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L’écriture autobiographique : une quête expérientielle transformative. Deuxième partie. / Sous la direction de Orazio Maria Valastro / Vol.20 N.3 2022

Images pour le récit d’une vie

Bernard Troude

magma@analisiqualitativa.com

Collaborateur associé de l’Observatoire Processus communications, fait partie du comité éditorial de la revue M@GM@. Chercheur en neurosciences et sciences cognitives - Chercheur en sciences des fins de vie (inscrit à “Espace éthique Île-de-France” Université Paris-Sud) - Laboratoire LEM: Laboratoire d’Éthique Médicale et de Médecine légale: EA 4569 Descartes Paris V. Chercheur en sociologie compréhensive - C E A Q: Centre d’étude sur l’Actuel et le Quotidien (UFR Sciences Sociales) Descartes Paris V. Professeur en sciences de l’art (Tunisie & Maroc). Professeur en sciences du Design et Esthétique industrielle.

 

Abstract

Écrire à la première personne de façon spontanée et choisir pour cette fois de présenter un récit narratif constitue d’élémentaires interprétations de mes témoignages issues de mon cerveau et d’essentielles actions ayant agité l’habituel pour une vie en cours. Des actions, rarement sinon jamais pour certaines, exposées reviennent en images alors qu’elles n’ont jamais été confrontées pendant des rencontres et/ou des rassemblements ou encore de consultations médicales.

Ce MOI, l’énonciateur, relate des faits personnellement et réellement vécus, sans forme fonctionnalisée et surtout n’étant pas une fiction engendrée par des ouï-dire ; ce texte marque par la distance temporelle entre l’écriture et les faits racontés une ligne de pensée assujettie par le mémoriel. Il s’agit des mémoires depuis une période de mes trois ans, qui, soit dit en passant, chez les médecins et les pédiatres, ne peuvent exister. Erreur certaine.

Les corrélations précises rapportées et étudiées obéissent à un même schéma structurel et thématique social : celui le plus conjoint dans des autobiographies communes, à savoir un schéma qui suit le déroulement chronologique de mon existence. Mon MOI, perturbateur des idées reçues, dès sa prime enfance jusqu’à la jeunesse de l’adulte, sont évoqués des moments de prise de conscience de la condition de classe, à travers la famille, l’école et les divertissements autorisés de la jeunesse après cette guerre qui nous était démontrée par films ou livres. Déjà en histoire, je me souviens d’avoir interpellé l’instituteur dès le CM2, l’instituteur Mr Loubignac, sur le fait que la guerre 39/45 et même celle d’avant (14/18) ne se situait pas qu’en France et en Europe. Le premier instant est manifeste à chaque évènement faisant commuter l’esprit et le corps. J’ai à raconter les luttes et les répressions connues par ma famille et nos proches, et le choc pour mes esprits que constitue le déclenchement de la discrimination voulue par des parents et non par les enfants.

 

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La sirène sort des flots vetue de dards (1883), Odilon Redon (1840–1916) lithographe français, National Gallery of Art, Washington, D.C.

Le récit d’une vie par images

« Madame, je vous ai trompée :

Tout ce livre n’est que mensonge.

(…)

J’ai préféré dire un mensonge,

J’avais peur de crier trop fort

Et d’abimer la poésie

Si j’avais dit la vérité

La vérité qu’il faut entendre ;

Préférant mentir encore

Et d’attendre, … d’attendre, d’attendre … »

André Gide (1950, p.164)

Écrire à la première personne de façon spontanée et choisir pour cette fois de présenter un récit narratif, vont se concevoir d’élémentaires interprétations des affirmations issues de mon cerveau et d’essentielles opérations émotionnelles.

Il est un ‘‘film’’ présentant une forme d’immersion : j’écris ici à la première personne, afin de plonger dans mon histoire avec les protagonistes non nommés mais surement devinés. C’est mon cas en tant qu’auteur et c’est ainsi qu’à mon tour les lecteurs et lectrices vont partager les émotions de ma personne dans chacune des situations de manière assez cachées sans fin réelles. La découverte au travers de mes sens des individus que j’ai pu être font revivre des moments impliquant les lecteurs dans une histoire fictive pour eux-mêmes et narrative réelle pour moi. Imaginer mon récit mémoriel est l’inverse de l’écrit d’André Gide avec ‘‘Le voyage d’Urien’’, utopie d’un voyage qui n’aura pas lieu mis en ce début de texte.

Paul Ricœur nous a enseigné ceci dans son opus Temps et récit (Ricœur, 1991) : « ...l’identité narrative n’est pas une identité stable et sans faille ; de même qu’il est possible de décomposer plusieurs intrigues au sujet des mêmes incidents [...], de même, il est toujours possible de tramer sur sa propre vie des intrigues différentes, voire opposées ». Et encore « la compréhension de soi est une interprétation ; l’interprétation de soi, à son tour, trouve dans le récit parmi d’autres signes et symboles, une médiation privilégiée … » (Ricœur, 1991, p.446).

Considérant l’époque du plus jeune âge, aucun rattachement personnel à une sociologie quelconque n’est possible, ni même une psychologie. Un travail neurologique est continument entretenu sur le sujet fiction particulière : c’est ainsi que les actions rarement, sinon jamais, ne s’exposent en cours de rencontres et/ou de rassemblements ou encore de consultations médicales. Le consentement en communauté ne peut se prétendre dans la mesure ou plusieurs faits ne se reconnaissent qu’en famille maintenant éteinte ou dispersée. Un désarroi scientifique prétend qu’il ne peut y avoir de souvenirs autres que ceux redits et remis en mémoire. Pourtant, il est de ma notoriété que tout cerveau rassemble alors un matériau visuel et sonore emmagasiné pendant des années et des heures de ‘‘rushes’’, des photographies en mémoire et des enregistrements sonores accompagnant ces éléments de mémorisation prêts à être divulgués. En particulier, il va s’agir de la découverte d’un journal virtuel ancré comme une bande audiovisuelle réalisée et rassemblant toutes les périodes de vie commençant à ce plus jeune âge ; et il me faut monter ce ‘‘film’’ de manière viscérale, tout seul en quelques semaines de réflexions pour cause d’écriture immédiate.

Quels rapports et quelles tensions entre le temps du récit et celui de la vie et de l’action effective ? Une concentration sur les essentiels reste au cœur de cette vie au récit devenu fictionnel sans avoir à justifier ou à expliquer ce que j’ai pu moi-même ignorer. En me permettant la première personne, je me garde bien de livrer certaines explications. Le texte s’accepte parce qu’il identifie et instruit le volume synesthésique de l’individu révélé. Cette vie racontée marque par la distance temporelle entre les faits formulés et l’écriture, une ligne de pensée assujettie par le mémoriel ; c’est à cet instant que se pose la question : est-ce vrai ou faux ? Il s’agit des mémoires depuis une période de mes trois ans, je suis né en 1941 aux colonies d’Extrême-Orient, cette révélation d’une période vivante qui, soit dit en passant chez les médecins et les pédiatres, ne peut pas exister sans l’influence directe de la famille parentale.

Erreur certaine.

Car ne pas entrer dans l’Histoire où un personnage principal ne séduit pas le découvreur, ne le sensibilise pas à cause d’une personnalité trop forte, d’une histoire rappelée qui pourrait n’intéresser personne, c’est tout le récit narratif qui est menacé d’en supporter les aléas. Un décodage exhaustif des sources neuronales les plus significatives est pratiqué pour ce premier travail de repérage mental, permettant d’étoffer autant que possible le spectre de ce regard panoramique d’une vie réelle affective et pleine d’intentions. L’authentique espace obtenue à partie de ce corpus initial sert de point de départ théorico-pratique à un futur état de l’art attaché au recensement des protocoles sociologiques philosophiques en cours maintenant et en cours de développement autour des problématiques issues des réminiscences.

Notons que mon sujet présenté avec le ‘‘Je’’ peut aussi aller à l’encontre de certaines individualités devenues encore plus émotives à l’exposé des faits racontés ici. Les enseignements contenus dans cette note mémorielle participent à l’élaboration de ce dispositif personnel de recherche-action visant à évaluer l’impact des différentes formes d’enseignements reçus chez mes parents, dans la famille et dans mes entourages. J’ai pratiqué très vite cette forme consciente de découvertes et d’agréments personnels par ce qui est maintenant l’art-thérapie (danse, chant, écriture etc.) existantes sur la construction ou reconstruction des personnes consentantes ou survivantes à des violences.

Ma prime enfance et ma jeunesse, période sans contrariété jusqu’à ma décision de prendre ma liberté d’agir en adulte, sont évoquées comme étant des moments heureux de prise de conscience de la condition de classe, à travers ma famille, les écoles et mes maîtres et les divertissements autorisés de la jeunesse d’alors, en conséquence des monstrations et démonstrations sur les guerres récentes par films ou livres. Auparavant en classe primaire d’histoire, je me souviens d’une première interpellation auprès de l’instituteur dès le CM2 [1] sur le fait que la guerre 39/45 et même celle d’avant (14/18) ne se situait pas qu’en France et en Europe. Dès cette année, la pensée de l’apprentissage pour une vie occupe une place centrale dans tous les premiers instants de chaque être avec tous les éléments sociaux et les environnements urbains consécutifs aux émois perturbants.

Le premier instant est manifeste à chaque évènement faisant commuter l’esprit et le corps. J’ai à raconter les luttes et les répressions connues par ma famille et nos proches, et le choc pour mes esprits que constitue le déclenchement de la discrimination voulue par les parents des entourages et non par les enfants, copains ou amis. Mes figures héroïques de ma mère et de mon père, faisant face aux adversités voire aux brutalités des ‘‘nationalistes’’ chinois, japonais puis vietnamiens, constituent des motifs récurrents de discussion chez mes copains dont les parents montraient leurs ignorances à ces sujets et introduisaient aussi des brutalités verbales qui nous faisaient taire. Les images récupérées des actions sélectionnées ont systématiquement été apprises et enfin émises avant toute recension au sein du corpus bibliographique de la famille composée de séquences - lettres et photographies - d’ouvrages livresques scientifiques, de travaux académiques et de rapports institutionnels. Cette façon de vérifier ce que j’ai en mémoire comporte l’essence même du souvenir ou plutôt de la ressouvenance. L’introspection thématique réalisée à partir de mes recherches neuronales permet de donner à cette réflexion exploratoire un agencement vers les capitales dispositions rétrospectives. Ma formulation est consécutive à cet entrainement introductif d’analyse et d’interprétation des résultats obtenus dans mon cerveau. Prélude à des examens plus larges et coïncidant avec des recherches sur les précisions des faits complétés à d’inusités plans thérapeutiques précisant au plus près les Arts et les réflexions, ce travail exploratoire m’a permis comme un initial bornage des initiatives et des problématiques. Initiatives et problématiques qui me sont encore contemporaines autour de ces questions.

Tous mes univers - familiaux, amis/amies et camarades, collègues et fantastiques professeurs et grands patrons - ne m’ont jamais détourné des apports d’une mémoire non sélective me rappelant de tout. Cependant, il me faut admettre de faire ou d’avoir fait de grands détours sur tous mes sujets pour revenir à l’ultime moi. Avec cette démarche, je mets au jour des sujets représentant davantage un point survenant à l’effort philosophique qu’au point de départ, si précis émotionnellement et personnel soit-il, forcément sans commune mesure à l’état actuel partagé. C’est pourtant le vrai sujet qui peut apparaître comme n’étant pas vérité formelle à quiconque. C’est le sujet qui est celui qui se trouve en me comprenant et en m’interprétant pour dire les choses et les images face à autrui : Qui puis-je être moi qui affirme mon ‘‘JE’’ ?

Les images - photographies de familles, portraits, paysages de vacances, clichés défraîchis empaquetés dans des enveloppes ou collés dans des albums dont certains disparus mais encore en mémoires - hantent les histoires personnelles dans toutes les sociétés occidentales. Il faut y ajouter les films de tous formats et maintenant les ‘‘selfies’’. Ces techniques, en fait ne favorisent aucune mémoire, simplement le fait de se reporter à…Autrefois réservées à une élite, les remarquables représentations - portraits et autres effigies - sont disparues des attentions de mémoire grâce à la technique photographique aux mains des masses populaires toutes assoiffées de sagas privées et intimes. À cette interrogation, j’ai à répondre spontanément en mettant en avant mes traits d’un caractère rebelle, mes façons d’être très individuel, bref, ce qui persiste en me fixant et va m’identifier comme étant la même personne malgré tous mes changements visibles. Or, cette apparence d’identité peut avoir des limites. Car, à strictement parler, une permanence dans les durées et les espaces de ce que je suis apporte des difficultés pour rétorquer la question « qui suis-je ? », mais plutôt « qui puis-je vouloir être ? ».

Dans ce cas révélé, j’avoue qu’en lisant Paul Ricœur [2] sont apparus ces deux archétypes d’identité ou de prise d’identité possible se révèlent dans une ‘‘mêmeté’’ et dans l’’’ipse’’ [3]. Cette ‘‘identité-mêmeté’’ est à valoir pour toute mémoire de statut personnel vers autrui ou d’objet/sujet qui reste relié dans ce temps des réflexions. Ce qu’illustre Paul Ricœur, c’est la figure emblématique d’un serment dans lequel je prépose au préalable la personne qui je suis et nullement ce que je pourrais être [4].

Ce point de vue s’élargit en introduisant une perspective socio-culturelle mettant en évidence la manière dont le contexte social, dans lequel ma famille à tous ses niveaux s’est retrouvée, a généré des normes collectives précises dont celle de mettre au secret ‘‘la vie d’avant’’ celle non admise par bon nombre de ‘‘sédentaires’’ en leur pays. Mes manières de cogiter se traitent dans cette psychologie individuelle. L’influence déterminante du contexte social dans cette exégèse des préjugés et de la discrimination ne saurait donc être négligée, y compris lorsque je dois développer les différences individuelles exposées chaque jour, preuves essentielles de ces diversités particulières. Un exemple : la liberté fondamentale d’un milieu familiale libre mais qui préserve toujours la déférence permanente aux libertés des parents et des aïeuls, forme de hiérarchie souveraine quand les relations sont dites ‘‘normales’’. L’expression affranchie de ce souper familial quand mon frère aîné annonce au milieu du repas ma relation sexuelle avec une amie. J’ai 16 ans à peine, un jour de septembre.

Les séquences narratives expliquent l’engagement dans la survivance d’un aspect de ces libertés acquises après les guerres : la fixation d’un rôle tenu et fixé dont celui d’agent de liaison entre des générations et mes camarades. Cela semble tout naturellement échoir à ces jeunes générations d’hommes, et maintenant depuis le début des ‘‘trente glorieuses’’ des femmes et c’est une rémittence qui constitue pour chacun l’élément déclencheur de la prise de conscience et le passage au statut de battant, de résiliant.

« Fendu en deux, toute une partie de lui-même ne quittait jamais le cabinet mental qui s’imaginait comme une sphère pleine de clarté́, de pénombre et de noir » Beckett, (Murphy).

Aucune des périodes ne concentre plus de pages que pour d’autres avec des logiques différentes celle de la vie ouverte à tous et toutes pendant lesquelles vont se dévoiler longuement les conséquences immédiates de la « fondation des trente glorieuses » : ce qui fait de mon récit une forme de plaidoyer pro domo destiné à rétablir une vérité́ des faits. Il s’agit des miens construisant depuis notre âge de dix ans les évocations d’un futur possible. Quant aux préoccupations des uns et des autres, y compris mes frères, elles sont dans l’ordre du sensible et d’une approbation vers la construction d’une communauté plus large tant du point de vue pensée que celle d’une impulsive spiritualité. Il faut comprendre, ici, la construction d’un accord intellectuel et toutefois réel d’une alliance multiplace avec des conceptions favorisant et établissant une place à une future action militante postérieure aux reconstructions d’après-guerre initiées par les écoles et les établissements supérieurs privés ou religieux : c’est au sujet d’un nationalisme se transformant et à ces combats pour la mémoire commune depuis la Transition historique excluant toute velléité. Ce qui n’est pas le cas chez beaucoup de politiques, dont le récit va s’arrêter pratiquement en 1954/1955 et l’arrivée, parce qu’appelé et vivement souhaité par quelques-uns, d’un certain général.

Ce souvenir social permet de rappeler que même libre, et non contraint sinon qu’à une civilité d’ensemble bien transmise chez moi et pour moi, à Pâques en avril 54, sortant de la gare SNCF St Michel/Notre Dame, je fus arrêté place St Michel à Paris tout simplement parce que je n’avais aucun papier civil sur moi ni même le franc obligatoire. Prémices en ma tête et mes entendements à ne supporter aucun être en uniforme, militaire ou prêtre ou uniforme à l’école. Souvenez-vous de la blouse grise ou noire obligée pour enseignant et élève, encore au moment de mes 15 ans. Je vendais ce vêtement à mes camarades. Un aparté depuis plus de 50 années : l’uniforme revenu est cet autre imposé par le low-cost en tout : le format de valise, format des vêtements, le format du vestimentaire avec marque proéminente et reconnaissable immédiatement sans se soucier de la distance malgré les tournures du bien vivre. ‘‘Le nom des fous est écrit partout’’ dont le nom des marques commerciales, système issu des écoles de commerce, un autre principe s’est retrouvé commercé : depuis ces 50 années, les clients n’ont plus aucun souci réel d’habitude pour leur savoir-vivre et leur approvisionnement : il faut payer le moins cher possible et paraître mieux que les autres. Où se trouve la liberté d’action ?

Dès lors, résurgence de mes engagements scouts, une frénésie d’évasion m’a constitué. Le premier voyage est en stop, de chez mes parents en banlieue proche parisienne jusqu’à Toulon, pour mes 14 ans. Imaginez pour notre époque contemporaine, alors que je ne possédais aucun téléphone (cela n’existait pas, même mentalement) 5 jours pour 800km, environ. Inoubliable et surtout une logique mentale qui a explosé vers une liberté de pensée et une liberté d’action. Puis celui à mes 18 ans en stop, oui je vous l’assure de l’aller-retour, ce Paris/Tamanrasset

Je reviens à l’initial et au pourquoi des apports de ces souvenirs personnels précis. Ces fréquentations régulières des lieux de liberté - entreprise dès l’inscription et la fréquentation de l’école d’Art Appliqués, 5 années de bonheurs - forcent au constat d’un équilibre intellectuel et notable aux aspects d’esthétiques, aux profits des actions et réactions affectives plus nettes parfois franchement antipathiques au regard des us et coutumes. Face aux rejets, aux réactions vives immédiates ou différées dont le service militaire d’où je suis écarté, à un désamour ou des perplexités, je me suis enrichi de positions paradoxales pour mon âge avec des sentiments plus ou moins affectés ou sincèrement octroyés. Mes études avec mes obligations et mes entendements me ramènent à des accidents ou des incidents dans ce processus réceptif de la liberté acquise sans chercher à l’analyse des réactions d’autrui. Si je les tiens dans des carcans de définition classiques, je ne peux me souvenir que du système ‘‘écran’’ une face de moi-même à l’étiquette au fond incertain, banalisé dans les usages courant et galvaudé dans les significations. Vrai que je ne suis pas dans ces éléments proposés par une grande partie de la communauté [5].

Il y a eu ce tabou pendant 65 années comportant le fait de ne jamais parlé, en privé ou en public, de ces périodes de 1900 à 1954. Ce qui m’autorise à penser que ce qui se raconte est ma pure mémoire puisque personne n’a pu et voulu m’en faire le récit. Une justification : pour deux personnes devenues ‘‘famille’’ dont une voulait pour ces 60 ans aller en Indochine française et sur les hauts plateaux du Tonkin. Je leur ai exposé ce que je connaissais malgré mon jeune âge de l’époque. Cette personne m’a troublé en me ramenant les photographies des endroits précisément décrits avant leur départ. Et principalement, toutes les bâtisses où nous vivions - situées avec les adresses géographiques - étaient malgré les guerres toujours là intactes ou reconstruites à l’identique, patrimoine de coloniaux restant apprécié.

Un sujet autre est arrivée quant au cours d’une émission de télévision, ‘‘En terre inconnue’’ sur France 2, j’ai vu apparaître sur l’écran des lieux qui ne m’étaient pas étrangers car ils représentaient la naissance de notre famille : lieu de rencontre de mes arrière-grands-parents et lieu de leur voyage de noce où je fus emmené en promenade familiale. Certes, j’ai eu l’explication par mes parents, mais ce réel imaginaire est resté ‘‘coincée’’ dans mon cerveau sans aucun commentaire pendant 70 ans. À cela, une autre forme de mémoire où la psychologie entre obligatoirement en jeux car il m’a fallu, tout autant qu’à mon frère aîné, garder le pouvoir de nous adapter à des situations. Il me souvient très bien, habillé en bleu très clair et marchant tout au long d’une grille très haute - lieu de travail de mon père devenu camp militaire chinois. Ces chinois par petits groupes assis jambes croisées jouaient tous aux dés avec un gobelet métallique - un chinois (militaire) m’a emmené tout doucement me promener et m’a ramené à son camp. Pas de problème sauf que j’ai été ‘‘rendu’’ à ma mère trois jours après grâce à ma nounou vietnamienne, ma tiba. Je peux évoquer précisément la balade dans la ville d’Haiphong et au bord de mer près du bac transbordeur. Je me souviens des rues encombrées et pas très propres.

Allez raconter cela à un pédiatre ou un psy à qui on apprend que les enfants avant 3/4 ans n’auront aucun souvenir. Ce MOI, je me le suis fabriqué grâce à mes parents nous ayant appris la tolérance, l’accueil de quiconque, la volonté d’exister malgré des gênes passagères, à combattre sans souci de blessure, comme celle de manquer d’argent et surtout ne pas se plaindre de ces états, même aux camarades devenus intimes à la maison. Le sourire d’acceptation de l’autre est une façon d’admettre l’autre.

Ce MOI, en ses compartiments isolés, peut laisser advenir des tas d’autres actions sans que cela ne soit un film personnel, actions minimes par rapport au sujet d’alors, comme maman cachant une grande partie de l’argenterie et des objets précieux, tous empaquetés façon extrême-orientale dans des linges- le pojagi, et les plonger dans le grand bac à eau dans l’entrée de la propriété juste avant l’arrivée des envahisseurs japonais. Raconter l’arrivée soudaine de mon papa revenant avec l’épaule droite enveloppée, une baïonnette japonaise lui transperçant les chaires de part en part. Oui, j’avais quatre ans pas encore cinq. Oui, je n’avais encore aucune notion de colère. Comment voulez-vous - même sans en discuter - que ces images ne me soient pas restées gravées en mes mémoires actives.

Ces ensembles de mémoire font ressurgir sans aucune peine des épisodes qui amènent à d’autres faits sur la base d’une tragédie - départ de ma mère avec ses 4 enfants en très bas âge sur le navire le maréchal Foch, bateau militaire nous rapatriant sur le territoire occidental. Des cris, des pleurs de la part d’adultes et des cris d’enfants et des nuits d’enfer. Notre cabine partagée avec une autre mère est à gauche dans la coursive principale au niveau principal. Toutes les escales me sont familières dont certaines que j’ai retraversées, quelques-unes pendant mes voyages professionnels. Tous les incidents, pas accidents, la différence de mot vient de ce que nous avions quitté - le paradis devenu enfer - vers où nous attendions d’arriver pour le calme et la sérénité. Je parle de Bornéo et ses tortues géantes, l’entrée du canal de suez à Djibouti et ses pécheurs qui plongeaient le long de la coque du navire, de la sortie du canal puis de la tempête qui a failli coucher le navire en face de la Crète et enfin je dois évoquer ma vision d’un épisode fantastique : celui de l’éruption simultanée du Vésuve et de l’Etna, grandiose en pleine nuit. Encore une notion de liberté d’enfant qui se promène seul à me rappeler et un sentiment d’exister à exprimer. Je veux dire ce souvenir précis d’un incident qui aurait pu devenir une catastrophe pour mes parents : étant somnambule, il me souvient du seul geste d’un militaire français, fumant sa cigarette, sur le pont qui m’a rattrapé par le col alors que je passais sous la rambarde… avant de tomber à la mer. Puis l’arrivée à Toulon, et en 1995, j’ai montré à ma famille -femme et enfants- la ‘‘maison de famille’’ et son jardin proche de la plage du Mourillon qui nous avait ‘‘accueillis’’.

Voilà des sujets qui sont devenus des concepts pour une vie coute que coute et qu’après tout cela, rien n’a d’importance. L’important est ailleurs vers les autres et une vraie communauté des vivants sans esprit de rentabilité et de bénéfice ; apprendre à être généreux, à transmettre sans souci du temps passé, une vraie vie à donner sans compter, aller au-devant des inconnus pour leur apporter compagnie et bienséance. Je pense très sincèrement ne pas avoir assez transmis ce dogme important chez nous.

J’ai pu et j’ai osé discuter de cela avec un ami, amitiés récentes que je ne pourrai oublier, ami disparu un soir de Noël. Il m’a été possible de me faire entendre sur ces sujets. Sa réponse est arrivée : et maintenant ?

Maintenant, en me concentrant sur une psychologie et en étudiant les neurosciences, je suis certain que beaucoup d’êtres humains sont éminemment capables de raconter leur petite enfance sans l’apport de quiconque autour d’eux. Ce quiconque, régulièrement en ces éventualités, manipulent le raconteur et son récit, sans le vouloir (parfois) mais selon leurs aptitudes à exprimer leurs souvenances. Finalement, la petite enfance cache des secrets pour causes graves d’incompréhensions d’adulte et de non croyance à ce qui est dit.

Un historique de faits que la personne dominerait et se servirait à ordonner des présomptions et des ressentis que les exégètes de la médecine pour enfant rejettent. Certains sont intransigeants ; cependant je veux remercier Mme Françoise Dolto, Donald Winnicott et leurs équipes qui les ont suivis et ceux encore disciples jusqu’à nos époques contemporaines.

D’évidence, le moment de toute divulgation de confidences est inspiré et encouragé par le contexte, par une nécessité́ ressentie par tout auteur, et par les caractères des sujets, pressentiment d’une acceptation de la réception du témoignage : il existe une étroite relation synchronique entre le processus d’écriture, l’action volontaire, et le contexte diplomate, social et culturel. En effet, ce projet d’écriture des mémoires enfouies, vu comme un projet de prise de parole possible dans l’espace familial ou public, fait passer du vécu subjectif à l’expérience sociale qui fonde la mémoire encore une fois familiale ou collective publique.

Cependant ce passage ne va pas de soi et exige d’avoir un auditoire même s’’il n’est pas recherché.

Bibliographie

André Gide, Le Voyage d’Urien, (1892/1929) Paris, Gallimard, NRF, 25ème édition, 1950.

Catherine Grenier, La revanche des émotions, Paris, Seuil, 2008.

Paul Ricœur, Temps et récit, Tome III. Le temps raconté (1985) Paris, Éditions du Seuil, 1991.

Notes

[1]  CM2 : Cours Moyen 2ème année… J’ai 9ans et demi. En fin d’année choix de se présenter à l’examen d’entrée en 6ème au lycée ou se présenter au certificat d’études pour entrer en apprentissage. Cet examen de toutes façons passé au lycée en 5éme ou dans l’année des 14 ans. Différent depuis 70 ans.

[2] Paul Ricœur, opus cité, Tome I, Introduction, Temps et récit explore le phénomène central de l’innovation sémantique. Celle-ci consiste à inventer, grâce au récit, une intrigue : buts et causes sont rassemblés dans l’unité temporelle d’une action total.

[3] Le premier au sens de l’idem ou cette « mêmeté » (idem signifie « le même » en latin), et le second sens à celui de l’ipse ou du soi-même, sera alors émis l’idée d’« ipséité ». « Mais si tant est que le sujet n’existe pas simplement à la façon d’une chaise ou d’une pierre, son identité ne saurait se réduire à celle de l’idem. Elle renvoie plutôt à la dimension de l’ipséité qui se manifeste concrètement par le maintien volontaire de soi devant autrui, par la manière qu’a une personne de se comporter telle qu’autrui peut compter sur elle ».

[4] C’est précisément au-delà de ce que je suis aujourd’hui que je m’engage à tenir parole.

[5] Catherine Grenier, La revanche des émotions, Paris, Seuil, 2008. Cette partie de texte pour me remettre en mémoire active m’a été suggérée en relisant Catherine Grenier où elle a remis en avant les réaffections d’un Art dit contemporain depuis 1990.

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