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L’identité : discours, mémoires et métamorphoses / Sous la direction de Ala Eddine Bakhouch / Vol.24 N.1 2026

L’identité en procès : quand les frontières se font seuils

DOI: 10.17613/3cytv-bes82

Ala Eddine Bakhouch

magma@analisiqualitativa.com

Enseignant-chercheur en Sciences du langage ISAMT – Université de Gabès, Tunisie, FLSH – Université de Sousse, Tunisie, Laboratoire de recherche École et Littératures (LR21ES22) – Université de Sousse, Tunisie. Collaborateur Scientifique Observatoire des Processus de Communications, il fait partie du Comité de Rédaction de la revue M@GM@.

 

Abstract

Il est des notions qui, à force d’être maniées, semblent perdre de leur consistance sans pour autant céder sur leur nécessité. L’identité est de celles-là. Tour à tour invoquée comme un refuge, dénoncée comme une assignation, célébrée comme une conquête ou pleurée comme une perte, elle traverse les discours sans jamais s’y laisser totalement enfermer. Ce numéro monographique de M@GM@, dont nous présentons ici le second volume, n’entend pas trancher ce procès ni apaiser ces tensions. Il propose plutôt de les habiter, d’en sonder les strates, d’en cartographier les lignes de faille — non pour y trouver une origine ou une essence, mais pour y lire les gestes par lesquels l’identité se fait, se défait et se refait.

 

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Maria Sibilla Merian (1647-1717), Metamorphosis Insectorum Surinamensium (Amsterdam, 1705).

Il est des notions qui, à force d’être maniées, semblent perdre de leur consistance sans pour autant céder sur leur nécessité. L’identité est de celles-là. Tour à tour invoquée comme un refuge, dénoncée comme une assignation, célébrée comme une conquête ou pleurée comme une perte, elle traverse les discours sans jamais s’y laisser totalement enfermer. Ce numéro monographique de M@GM@, dont nous présentons ici le second volume, n’entend pas trancher ce procès ni apaiser ces tensions. Il propose plutôt de les habiter, d’en sonder les strates, d’en cartographier les lignes de faille — non pour y trouver une origine ou une essence, mais pour y lire les gestes par lesquels l’identité se fait, se défait et se refait.

Car c’est bien de gestes qu’il s’agit. Les neuf contributions réunies dans ce volume le montrent avec une remarquable convergence : l’identité n’est pas une substance, mais un procès ; non un héritage passivement reçu, mais un travail permanent de reprise, de traduction, de négociation. Qu’elle s’énonce dans le discours politique, se joue dans les interstices de la langue, se grave dans la mémoire familiale ou s’expose sur la scène numérique, elle relève toujours d’une performativité — au sens fort que la philosophie du langage et la théorie critique ont donné à ce terme. L’identité est ce que l’on fait avec des mots, des récits, des silences, des images, des corps. Elle est ce que l’on produit dans l’intervalle entre ce qui nous est donné et ce que nous en faisons.

Aussi, les frontières qui la délimitent ne sauraient-elles être pensées comme de simples lignes de démarcation. Elles sont, pour reprendre une formule devenue programmatique, des seuils : espaces de passage et d’échange, lieux d’une négociation jamais close entre le dedans et le dehors, le même et l’autre, la continuité et la rupture. C’est à l’exploration de ces seuils que nous convient les auteurs rassemblés ici, chacun depuis son territoire disciplinaire — sciences du langage, sociologie, science politique, études cinématographiques, traductologie, histoire des idées — et chacun avec sa méthode, sa voix, son style.

Mohamed Msalmi ouvre le volume en nous plongeant au cœur de la fabrique numérique de l’altérité. Son enquête sur les discours haineux anti-subsahariens en Tunisie ne se contente pas de décrire un phénomène inquiétant ; elle en dissèque les mécanismes discursifs et montre comment la Toile, loin d’être un simple vecteur de diffusion, devient un opérateur actif de la construction de l’ennemi. À rebours des lectures spontanées qui réduisent ces discours à l’expression d’un racisme archaïque, l’auteur met au jour les stratégies rhétoriques, les circulations intertextuelles et les effets d’amplification algorithmique par lesquels une inquiétude diffuse se cristallise en discours structuré. L’altérité, ici, n’est pas une donnée préexistante : elle est produite, et cette production a ses instruments, ses lieux et ses agents.

De la Tunisie contemporaine à la Bolivie du XXᵉ siècle, le pas est franchi par Elsa Vetro Poncin, qui explore les relations d’influence entre histoire politique, politiques éducatives et formation identitaire des peuples indigènes. L’école Ayllu de Warisata (1931) lui sert de fil conducteur pour penser un modèle éducatif décolonial enraciné dans les savoirs locaux. Mais, l’autrice ne s’en tient pas à l’institution scolaire : elle fait de la famille indigène, avec son organisation traditionnelle du chacha-warmi, un espace central de transmission et de résistance. Les réformes néolibérales, les migrations, la pauvreté viennent fragmenter ces structures sans les dissoudre tout à fait — et c’est dans cette recomposition identitaire que se lit, en creux, la persistance d’un combat pour la reconnaissance.

Avec Imane El Guelai et Karima Benelbida, nous entrons dans l’atelier de la mémoire. Leur analyse du film La mère de tous les mensonges d’Asmae El Moudir (2023) mobilise les réflexions de Judith Butler sur la performativité et celles de Pierre Bourdieu sur la structuration des discours pour éclairer la manière dont le cinéma documentaire devient dispositif de réinvention identitaire. La mémoire familiale, dans ses écarts, ses silences et ses démentis, n’y est pas un stock d’archives à inventorier ; elle est un matériau à reprendre, une matière à retravailler. Le film se fait alors archive seconde, non plus conservation mais actualisation — geste par lequel les frontières du soi se redessinent dans l’intervalle entre ce qui a eu lieu et ce qui aurait pu advenir.

Belgacem Krissaane nous convie quant à lui à une traversée philosophique de la démocratie délibérative. Partant de la critique du modèle habermassien, trop exclusivement fondé sur la rationalité argumentative, il montre comment la pensée d’Iris Marion Young, de John Dryzek ou de Paul Ricœur a permis de réhabiliter le récit comme forme légitime d’intervention dans l’espace public. Le récit, longtemps marginalisé au nom d’une exigence de rationalité abstraite, retrouve ici ses droits — non comme affaiblissement de l’idéal délibératif, mais comme condition même d’une inclusion authentique. Entre argument et narration, l’opposition cède la place à une complémentarité dynamique. L’espace public, dès lors, n’est plus le lieu d’une épuration des affects et des singularités, mais celui d’une traduction patiente des expériences particulières en revendications universalisables.

La traduction, justement, est au cœur de la contribution d’Amira Zegrour. Cependant, une traduction qui ne va plus de soi, qui n’a plus pour garant une langue maternelle pensée comme origine et comme appartenance première. Partant d’un parcours franco-algérien et d’une pratique du japonais, l’autrice élabore une réflexion puissante sur la traduction comme lieu d’appartenance pour un sujet sans langue maternelle. Contre la rhétorique de l’intraduisible et les nationalismes linguistiques du Nihonjin-ron, elle fait de l’acte traductif un espace de résistance et de réappropriation. La traduction n’y est pas un pont entre deux rives stables ; elle est ce troisième espace, ce thirdspace, où le sujet se réinvente dans le mouvement même du passage.

Samir Abbassi nous ramène aux rives du discours politique français. Sa contribution, qui mobilise la théorie des métaphores conceptuelles (Lakoff & Johnson, 1980) et la méthodologie de l’analyse critique des métaphores, examine la manière dont Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour structurent l’identité par le cadrage métaphorique. L’identité nationale n’y est pas une réalité préexistante que le discours se contenterait de refléter ; elle est construite, mobilisée, instrumentalisée par des réseaux lexicaux et des schèmes imaginaires dont l’analyse linguistique peut restituer la logique profonde. La métaphore, loin d’être un simple ornement rhétorique, apparaît comme un opérateur cognitif et politique de premier plan.

Avec Houssem Guedich, le terrain d’enquête redevient tunisien, mais le dispositif est cette fois numérique. L’analyse de 465 commentaires suscités par une vidéo virale sur Facebook révèle la persistance, dans l’espace virtuel, d’un contrôle social participatif exercé sur le corps et la conduite des femmes. Près de 70 % des réactions négatives, majoritairement masculines, actualisent sous une forme nouvelle — polarisée, virale, algorithmiquement amplifiée — des normes patriarcales que l’on aurait pu croire en voie de dissolution. Mais, l’auteur ne s’en tient pas à ce constat. Mobilisant les cadres théoriques de Goffman, Bourdieu, Festinger et Bandura, il fait des plateformes numériques des classes morales parallèles, où s’apprennent et se renforcent les codes implicites du dire permis et du dire interdit. L’éducation critique au numérique qu’il appelle de ses vœux n’est pas seulement une réponse à ce constat ; elle en est le prolongement nécessaire, la conversion d’une lucidité sociologique en projet pédagogique.

Sebastian Camilo nous entraîne ensuite dans l’histoire colombienne du XXᵉ siècle pour y suivre le fil conducteur du bouc émissaire. Des indépendances aux turbulences des années 1910-1920, il montre comment les élites blanches créoles ont instrumentalisé la figure de l’ennemi interne — d’abord racial (Afro-Colombiens, Indiens, Métis), puis social (syndicats, partis socialistes et communistes) — pour légitimer des pratiques autoritaires et institutionnaliser ce qu’il n’hésite pas à nommer un terrorisme d’État. Le mépris racial ne disparaît pas dans la peur sociale ; il s’y recompose, s’y articule, s’y renforce. L’identité nationale colombienne, construite contre ces figures repoussoirs, révèle ainsi sa face obscure : celle d’une domination qui se donne les gants de la légitime défense.

Enfin, Ala Eddine Bakhouch referme ce volume par une interrogation radicale sur les pouvoirs et les limites de l’analyse linguistique face à la fluidité des identités contemporaines. À travers une archéologie des dispositifs linguistiques qui instituent les cadres identitaires, puis une analyse des mécanismes discursifs de renégociation, ils montrent comment la langue participe tout à la fois à la fossilisation et à la contestation des frontières. Mais, il va plus loin : il interroge la pertinence même des outils classiques de la linguistique pour saisir des identités désormais processuelles, mouvantes, hybrides. L’identité à l’épreuve de la langue, c’est aussi la linguistique à l’épreuve de l’identité — et c’est peut-être cette mise en crise réciproque qui constitue le geste le plus fécond de leur contribution.

À les lire ensemble, ces neuf études dessinent un paysage intellectuel cohérent sans être unifié. La cohérence tient à une certaine manière de poser le problème de l’identité : non comme une question ontologique (qu’est-ce que l’identité est ?), mais comme une question pragmatique (comment l’identité se fait-elle ?). Les divergences, elles, tiennent aux objets, aux méthodes, aux ancrages disciplinaires — mais aussi, et c’est là la richesse de ce volume, aux conceptions même de ce faire identitaire. Pour certains, l’identité est d’abord un effet de discours ; pour d’autres, elle se joue dans des pratiques institutionnelles ou des dispositifs techniques ; pour d’autres encore, elle s’incarne dans des corps, des espaces, des objets. Loin de s’exclure, ces approches se complètent et se répondent, formant un réseau de questions plutôt qu’un système de réponses.

Une question, pourtant, traverse l’ensemble de ces contributions comme un fil rouge : celle de la traduction. Traduction interlinguistique chez Amira Zegour, traduction des expériences particulières en revendications universalisables chez Belgacem Krissaane, traduction des normes patriarcales dans l’espace numérique chez Houssem Guedich, traduction des peurs sociales en figures de bouc émissaire chez Sebastian Camilo — partout, l’identité apparaît comme le produit d’un travail de traduction au sens le plus large. Traduire, c’est transporter, transposer, transformer. C’est aussi trahir, nécessairement. Et c’est peut-être dans cette conscience assumée de la trahison inhérente à tout acte de transmission que réside la lucidité propre aux auteurs réunis ici.

Car l’identité, ces études le montrent avec force, n’est jamais pure. Elle est toujours déjà mêlée, composite, impure — créolisée, dirait Édouard Glissant. Non par accident ou par dégénérescence, mais par constitution. L’identité pure serait l’identité sans rapport, sans altérité, sans histoire — bref, une identité morte. L’identité vivante, celle qui se cherche, se conteste et se réinvente dans les interstices du discours et les plis de la mémoire, est toujours une identité en procès : non pas au sens juridique du terme, comme entité soumise à un jugement extérieur, mais au sens processuel, comme mouvement perpétuel, comme inachèvement constitutif.

Ce volume voudrait être une contribution à ce procès-là. Non pour le clore, mais pour le relancer. Non pour fixer une fois pour toutes ce que l’identité est, mais pour explorer ce qu’elle peut — dans l’ordre du politique, de l’éducatif, de l’artistique, du langagier. Les neuf études qui suivent n’épuisent pas cette exploration, et c’est tant mieux. Elles ouvrent des pistes, tracent des chemins, posent des jalons. D’autres viendront, sans doute, prolonger, contester, déplacer leurs conclusions. C’est ainsi que vit la recherche : dans ce mouvement incessant par lequel une question en appelle une autre, une réponse en suscite une objection, une certitude se mue en interrogation.

Puisse ce volume contribuer, modestement, à entretenir ce mouvement.

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