Maître-assistant en sciences de l’éducation à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Tataouine (ISAMT) – Université de Gabès, Tunisie. Responsable de Formations (Centre 4C), membre élu du Conseil scientifique et du comité qualité. Membre du Laboratoire de Langage et de Traitement Automatique (LLTA), Université de Sfax, Tunisie.
Abstract
Cet article examine la reconfiguration de l’identité féminine tunisienne à l’ère numérique à travers l’analyse d’un corpus de commentaires en ligne suscités par une vidéo virale publiée sur Facebook. En mobilisant une approche interdisciplinaire croisant sociologie du numérique, psychologie sociale et sciences de l’éducation, l’étude met en lumière la manière dont les réseaux sociaux deviennent à la fois des espaces d’expression et de contrôle moral. L’analyse qualitative et quantitative de 465 commentaires révèle une polarisation émotionnelle marquée : près de 70 % de réactions négatives traduisent la persistance d’un contrôle social participatif exercé majoritairement par des hommes. Les principales catégories discursives (corps, moralité, religion, intellect, identité, menaces, harcèlement, déni et reproches mixtes) illustrent la réactualisation des normes patriarcales dans la sphère numérique. Ce phénomène, interprété à la lumière des théories de Goffman, Bourdieu, Festinger et Bandura, montre que les plateformes sociales fonctionnent comme des « classes morales parallèles », où s’apprennent les codes implicites du « dire permis » et du « dire interdit ». L’article conclut sur la nécessité d’une éducation critique au numérique, visant à développer chez les jeunes une conscience éthique et émotionnelle de leurs pratiques en ligne, condition essentielle à la construction d’une citoyenneté numérique inclusive et égalitaire.
Maria Sibilla Merian (1647-1717), Metamorphosis Insectorum Surinamensium (Amsterdam, 1705).
Introduction
Dans les sociétés arabes contemporaines, et particulièrement en Tunisie, les réseaux sociaux se sont imposés comme des espaces de visibilité et de débat où se rejouent les tensions entre tradition et modernité. Ces plateformes ne sont plus de simples outils de communication : elles constituent des arènes publiques où s’expriment des normes, des émotions et des rapports de pouvoir. Les jeunes femmes y occupent une place singulière, en négociant leur identité entre héritage patriarcal et aspirations à l’autonomie. Historiquement, la construction de l’identité féminine tunisienne s’est inscrite dans un cadre institutionnel marqué par des réformes juridiques progressistes, mais également par la persistance de représentations genrées traditionnelles. À l’ère numérique, cette identité se reconfigure dans un contexte où la visibilité publique devient en même temps une opportunité d’émancipation et un vecteur de contrôle social. La problématique centrale de cette étude est donc la suivante : comment les interactions sur les réseaux sociaux participent-elles à la reconfiguration de l’identité féminine tunisienne, entre contrôle moral et quête d’émancipation ?
Ce questionnement s’inscrit dans une approche interdisciplinaire mobilisant la sociologie du numérique, la psychologie sociale et les sciences de l’éducation. L’analyse repose sur un corpus constitué des commentaires ou réactions suscités par une vidéo virale, où une jeune femme tunisienne exprime librement sa vision du mariage. Ce contenu, devenu objet de débat massif, révèle les tensions entre normes implicites, émotions collectives et dynamiques genrées propres à la culture numérique tunisienne.
1. Cadre théorique interdisciplinaire
1.1. Contrôle social numérique et normes patriarcales
Les réseaux sociaux ne sont pas de simples espaces de communication : ils constituent des arènes où se rejouent les rapports de pouvoir et les mécanismes de régulation sociale. Goffman (1959) a montré que la vie sociale repose sur une logique de « mise en scène de soi », intensifiée à l’ère numérique où chaque publication devient une performance publique (Cardon, 2019).Ce contrôle s’exerce désormais sous des formes participatives : les internautes, par leurs « likes », partages et commentaires, contribuent à la production d’un consensus moral souvent aligné sur des valeurs patriarcales. Foucault (1975) parlait d’un pouvoir capillaire, illustré ici par une « police des mœurs numérique » qui sanctionne la parole féminine jugée transgressive. En Tunisie, cette dynamique révèle la persistance d’un patriarcat symbolique (Bourdieu, 1998), réactualisé dans les espaces virtuels. Les féminismes arabes en ligne oscillent ainsi entre émancipation et régulation (Labidi, 2022), confirmant que les plateformes prolongent les hiérarchies sociales tout en ouvrant des brèches pour des formes alternatives de subjectivité féminine (Fakhfakh, 2023).
1.2. Émotions et dissonance cognitive dans les interactions en ligne
La psychologie sociale met en lumière le rôle central des émotions dans les échanges en ligne. Les commentaires ne traduisent pas seulement des opinions : ils expriment des réactions affectives face à des discours qui bousculent les normes sociales. Selon Festinger (1957), la dissonance cognitive survient lorsque des comportements ou idées contredisent les convictions personnelles, générant une tension que l’individu cherche à réduire. Dans le cas étudié, la liberté de ton de la jeune femme provoque un conflit identitaire et émotionnel : son discours moderne heurte des schémas culturels intériorisés. Les réactions de moquerie, d’indignation ou de condamnation fonctionnent comme des mécanismes de défense, visant à restaurer la cohérence des valeurs. La colère, par exemple, agit comme une réponse régulatrice, tandis que l’ironie sert à minimiser la menace symbolique.
Les émotions comme la honte ou la fierté jouent un rôle structurant dans la régulation sociale. Scheff (2000) souligne que la honte renforce la cohésion du groupe en sanctionnant la déviance. À l’inverse, les marques de soutien ou d’admiration traduisent une dissonance inverse : l’adhésion à un discours émancipateur entre en conflit avec les contraintes sociales vécues. Cette ambivalence illustre la contagion émotionnelle décrite par Rimé (2009), où les affects circulent et s’amplifient dans les interactions numériques. Enfin, comme le note Rosa (2010), l’accélération communicationnelle des réseaux intensifie les affects, rendant les réactions plus immédiates et polarisées. Le numérique agit ainsi comme un catalyseur émotionnel, transformant chaque débat en une dramaturgie collective où se négocient les frontières entre tradition et modernité.
1.3. Socialisation informelle et apprentissage moral en ligne
Les sciences de l’éducation offrent un cadre essentiel pour comprendre comment les interactions numériques participent à la socialisation morale et civique des jeunes. Selon Bandura (1977), les comportements humains s’acquièrent par observation, imitation et renforcement. Les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un environnement d’apprentissage implicite, où les jeunes expérimentent, observent et internalisent les jugements collectifs. Perrenoud (1993) parle de socialisation informelle, désignant les apprentissages produits en dehors des institutions éducatives. Ces apprentissages numériques façonnent les représentations du genre, du pouvoir et des relations sociales. Sur Facebook, TikTok ou Instagram, les jeunes apprennent en même temps à « communiquer », et à se conformer aux attentes de leur groupe de référence (Boyd, 2014 ; Livingstone & Sefton-Green, 2016).
Ce processus peut entrer en tension avec les valeurs éducatives institutionnelles, telles que l’égalité, la liberté d’expression et le respect de la diversité. Alors que l’école promeut la pensée critique, les interactions numériques tendent à valoriser la conformité morale et la sanction publique. Le numérique amplifie cette dimension en rendant la sanction visible et collective : elle ne provient plus seulement des figures d’autorité (parents, enseignants), mais de la communauté connectée. Ainsi, les plateformes fonctionnent comme une classe morale parallèle, où chaque interaction devient un acte évalué par les pairs. Cette reconfiguration appelle une éducation critique au numérique, intégrée aux curricula, afin d’aider les jeunes à décrypter les normes implicites et à développer une éthique citoyenne du dialogue en ligne.
2. Note méthodologique
2.1. Choix et justification du corpus
La vidéo retenue provient de la page Tunis 24, un média électronique tunisien diffusant des contenus d’actualité. Publiée sur Facebook le 6 octobre 2025, elle adopte le format du micro-trottoir, dispositif couramment utilisé pour sonder l’opinion publique. Cette séquence met en scène une jeune femme tunisienne exprimant librement sa vision du mariage, abordant des thèmes sensibles tels que la liberté individuelle, l’autonomie féminine et les représentations sociales. Son ton affirmé et sa posture décomplexée en font un témoignage emblématique des mutations culturelles à l’ère numérique. La vidéo a suscité un engagement massif : 161 000 vues, 1 900 réactions (voir Figure 2), 567 commentaires et 110 partages. Cette viralité s’explique par la nature clivante du sujet et par les logiques algorithmiques qui amplifient les contenus émotionnellement polarisants (Tufekci, 2015 ; Gillespie, 2018).
2.2. Description du corpus et processus d’analyse
Le corpus analysé comprend 567 commentaires, dont 465 ont été retenus pour leur pertinence sémantique et leur clarté linguistique. L’analyse a été manuelle et qualitative, réalisée sur une période d’un mois (environ 90 heures de travail).Chaque commentaire a été codé selon une grille thématique et émotionnelle inspirée des cadres de la psychologie sociale, de la sociologie du numérique et des sciences de l’éducation. Le codage a été réalisé manuellement par l’auteur principal, avec une vérification croisée sur un échantillon de 20 % des commentaires (93 unités) par un second codeur indépendant. La fiabilité inter-juges a été évaluée à un coefficient Kappa de Cohen de 0,82, indiquant un accord substantiel.
Trois dimensions ont structuré le codage :
Valence émotionnelle : positive, neutre, négative ;
Catégorie thématique : corps, moralité, religion, intellect, culture, identité, etc. ;
Variable de genre : homme, femme, indéterminé.
Sur les 465 commentaires, le genre a pu être inféré pour 88,6 % (412 cas : 69,5 % hommes, 30,5 % femmes) via le prénom, la photo de profil ou le discours ; les 11,4 % restants (53 cas) sont indéterminés. Cette démarche s’inscrit dans la tradition de la sociologie compréhensive (Weber, 1922), privilégiant l’interprétation du sens social des discours plutôt que leur simple mesure statistique.
2.3. Approche Analytique et Triangulation
L’analyse des données issues de l’étude des commentaires en ligne est abordée avec une rigueur méthodologique, s’appuyant sur une approche de triangulation. Cette triangulation vise à croiser différentes sources de données et méthodes d’analyse afin de renforcer la validité et la fiabilité des conclusions. Elle croise les méthodes (quantitative et qualitative), les sources de données et les cadres théoriques (sociologique, psychologique et éducatif). La triangulation méthodologique s’articule autour de trois axes principaux :
Indicateurs Quantitatifs : Une première étape consiste à quantifier la distribution des commentaires selon plusieurs critères. Cela inclut la valence (positive, négative, neutre) des commentaires, permettant de mesurer l’opinion générale exprimée. La thématique des commentaires est également analysée, identifiant les sujets les plus discutés et les préoccupations dominantes. Enfin, la répartition par genre des auteurs des commentaires offre des perspectives sur les différences d’expression et d’engagement entre les hommes et les femmes. Ces indicateurs quantitatifs fournissent une base statistique solide pour l’analyse.
Analyse Qualitative : Au-delà des chiffres, une analyse qualitative approfondie est menée pour décrypter les logiques discursives à l’œuvre dans les commentaires. Il s’agit d’identifier les arguments, les justifications, les récits et les rhétoriques utilisés par les internautes. Cette analyse se concentre également sur les registres émotionnels exprimés, en repérant les manifestations de sentiments tels que la honte, la colère, la fierté, la tristesse ou l’espoir. L’identification de ces émotions permet de mieux comprendre les motivations et les attitudes des participants aux discussions en ligne.
Interprétation Théorique : enfin, les résultats de l’analyse quantitative et qualitative sont interprétés à la lumière de concepts théoriques pertinents. La dissonance cognitive peut être mobilisée pour expliquer les contradictions et les tensions observées dans les discours. Le concept de contrôle social numérique permet d’analyser comment les normes sociales sont appliquées et renforcées en ligne, notamment à travers les commentaires. La socialisation informelle est également un cadre théorique utile pour comprendre comment les interactions en ligne contribuent à la construction des identités et des valeurs des individus.
En combinant ces trois approches, l’étude vise à offrir une analyse riche et complexe des commentaires en ligne, en allant au-delà d’une simple description des opinions exprimées. L’objectif est de comprendre les mécanismes sociaux et psychologiques qui influencent la participation, les émotions et les discours des internautes. Cette approche triangulée permet de renforcer la validité des conclusions et d’apporter une contribution significative à la compréhension des dynamiques sociales dans l’espace numérique tunisien.
3. Résultats : dynamiques émotionnelles et genrées dans l’espace numérique
3.1. Polarisation émotionnelle et contrôle social participatif
L’analyse minutieuse des 465 commentaires recueillis révèle une dynamique émotionnelle particulièrement marquée par la polarisation. La répartition des valences émotionnelles est frappante (voir figure 3) :
Prédominance écrasante du négatif (69 %) : cette proportion massive de commentaires à valence négative indique une forte désapprobation, voire une hostilité ouverte envers le contenu ou les comportements observés. Les internautes expriment leur colère, leur indignation, leur dégoût, ou encore leur mépris.
Neutralité en retrait (17 %) : les commentaires neutres, qui se contentent de constater les faits sans exprimer d’émotion particulière, restent minoritaires. Cela suggère que le sujet analysé suscite peu d’indifférence et engage fortement les participants.
Positivité marginale (14 %) : seule une petite fraction des commentaires exprime des émotions positives, telles que l’approbation, le soutien ou l’admiration. Cette faible présence de la positivité renforce l’idée d’un climat général de critique et de sanction.
Cette distribution asymétrique des valences émotionnelles confirme la prégnance d’un contrôle social participatif (Cardon, 2019). Dans cet espace numérique, les internautes ne se contentent pas d’observer, mais s’investissent activement dans la régulation des comportements. Ils se font les gardiens des normes sociales, et notamment des normes de genre. Les réactions hostiles dominent, ce qui suggère que les comportements féminins perçus comme transgressifs (par exemple, l’expression d’une sexualité libre, la remise en question des rôles traditionnels, ou la prise de parole publique sur des sujets controversés) sont collectivement sanctionnés. Cette sanction peut prendre la forme d’insultes, de menaces, de dénigrement, ou encore de tentatives de « shaming » (humiliation publique).
Cette polarisation émotionnelle et ce contrôle social participatif révèlent une tension sous-jacente entre liberté individuelle et normes patriarcales. D’un côté, l’espace numérique est perçu comme un lieu d’expression potentiellement libérateur, où les femmes peuvent s’affranchir des contraintes sociales traditionnelles. De l’autre, les normes patriarcales persistent et se manifestent à travers des mécanismes de contrôle et de sanction, visant à ramener les femmes dans le rang et à maintenir l’ordre établi. La forte proportion de réactions négatives témoigne de la résistance face à ces tentatives d’émancipation et de la force des stéréotypes de genre dans l’espace numérique. En résumé, ce passage met en évidence les points suivants :
L’espace numérique n’est pas un espace neutre, mais un lieu où les normes sociales, et notamment les normes de genre, sont activement négociées et contestées ;
Le contrôle social participatif, exercé par les internautes eux-mêmes, joue un rôle important dans la régulation des comportements et le maintien de l’ordre social ;
La polarisation émotionnelle, avec une prédominance des réactions négatives, révèle les tensions et les conflits qui sous-tendent ces négociations et ces contestations.
Ce développement permet de mieux comprendre la dynamique complexe à l’œuvre dans l’espace numérique, où les femmes sont à la fois actrices et cibles de mécanismes de contrôle social genré.
3.2. Typologie des propos hostiles
L’analyse des commentaires négatifs met en évidence une typologie structurée en neuf catégories discursives (voir figure 4) reflétant la diversité des stratégies de régulation morale et des logiques genrées présentes dans l’espace numérique tunisien. La catégorie la plus fréquente concerne le corps et la sexualité, qui regroupe environ 23 % des commentaires hostiles, dont 82 % rédigés par des hommes. Le corps féminin y est réduit à un objet de contrôle moral collectif : les internautes évaluent la tenue, la gestuelle ou le ton de la jeune femme, interprétant toute visibilité publique comme une transgression des normes de pudeur. Le corps devient ainsi un territoire symbolique de pouvoir et de jugement, où se joue la légitimité même de la parole féminine. Ces observations rejoignent les analyses de Goffman (1959) sur la gestion de l’image publique et la violence symbolique décrite par Bourdieu (1998). La seconde catégorie, celle de la moralité et de l’honneur, représente environ 19 % des commentaires négatifs, émanant majoritairement d’auteurs masculins (60 %). Ces propos s’appuient sur la notion de hchouma (la honte) pour rappeler la locutrice à l’ordre moral, liant son comportement à la réputation de sa famille. Ils réactualisent une culture du contrôle social où la femme reste la gardienne de l’honneur collectif, confirmant la thèse de Foucault (1975) sur la surveillance intériorisée comme forme diffuse de discipline sociale.
La dimension religieuse, présente dans 8 % des commentaires (dont 70 % rédigés par des hommes), renforce cette régulation morale. Les références à Dieu, au péché ou à la punition divine transforment la réprobation individuelle en devoir collectif. Ce registre religieux agit comme un outil de légitimation du contrôle social et confère à la discussion publique une fonction quasi pédagogique : les internautes s’érigent en « enseignants moraux », illustrant les processus de socialisation informelle décrits par Bandura (1977) et Perrenoud (1993).Les attaques sur l’intellect et la compétence, observées dans environ 7 % des propos hostiles (85 % masculins), visent à délégitimer la parole féminine en la présentant comme naïve ou incohérente. Les remarques du type « elle parle sans comprendre » traduisent un refus symbolique de la compétence féminine, surtout lorsque celle-ci s’exprime avec assurance. Ces réactions peuvent être interprétées à travers la théorie de la dissonance cognitive (Festinger, 1957) : confrontés à une image de femme jeune, instruite et affirmée, certains internautes expriment leur malaise en niant sa légitimité intellectuelle.
Les commentaires liés à l’identité culturelle ou nationale représentent environ 6 % du corpus, dont 73 % émanent d’hommes. Ils mobilisent des accusations d’« occidentalisation » ou de « trahison culturelle », traduisant la tension entre authenticité locale et modernité mondialisée. La jeune femme devient alors le symbole d’une hybridité perçue comme menaçante pour l’ordre moral et culturel établi. Les menaces explicites ou implicites, moins fréquentes (4 %, avec 92 % d’auteurs masculins), révèlent une violence symbolique exacerbée. Les formulations telles que « si c’était ma sœur » ou « quelqu’un doit lui apprendre » témoignent d’une volonté d’intimidation, fondée sur un imaginaire patriarcal justifiant la contrainte physique au nom de la morale. Ce type de comportement rejoint les analyses de Zimbardo (1969) sur la désindividuation et la propension à la violence dans les contextes anonymes ou collectifs.
Le harcèlement psychologique collectif, quoique marginal (2 %, avec 78 % d’hommes), illustre un effet de meute numérique, où plusieurs internautes s’unissent dans un même mouvement de dénigrement public. Ce phénomène, amplifié par la contagion émotionnelle, s’apparente à une forme de violence symbolique collective (Bourdieu, 1998), transformant la discussion en un tribunal moral informel révélateur des tensions genrées contemporaines. Le déni du vécu personnel, présent dans 10 % des cas, consiste à délégitimer la parole féminine en minimisant son expérience ou en tournant ses propos en dérision. Ce refus de reconnaissance du sujet féminin s’inscrit dans les mécanismes de défense identitaire et de hiérarchisation symbolique décrits par la psychologie sociale.
Enfin, les reproches mixtes associant des critères de classe, d’âge et de respectabilité morale, représentent environ 8 % du corpus, dont 68 % rédigés par des hommes. Ces discours relient la valeur morale au statut socio-économique, considérant que certaines attitudes ne conviennent pas à une « fille de bonne famille ». Cette stratification du jugement moral illustre la persistance des hiérarchies sociales et genrées dans la régulation des comportements féminins. Cette typologie globale confirme la prégnance d’un contrôle social participatif (Cardon, 2019) dans les interactions numériques, où les internautes (particulièrement masculins) agissent comme des censeurs moraux collectifs. L’espace numérique, loin d’être neutre, se révèle ainsi un lieu de reproduction symbolique des hiérarchies patriarcales, tout en offrant, paradoxalement, un terrain de débat et de visibilité pour les discours d’émancipation féminine. Cette typologie illustre ainsi concrètement les mécanismes du contrôle moral et de la quête d’émancipation qui structurent la problématique centrale de l’étude.
3.3. Synthèse interprétative : entre libération et régulation
Ce paradoxe central, mis en lumière par les résultats, révèle une complexité inhérente à l’utilisation des réseaux sociaux par les femmes en Tunisie. D’un côté, ces plateformes offrent une opportunité inédite d’expression et de visibilité. La parole féminine, longtemps marginalisée ou confinée à la sphère privée, trouve un espace public numérique où elle peut se faire entendre, partager des expériences, revendiquer des droits et participer activement au débat social. Cette libération de la parole est un élément indéniable de modernité et d’émancipation. Cependant, cette visibilité accrue s’accompagne d’un phénomène de régulation morale horizontale, c’est-à-dire exercée par les utilisateurs eux-mêmes. Chaque internaute devient, consciemment ou non, un gardien de la norme sociale, jugeant et sanctionnant les comportements jugés déviants ou inappropriés. Ce processus de « police morale numérique » se manifeste par des commentaires désobligeants, des critiques virulentes, voire du harcèlement en ligne, ciblant particulièrement les femmes dont les prises de parole ou les images sont perçues comme transgressant les codes traditionnels de respectabilité.
Cette dynamique complexe illustre un apprentissage social informel, tel que théorisé par Bandura (1977) et Perrenoud (1993). Les jeunes, en particulier, intériorisent les normes implicites de comportement acceptable et les sanctions sociales associées. Les réseaux sociaux deviennent ainsi un terrain d’apprentissage où ils observent, imitent et internalisent les codes de conduite en vigueur dans la société. Les plateformes fonctionnent alors comme une « classe morale parallèle », un espace où se négocient et se renforcent les valeurs sociales.
En définitive, cette tension entre la libération de la parole féminine et la régulation morale horizontale révèle la complexité de la culture numérique tunisienne. Elle met en évidence la persistance de normes traditionnelles et patriarcales, même au sein d’un espace numérique perçu comme un lieu de modernité et de progrès. Les réseaux sociaux deviennent ainsi le théâtre d’une lutte constante entre les forces de l’émancipation et celles de la tradition, reflétant les contradictions et les enjeux de la société tunisienne contemporaine. L’ensemble des résultats met ainsi en évidence un système d’interactions où les émotions, les jugements et les normes sociales s’articulent dans une dynamique circulaire (voir figure 1). Les émotions individuelles (colère, honte, ironie ou fierté) se traduisent en jugements collectifs, qui deviennent à leur tour des actes de régulation sociale. Cette circulation constante entre ressenti, expression et sanction contribue à façonner une véritable grammaire morale du numérique tunisien.
Les plateformes sociales apparaissent alors comme des espaces d’apprentissage implicite, où la communication émotionnelle joue un rôle éducatif et normatif. À travers les likes, les moqueries ou les rappels à l’ordre moral, les utilisateurs participent sans le savoir à un processus d’apprentissage social informel (Bandura, 1977 ; Perrenoud, 1993), dans lequel les comportements jugés acceptables ou transgressifs sont observés, évalués et intériorisés. Ces observations permettent de dégager un modèle interprétatif des mécanismes d’expression et de régulation à l’œuvre dans les échanges en ligne. Ce modèle illustre comment les interactions numériques s’organisent autour d’une séquence récurrente : l’émotion suscite le jugement, le jugement alimente la régulation, et la régulation engendre un apprentissage collectif.
Ce schéma (figure 1) met en évidence la logique cyclique des interactions en ligne : les émotions déclenchées par un contenu sensible (ici, une parole féminine libre) déclenchent des jugements publics, qui agissent comme des mécanismes de régulation morale. Ces jugements, relayés par les logiques algorithmiques de visibilité, contribuent à leur tour à renforcer les normes collectives et à reproduire les hiérarchies symboliques de genre. Ainsi, l’espace numérique fonctionne à la fois comme un lieu d’expression individuelle et comme un dispositif collectif de socialisation morale, où les valeurs, les émotions et les identités se co-construisent dans la tension entre liberté et contrôle.
Ainsi, à travers ce modèle interprétatif, il apparaît que les interactions numériques autour de la vidéo étudiée ne se limitent pas à des échanges d’opinions spontanés, mais constituent un véritable processus social structuré. Les émotions exprimées, loin d’être de simples réactions affectives, remplissent une fonction régulatrice : elles servent à maintenir ou à contester les normes de genre et les valeurs morales dominantes. Cette fonction éducative implicite transforme l’espace numérique en un laboratoire de socialisation contemporaine, où les jeunes apprennent en même temps les règles de la visibilité et les limites de la transgression. Dans cette perspective, le réseau social apparaît comme un miroir dynamique de la société tunisienne, révélant les tensions entre tradition et modernité, autorité morale et liberté individuelle. Ce constat appelle à un examen plus large du rôle des technologies numériques dans la formation des représentations sociales et dans la reproduction (ou la remise en question) des inégalités symboliques.
4. Discussion et perspectives
4.1. Contrôle social participatif et normes genrées
Les résultats obtenus confirment que les réseaux sociaux tunisiens fonctionnent comme un prolongement contemporain des structures de contrôle social traditionnelles. Les internautes, en particulier les hommes, endossent un rôle de régulateurs moraux, exerçant un contrôle diffus sur les comportements et les discours féminins jugés transgressifs. Cette dynamique rejoint les analyses de Goffman (1959) sur la présentation de soi dans l’espace public et celles de Cardon (2019) sur le contrôle social participatif. En ligne, le « regard social » ne disparaît pas, il se numérise. Chaque “like”, commentaire ou partage devient un acte de jugement symbolique, où s’articulent des enjeux d’honneur, de respectabilité et de pouvoir.
Ainsi, la plateforme numérique agit comme un panoptique horizontal (Foucault, 1975), amplifié par des logiques algorithmiques : les réactions des utilisateurs influencent la visibilité des contenus, créant une boucle de renforcement des normes dominantes. Tout le monde y observe et se sent observé. Les sanctions morales se déploient sous forme de commentaires, d’ironie ou de moqueries collectives, reconstituant les mécanismes de la honte publique (hchouma) dans un cadre numérique globalisé. Ce phénomène illustre la manière dont la culture patriarcale se recompose à travers les technologies du numérique, tout en intégrant de nouveaux modes de surveillance et de visibilité.
4.2. Dissonance cognitive et régulation émotionnelle
L’intensité émotionnelle observée (colère, moquerie, compassion) peut être interprétée à la lumière de la dissonance cognitive (Festinger, 1957). Les internautes, confrontés à un discours émancipateur, cherchent à restaurer la cohérence de leurs valeurs par des réactions hostiles ou ironiques. À l’inverse, les marques de soutien traduisent une dissonance inverse, révélant l’ambivalence des jeunes femmes entre adhésion à la modernité et contraintes sociales. Le numérique agit ainsi comme un espace de mise à l’épreuve cognitive, où la modernité se négocie au contact du choc culturel.
4.3. Socialisation informelle et apprentissage moral
Les interactions en ligne fonctionnent comme une classe morale parallèle, où les jeunes apprennent implicitement ce qu’il est acceptable de dire ou de faire. Ce processus d’apprentissage social informel (Bandura, 1977 ; Perrenoud, 1993) concurrence l’école dans la formation des valeurs, en imposant des normes genrées souvent en décalage avec les principes éducatifs institutionnels (égalité, respect, inclusion).
4.4. Vers une éducation critique au numérique
Ces constats appellent à une intégration de la littératie numérique critique dans les curricula scolaires. Il s’agit de former des citoyens capables de décrypter les normes implicites, de réguler leurs émotions et de dialoguer de manière éthique en ligne, par exemple via des ateliers d’analyse de discours médiatiques, le développement de l’empathie numérique et l’apprentissage du débat contradictoire éthique. Les plateformes peuvent devenir des espaces d’éducation citoyenne, à condition d’être accompagnées par des dispositifs pédagogiques favorisant la réflexion, la tolérance et la responsabilité morale.
Conclusion
Cette étude met en lumière une tension fondamentale au sein de l’espace numérique tunisien, une tension qui reflète les contradictions profondes de la société elle-même. D’une part, elle révèle la persistance d’une résistance morale à l’émancipation féminine, ancrée dans des valeurs patriarcales traditionnelles et se manifestant par des discours et des pratiques en ligne visant à maintenir les femmes dans des rôles subalternes. Cette résistance peut prendre des formes variées, allant du harcèlement en ligne et de la diffusion de stéréotypes sexistes à la remise en question des droits des femmes et à la justification de la violence à leur encontre. D’autre part, l’étude souligne l’émergence de discours inclusifs minoritaires, portés par des individus et des groupes qui prônent l’égalité des genres, la diversité et le respect des droits des femmes. Ces discours, souvent innovants et créatifs, utilisent les plateformes numériques pour sensibiliser, informer et mobiliser, offrant des perspectives alternatives et contestant les normes dominantes.
Les réseaux sociaux, véritables carrefours d’interactions, sont décrits comme des miroirs des structures patriarcales, reproduisant et amplifiant les inégalités de genre existantes. Mais, ils sont également des espaces d’expression novateurs, offrant aux femmes et aux minorités la possibilité de se faire entendre, de partager leurs expériences et de construire des communautés de soutien. Au cœur de cette dynamique complexe se trouvent les émotions régulatrices, c’est-à-dire les émotions qui sont utilisées pour maintenir ou contester les normes de genre. La honte, la culpabilité, la colère et la peur peuvent être instrumentalisées pour décourager les femmes de s’exprimer ou de remettre en question les attentes sociales. À l’inverse, l’empathie, la solidarité et l’espoir peuvent être mobilisés pour encourager l’engagement et la transformation sociale.
Face à cette réalité complexe, l’étude insiste sur la nécessité d’une éducation critique au numérique. Cette éducation ne doit pas se limiter à l’acquisition de compétences techniques, mais doit également intégrer des compétences socio-émotionnelles (comme l’empathie, la communication non violente et la gestion des conflits) et une éthique de la communication (comme le respect de la vie privée, la lutte contre la désinformation et la promotion du dialogue constructif). L’objectif est de former des citoyens numériques responsables, capables de naviguer dans l’espace numérique de manière éclairée, de reconnaître et de dénoncer les inégalités de genre, et de contribuer à la construction d’une société plus juste et inclusive. En définitive, cette étude présente la sphère numérique tunisienne comme un véritable laboratoire de socialisation contemporaine, un lieu où les identités de genre sont constamment redéfinies et où les règles du vivre-ensemble sont négociées. Dès lors, comprendre les dynamiques à l’œuvre dans cet espace apparaît essentiel pour promouvoir l’égalité des genres et construire une société tunisienne plus démocratique et respectueuse des droits de tous.
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Liste des figures
Figure 1 : Schéma des mécanismes d’expression et de régulation dans le discours en ligne.
Source : Inspiré de Festinger, 1957 ; Goffman, 1959 ; Bandura, 1977 ; Perrenoud, 1993 ; Bourdieu, 1998 ; Cardon, 2019.
Figure 2 : Répartition des réactions (émojis) (%).
Source : Analyse originale de l’auteur sur 1 900 réactions (Tunis 24, 2025).
Figure 3 : Répartition des commentaires selon la valence émotionnelle (n=465).
Source : Analyse quantitative originale de l’auteur sur le corpus de commentaires.
Figure 4 : La typologie fine des propos hostiles (neuf sous-catégories principales, n=465 commentaires négatifs).
Source : Codage thématique et analyse qualitative par l’auteur.