorales ou même stratégiques.

3. Corpus et méthodologie

Pour cette étude comparative des conceptions de l’identité nationale portées par la gauche et la droite, nous avons retenu le format du débat. Ce format met directement en confrontation, et en temps réel, deux visions du monde opposées, permettant ainsi de faire ressortir avec clarté les divergences idéologiques et discursives entre les deux camps. À cet effet, nous avons constitué un corpus oral composé de deux débats télévisés ayant opposé les candidats à l’élection présidentielle de 2022, Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon. Le premier débat, diffusé le 8 octobre 2021 sur la chaîne BFMTV, prend la forme d’un grand format ad hoc d’une durée de 2 heures, 11 minutes et 32 secondes. Le second débat correspond à la rubrique « Face à face » de l’émission « Face à Baba », diffusée sur la chaîne C8 le 27 janvier 2022, et s’étend sur 1 heure, 7 minutes et 11 secondes.

Le cadre méthodologique adopté dans cette étude s’inscrit dans l’approche de l’analyse critique des métaphores. Conçue par Charteris-Black (2004), cette approche vient compléter la théorie des métaphores conceptuelles (Lakoff & Johnson, 1980) en adjoignant, à la dimension cognitive fondatrice, une attention particulière aux dimensions sémantiques, pragmatiques et idéologiques des métaphores en contexte. La CMA envisage la métaphore conceptuelle comme un mécanisme cognitif structurant nos représentations du monde, tout en reconnaissant son rôle potentiel dans la circulation et la légitimation d’idéologies. Le choix de ce cadre méthodologique vise ainsi à mettre en évidence les systèmes de valeur, les intentions discursives et les positionnements idéologiques sous-jacents à l’usage métaphorique dans le discours politique (Ibid.).

L’application de cette approche repose sur une procédure en trois étapes, telle qu'elle a été proposée par Charteris-Black (2005) : identifier, interpréter, puis expliquer les métaphores. Lors de la phase d’identification, nous avons recouru à la méthode Pragglejaz (2007), afin de repérer manuellement les mots et expressions linguistiques à caractère métaphorique renvoyant aux métaphores conceptuelles L’identité nationale est un objet et L’identité nationale est un processus en mouvement, respectivement chez Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon. Dans un second temps (interprétation), les expressions métaphoriques ont été reliées aux métaphores conceptuelles candidates par l’établissement de correspondances (mappings) entre le domaine cible abstrait (l’identité) et les domaines sources concrets : celui de l’objet (figé, immuable) pour la vision attribuée à Zemmour, et celui du processus (vivant, en mouvement) pour celle de Mélenchon. Enfin, la phase d’explication constitue l’aboutissement du processus analytique. Cette étape permet de contextualiser les métaphores identifiées, en en dévoilant les implications rhétoriques et idéologiques. C’est à ce niveau que se révèlent pleinement les fonctions politiques et symboliques des métaphores conceptuelles mobilisées.

4. Analyse

4.1. Résultats

L’examen des métaphores de surface (linguistiques) et des métaphores conceptuelles qu’elles sous-tendent, a révélé deux visions diamétralement opposées de l’identité nationale française chez les deux candidats J-L Mélenchon et Éric Zemmour.

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Tableau 1. Comparaison des métaphores conceptuelles et linguistiques de l’identité chez Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour.

En effet, pour le candidat Jean-Luc Mélenchon, l’identité est envisagée comme un processus en perpétuel mouvement, un être vivant autonome qui évolue, se transforme et s’accroît continuellement. Comme le montre le tableau ci-dessus, cette conception transparaît à travers un réseau de métaphores linguistiques fondées sur des verbes de mouvement — tels que synthétiser, lier, (se) mélanger, faire, former, fabriquer — mais également sur des verbes d’interaction à connotation biologique, comme féconder, se renouveler, (se) produire, s’étendre, s’élargir, s’approfondir, s’interpénétrer, etc. Par cette approche, Mélenchon se démarque de la conception de l’intégration, qui implique une simple inclusion additive d’une identité dans une autre, et rejette, à plus forte raison, celle de l’assimilation, laquelle, selon lui, « signifierait qu’il y a quelque chose d’invariable à quoi on devrait ressembler » (BFMTV). Il défend au contraire l’idée d’un « processus naturel » de créolisation, où l’identité résulte d’une « interpénétration des cultures et [de la] production collective d’une culture commune ».

C’est la nature de la France elle-même. Nous sommes le pays qui pratique depuis longtemps, et le seul en Europe, une forme de créolisation qui est assumée. C’est-à-dire que ce n’est pas autre chose que la création d’une culture commune de gens qui se trouvent au même endroit […] ce qui signifie que depuis le début les cultures arrivent et forment quelque chose de commun. Si bien que la France est ce méli-mélo intéressant, unique au monde, singulier, grandiose qui a permis que des gens très différents fabriquent quelque chose en commun […] la grandeur de la France a tenu à ce processus-là, et ce processus j’y suis attaché. La créolisation n’est pas un choix. C’est une réalité qui permet de faire le pont entre le différencialisme aigu de M. Zemmour qui voit les gens dans des petites cases […] et puis un universalisme que moi-même j’ai pratiqué un peu abstrait qui ne tient compte d’aucune différence. La créolisation dit que les êtres humains se ressemblent et forment quelque chose en commun […] C’est ce qui a fécondé la France, c’est cette immense idée de l’être humain qui est créateur de sa propre histoire. (J.-L. Mélenchon, BFM TV, 8-10-2021)

À vrai dire, Mélenchon s’oppose radicalement à Zemmour dans sa conception de l’identité, et, par conséquent, du modèle migratoire qui en découle. Il défend une conception de l’identité envisagée sous le prisme de la créolisation, qu’il décrit comme un processus à la fois naturel et inéluctable : « D’ailleurs, ni vous ni moi n’y pouvons rien, ça se fait tout seul », affirme-t-il face à Zemmour. Sur le plan théorique, cette vision conduit à une remise en cause de l’idée d’une identité nationale française figée, supposée préexistante et éternelle. Mélenchon souligne en effet que « nous sommes le seul peuple d’Europe à nous être déclarés gallo-romains, ce qui est la première des créolisations entre les Gaulois, les Celtes et les Latins romains ». L’identité, selon lui, ne relève donc pas d’un héritage immuable, mais constitue au contraire une « une invention permanente qui, à chaque génération, se renouvelle, s’étend, s’élargit et s’approfondie ».

En contrepartie, le candidat de la droite envisage l’identité nationale, et en l’occurrence de la France, comme un objet figé et atavique qu’une nation se lègue entre elle de génération à génération :

Monsieur Mélenchon pense que la nation, et la France en l’occurrence, est uniquement un contrat entre ceux qui sont vivants […] pour moi la France c’est un héritage millénaire. (Éric Zemmour, C8, 27-1-2022).

En effet, pour Éric Zemmour, l’identité française se présente comme un objet figé, doté d’une forme historiquement stable. Cette conception se manifeste à travers un ensemble d’items lexicaux qui participent à une chosification de l’identité, conçue comme un héritage à préserver de toute altération. Les métaphores linguistiques mentionnées dans le tableau ci-dessus (ciment, bloc, héritage, etc.,) traduisent cette vision essentialiste d’une identité figée et close sur elle-même. De plus, cette représentation est renforcée par l’usage de métaphores linguistiques issues du champ lexical de la guerre, telles que poches, conquêtes, bataillons, guerre, djihad ou hostile. Ces expressions traduisent une mise en récit conflictuelle de l’identité nationale, conçue comme un territoire à défendre face à un danger de « grand remplacement », c’est-à-dire une substitution supposée de la population française par une identité immigrée, majoritairement musulmane, que Zemmour considère comme réfractaire à l’assimilation.

Dans cette logique, toutes les identités sont perçues comme des entités closes, figées et non perméables. L’étranger, dès lors, n’est pas reconnu comme porteur d’une culture ou d’une identité propre, mais doit s’assimiler à ce que Zemmour érige en identité française normative. Sur le plan politique, une telle conception implique le refus de toute reconnaissance des identités d’origine des migrants. Zemmour cite à cet égard la célèbre formule de Clermont-Tonnerre : « tout aux Juifs en tant qu’individus, rien en tant que nation », ajoutant vouloir adresser le même message aux musulmans. Il rejette ainsi toute idée d’inclusion, de coexistence ou d’interaction entre identités, percevant la rencontre culturelle non comme un enrichissement mais comme une menace de substitution. L’islam, envisagé à la fois comme dogme et comme identité collective, serait selon lui « incompatible avec la France » et incarnerait une opposition frontale, une « différence de bloc à bloc » selon ses termes.

4.2. Discussion

La principale question de recherche de cet article était de savoir s’il existe une différence entre la gauche et la droite politique dans l’appréhension de l’identité nationale et comment la métaphore y est utilisée pour contraster ces deux visions. L’analyse des réseaux métaphoriques a révélé, chez chacun des deux candidats, une conceptualisation opposée de l’identité nationale. Ces conceptualisations traduisent deux visions distinctes, voire antagonistes, du politique et du social. En inscrivant l’identité dans un processus en perpétuel mouvement, Mélenchon adopte une perspective inclusive, où l’identité nationale se définit moins par un héritage figé que par une construction collective et ouverte. Pour Kopf (2023 : 89), cette conception processuelle de l’identité s’inscrit dans une idée « post-migration [qui] veut mettre fin à l’idée d’une séparation raciste entre ‘’nous’’ ‘’et’’ ‘’les autres’’ (les migrants) et s’efforce de considérer la migration comme un "évènement normal " ».Cependant, si la créolisation, métaphore d’une identité liquide et en mouvement, a pu servir à Mélenchon « d’arme politique face au discours identitaire de la droite » (Ibid. 92), sa théorisation en tant que nouveau modus operandi dans la gestion des questions migratoires et même en tant que nouvelle théorie de l’identité reste sujette à caution. Dans cette perspective, Riss (2021 : 1) considère que « la créolisation n’a pas vocation à être une politique, [car] elle désigne à l’inverse une utopie ». Quant à Custodi (2023), ayant étudié le rapport de plusieurs partis d’extrême gauche à l’identité nationale en Europe (Italie, Espagne, Portugal et France), il considère cette conception anti-essentialiste de l’identité comme un tropisme face à une extrême droite qui a politisé à outrance l’identité nationale. À cet effet, certaines tendances gauchistes, et l’on pourrait y ranger Mélenchon, ont choisi de revoir leur identification à une identité nationale historique défendue par la droite par le recours à une stratégie populiste qui conçoit autrement le peuple que comme un « peuple-nation », entreprise que Custodi (2023 : 196) qualifie d’ailleurs de difficile.

À l’inverse, la métaphore de l’identité comme objet chez Zemmour implique une logique de conservation et de protection. L’identité est pensée comme un bien menacé par l’altérité, ce qui légitime des discours axés sur la défense, la fermeture et l’assimilation. Le lexique guerrier et défensif employé contribue à renforcer une vision sécuritaire et essentialiste de la nation. Là encore notre étude confirme une tendance que des études précédentes ont observée dans le discours de la droite et de l’extrême droite en Europe (Richardson & Colombo, 2014), à savoir une identité nationale statique et menacée. La spécificité de Zemmour relève, selon Bertossi et al. (2022), d’une forme de nostalgie et de nativisme anti-immigration. En effet, le point de divergence fondamental entre Zemmour et Mélenchon est, à bien des égards, « diachronique ». Zemmour, qui est lui-même issu de l’immigration, reconnaît implicitement que l’identité française n’est pas une essence prééternelle, mais bien le fruit d’un processus historique de construction, né du métissage entre les différents peuples ayant traversé la Gaule (comme les Gaulois, les Francs, les Celtes, les Aquitains, les Ligures, etc.). Pourtant, dans le discours qu’il tenait à la campagne de 2022, il feint de présenter l’identité française comme figée et immuable, niant par là même la dynamique historique qu’il reconnaissait autrefois. Or, si tous ces peuples d’hier ont contribué à façonner ce que l’on nomme aujourd’hui « l’identité française », rien n’interdirait, par analogie, que les immigrés contemporains participent à leur tour à la construction de l’identité française actuelle et future. Cette contradiction apparente pourrait s’expliquer par un discours catastrophiste, qui tend à amplifier la perception du phénomène migratoire afin d’en faire le symbole d’une menace existentielle pesant sur la nation.

Conclusion

Au terme de cette étude, il apparaît que l’identité constitue un concept hautement abstrait, dont l’accès cognitif n’est possible qu’à travers la médiation des métaphores. La littérature a en effet recensé plusieurs domaines sources concrets permettant de conceptualiser et de donner forme à cette notion complexe. Dans cette perspective, notre analyse comparative de la construction discursive de l’identité nationale française chez Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour a mis en évidence deux grandes métaphores conceptuelles : l’identité est un processus en mouvement et l’identité est un objet. Cette opposition métaphorique traduit des visions ontologiquement différentes de l’identité entre la gauche et la droite. Tandis que la première tend à concevoir l’identité comme un processus dynamique, ouvert et en constante redéfinition, la seconde la représente plutôt comme une entité stable, délimitée et susceptible d’être préservée. Ces divergences discursives ne sont pas purement linguistiques : elles reflètent des enjeux politiques, sociaux et culturels quant à la manière de penser la communauté nationale, l’altérité et le rapport au passé.

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Notes  

[1] Programme officiel du candidat Éric Zemmour aux présidentielles de 2022 disponible sur son site officiel. URL : assets.nationbuilder.com.

[2] Cité par Vézina (2016 : 32).

[3] Les concepts culture et identité sont souvent interchangeables dans le contexte français.

[4] La référence renvoie ici à la traduction française Les métaphores dans la vie quotidienne, traduite par Michel de Fornel avec la collaboration de Jean-Jacques Lecercle et publiée en 1996 aux Éditions de Minuit.

[5] Plus précisément de la théorie des perspectives de risque développée par Kahneman et Tversky (1979).

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