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L’écriture autobiographique : une quête expérientielle transformative. Première partie. / Sous la direction de Orazio Maria Valastro / Vol.20 N.2 2022

Versatilité spéculaire : quête et enquête

Asmae Lahbabi

magma@analisiqualitativa.com

Infirmière diplômée d’état. Masterante à la Faculté Pluridisciplinaire de Nador (Maroc), elle a réalisé un mémoire de fin d’études sous la direction du Dr. Sallem El Azouzi, intitulé La labilité dans Rue des Boutiques Obscures de Patrick Modiano, pour l’obtention d’une licence en études françaises option : littérature au sein de la même faculté.

 

Abstract

L’autofiction chez Patrick Modiano s’opère sous le signe d’une aporie : enchevêtrement de bribes autobiographiques, lesquelles font écho à des présences de son passé et celui de sa famille ; avec des infiltrations fictionnelles, lesquelles servent à combler une mémoire en brèches. Rue des Boutiques Obscures présente une atmosphère où la quête de l’identité coïncide avec l’obsession et la désillusion. Le « je » narrateur migre constamment d’une identité à une autre, sa situation est malléable. Le récit présente une avancée qui ne peut se détacher d’un passé à la fois bruyant et muet, l’ambiguïté plane sur les déclarations et sur les souvenirs, le présent est un paysage vide et qui peut être soustrait du Temps, quant au futur, il n’est plus envisageable, son statut est anonyme et désuet. Une mise en abyme, telle est la démarche de l’écriture, les pourvoyeurs du passé de l’enquêteur, ont le discours hypothétique et la vue versatile. Art photographique et espace agissent pour reconstituer et rompre la discontinuité de la mémoire ; cependant, en dépit de leurs témoignages qui semblent plausibles, la suspension et la labilité de la quête sont obstinément les plus invariables de toutes les scènes variables du jeu narratif.

 

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Sirène dans le port de St John, Theodore de Bry, Historia Antipodum oder Newe Welt (1631) de Johann Ludwig Gottfried.

Après les deux guerres mondiales, l’Homme tombe dans l’évidence de la difformité de son existence. Les horreurs vécues accentuent un sentiment de vie fugitive, des traces transitoires qui rapprochent plus de la finitude que de la plénitude.

 

L’écriture autobiographique ne peut plus prétendre à un effet spéculaire, son statut relatif est à l’image de la relativité de la vie. L’écriture de soi entre dans une zone de turbulences tributaire d’une version du monde collective. Dans ce nouvel espace, interagissent le réel et le fictionnel. Stimuler la mémoire, produit un kaléidoscope de séquences et de bribes, qui ne peuvent concorder entre elles. D’où l’écriture autofictionnelle qui, selon Sallem El Azouzi : « constitue chez Modiano un traitement psychanalytique. […]. Les déplacements font office d’une recherche qui se laisse au gré de l’état psychique, tantôt de Modiano tantôt de Patrick. L’objet et le sujet se confondent et se recoupent » (El Azouzi, 2016, p.152). L’écrivain est son propre thérapeute, dans son écriture, refoulement et extériorisation, se chevauchent ; sa présence est ressentie malgré la fiction de la trame. Chez Modiano le but est clairement tracé : une écriture ambiguë dont les soubassements reposent sur l’aspect flou et la recherche des traces, dans le dessein de redéfinir la période de l’Occupation.

 

L’écrivain, figure emblématique du genre autofictionnel, est un adepte des récits inachevés, échafaudés par une recherche continue d’une identité versatile. Ce caractère rend le lecteur complice de la trame des événements, puisque suivant l’ascension de l’avancée des récits, se voit sollicité et contraint à mener sa propre enquête minutieuse pour comprendre les non-dits de l’écriture.

 

Parmi les romans de Patrick Modiano, nous avons choisi d’étudier l’ambiguïté et la labilité dans Rue des Boutiques Obscures. Cet aspect présent dans les personnages du roman et dans l’espace qui les abrite. L’écrivain utilise l’ordre symbolique de Deleuze, que le philosophe explicite dans son article « A quoi reconnait-on le structuralisme ? », pour réinventer la trame d’un passé incertain qui découle d’une mémoire défaillante. Son ardeur dans l’avancée de la narration témoigne d’une quête de reconstitution à rebours, puisque un paradoxe taraude l’esprit de Modiano par une confrontation entre souvenirs réels et souvenirs imaginaires. L’écriture autofictionnelle escamote la barrière fine qui existe entre la vérité et le mensonge, entre le réel et l’imaginaire, un entremêlement d’événements qui se divisent entre ceux appartenant au passé de l’écrivain et d’autres appartenant à l’imagination narrative. Par conséquent, le traitement du texte sera basé sur l’étude de la structure dans Rue des Boutiques Obscures à l’aune de la psychologie de l’auteur.

 

La fiction, notion empruntée par Modiano

 

Le terme « fiction » nous plonge dans un kaléidoscope de questions : que peut-on qualifier de fictionnel ? Peut-on dire que la fiction est un façonnage du vrai ? Est-ce que la fiction dresse le tableau du faux ? Se trouve-t-elle au carrefour ou dans une zone d’entente entre le vrai et le faux ? Relève-t-elle du mensonge ? Est-elle embellissement ou enlaidissement de choses impénétrables et hors d’atteinte ?

 

Cette notion admet une ambiguïté et un caractère flou, en particulier si nous prenons en considération la non possibilité de définir un sujet par une réalité mais par des réalités.

 

La fiction et la littérature ont toujours cohabitées, Gérard Genette en dit : « Il ne peut y avoir de création par le langage que si celui-ci se fait véhicule de mimésis, c’est-à-dire de représentation, ou plutôt de simulation d’actions et d’événements imaginaires ; que s’il sert à inventer des histoires, ou pour le moins à transmettre des histoires déjà inventées » (Genette, 1991, p.12). Force est de constater que les écrits littéraires représentent le réel, mais ne peuvent l’imiter de manière fidèle. D’ailleurs, l’imitation n’est proche de la réalité que relativement, par conséquent, la fiction comble les brèches de la mimésis. D’où le recours à la fiction chez Modiano pour combler la défaillance de la mémoire.

 

Et c’est dans cette dialectique que s’inscrit l’autofiction modianesque, puisque l’écrivain désire suivre un itinéraire périlleux d’une mémoire morcelée, une tentative d’affranchissement. En contrepartie, lire Modiano est signer un pacte, exagérons-nous si on dit avec Faust ? Puisque au terme de la lecture, nous n’en sortons pas indemnes, nous sommes possédés par ce dont Modiano est dépossédé. Ainsi, si l’enquête modianesque a un aspect circulaire infini, caractérisé par des rechutes, nous lecteurs, sommes enivrés par cette façon de faire qui devient pour nous une façon de considérer.

 

La labilité des personnages

 

Les personnages modianesques ont une existence trouble, instable, qui coïncide avec quelques bribes autobiographiques de l’écrivain. La pièce maitresse de son écriture est l’ambigüité, Rue des boutiques obscures en est l’exemple.

 

Cette autofiction captive le lectorat par son aspect d’une enquête policière inachevée, qui a pour visée la recherche de l’identité de Guy Roland, qui n’est autre que le père de l’écrivain : Albert Modiano. Modiano père mène une vie mystérieuse, clandestine, il trafique dans le marché noir et vit constamment dans l’inquiétude d’être arrêté. Les personnages qui tisseront le voyage explorateur d’une identité nébuleuse, ont tous pour point commun un caractère flou et fuyant.

 

Construire ou reconstruire le passé ? Répondre à cette question paraît une aventure délicate. À travers une démarche hasardeuse, Guy, narrateur dédoublé en un moi actuel amnésique et un moi qui se renouvelle au fil des rencontres, reprend les gestes qu’il a faits jadis, quoiqu’il nous communique par moments, l’impression qu’il essaie d’édifier un personnage qui n’est pas le sien. Bruno Blanckeman considère que dans Rue des boutiques obscures : « Le personnage-narrateur amnésique semble retrouver son identité au terme de multiples errances. Accréditée pendant quelques pages, cette hypothèse s’avère in fine aussi peu fiable que les pistes précédentes, lesquelles constituaient les différents épisodes d’un roman relançant sans cesse sa dynamique » (Blanckeman, 2009, p.26). Une course infinie, telle est la démarche du personnage, qui à l’annonce de chaque nouvelle station, reconsidère celle qui la précède.

 

Il procède par tautologie, et combine les identités « Howard de Luz, Pedro, Pedro McEvoy, Stern Jimmy Pedro ». Au début, il ne se considère rien que comme « une silhouette claire » (Modiano, 1978, p.11), et entreprend d’ouvrir la boîte de Pandore de sa vie oubliée. Pour Bruno Blanckeman : « Le personnage selon Modiano est un être de syncope. […], l’écriture saisit le phénomène, alterné, d’une prise et d’une déprise d’identité au hasard de situations qui tantôt révèlent, tantôt annulent la conscience de soi »(Blanckeman, 2009,37).Une identité suspendue, oscillante qui dépend des errances d’un narrateur-personnage, essayant d’aménager les parties fuyantes d’un puzzle.

 

Au chapitre XV des bribes de mémoire lui reviennent, les espaces, les sensations et les parfums agissent en catalyseurs. Une impression du déjà-vu crée le déclic, et marque le début de la réhabilitation de sa mémoire « alors, une sorte de déclic s’est produit en moi. La vue qui s’offrait de cette chambre me causait un sentiment d’inquiétude, une appréhension que j’avais déjà connues » (Modiano, 1978, 122). Cependant, en dépit de ses tentatives incessantes de tenir les ficelles de son passé et d’effacer et de camoufler l’aspect brumeux qui les entoure, il échoue et se rend compte de leur fragilité « et je ne me souviens plus si, ce soir-là, je m’appelais Jimmy ou Pedro, Stern ou McEvoy » (Modiano, 1978, 182).

 

« L’écrivain compose les portraits d’une humanité vulnérable dont les agissements apparents ne recouvrent plus aucun mobile conscient déboussolés, les personnages errent à la recherche d’eux même, dans des villes fuyantes ou d’improbables capitales » (Blanckeman, 2009,6), l’écrivain de Lire Patrick Modiano retient de l’œuvre modianesque, le caractère versatile du personnage de l’écrivain. Il divague dans l’incertitude, en quête d’une identité individuelle, d’où l’autofiction chez Modiano qui a l’aspect d’un rêve convoité, une mouvance lente traverse le récit, où mirage et désillusion accompagnent l’identité perdue de l’écrivain.

 

La quête identitaire de Guy repose sur des soubassements étrangers, il agence les bribes de son existence que les fantômes d’un passé lui communiquent. La réconciliation avec son passé perdu, ressemble à un échiquier, qui est contraint à voir disparaître un à un ses occupants. Retrouver un nouvel occupant de sa vie ancienne, équivaut à éliminer celui qui l’a précédé, l’inachèvement est maître de la situation. Ceci dit, la redéfinition de sa silhouette claire est tributaire des propos recueillis, des personnes abordées de manière hasardeuse et des photographies, ainsi une vie entière se trouve-t-elle réduite à un effet spéculaire. L’enquêteur devenant objet de sa propre enquête, endosse le statut d’un objet qui change continuellement d’aspect, répondant à l’imaginaire et aux suppositions avancés par des inconnus. De plus, les personnages qui restituent sa mémoire, sont eux-mêmes symbole de décadence, ils mènent une existence floue.

 

Lors d’une interview, Patrick Modiano parle d’une naissance après la guerre qui engendre « Des rencontres étranges qui ne seraient pas faites en temps normal. Ce sont des naissances un peu hasardeuses »[1]. Le hasard est un élément indispensable, qui traverse l’œuvre, encore faut-il noter que les témoins de la vie passée de Guy, ont chacun une existence plus ou moins éphémère et inconstante. Hutte, le pourvoyeur de la nouvelle identité de Guy Roland, a lui-même perdu les empreintes de son passé « Lui aussi […] avait perdu ses propres traces et que toute une partie de sa vie avait sombré d’un seul coup, sans qu’il subsistât le moindre fil conducteur, la moindre attache qui aurait pu le relier au passé » (Modiano, 1978, 16). Rue des boutiques obscures comporte un parallélisme entre Paris et Nice, si Guy mène une enquête sur son passé à Paris, Hutte se construit un futur à Nice après avoir décidé de se retirer de son travail de détective privé. Une situation versatile, une tonalité incertaine (les modalisateurs, les conditionnels, les points de suspension) orchestrent les propos recueillis.

 

La disparition ambiguë devient la devise définitoire du statut des personnages, la frivolité celle des souvenirs « ils [les souvenirs] sont à vous maintenant. Je vous passe le flambeau » (Modiano, 1978, 48). Stioppa aux habitudes culinaires routinières, témoignant d’un spleen et d’une amertume existentielle, s’acquitte sans remords de son passé. Gay enchaîne les mariages, pour l’unique finalité d’avoir une nationalité, et par l’occasion avoir une identité qui lui permet d’être reconnue. Waldo Blunt, l’un des époux de Gay, représente l’enfermement et l’errance « Je le regardais. Tout était rond chez lui […]. Il m’évoquait ces ballons que les enfants retiennent par une ficelle […]. Et son nom de Waldo Blunt était gonflé, comme l’un de ces ballons » (Modiano, 1978, 70). Il s’égare dans un cercle infini lié à son devenir pitoyable. Denise, l’ancienne compagne de Guy, utilise un pseudonyme « Muth » pour sa carrière de mannequinat, mène une existence instable, et disparaît dans la neige qui comme le sable retient les traces de manière fugace. Son dernier témoin Freddie, se volatilise dans la mer.

 

La fêlure identitaire liée à la seconde guerre mondiale, engendre un déracinement des êtres, sans âme, à la mémoire en brèches. Bien que tous les personnages présentent des connexions entre eux, aucun survivant n’est en mesure d’avancer le devenir des autres, chacun mène sa vie dans son propre wagon. L’enquête reste suspendue. La recherche de la vérité est liée à la recherche de la mémoire et par conséquent à la définition de l’identité. Cette entreprise chez Patrick Modiano semble tourbillonnante, le passé qui résiste et garde son statut indéfini justifie le sentiment d’échec, il persiste et l’inachèvement de l’enquête à la fin du récit traduit la suspension d’une affirmation de soi, objet du projet autofictionnel chez l’écrivain. Cet objectif saccadé et déchu aboutit à une conception nouvelle du monde, ainsi, la certitude bascule de manière fluide et douloureuse vers l’incertitude. Une identité résistante met en doute tout passage terrestre.

 

Dans son discours du prix Nobel de la littérature, Modiano déclare : « Il me semble malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore stable, une société du XIXème siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sure d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines, fuyantes et presque insaisissables. »

 

La période de l’occupation est indubitablement le leitmotiv de la mémoire collective, et de ce fait de la mémoire individuelle. Cette période escamote le vécu et la réalité de tout un chacun y appartient. La motivation de Modiano est claire : exhumer des cendres toutes les ombres d’un passé désolant. Dès lors, il réunit tous les moyens, ad hoc, photographie comprise, puisqu’elle semble le seul gageant du caractère concret d’une existence passé.

 

L’immersion de la photographie

 

Le langage photographique coïncide étroitement avec celui de la littérature. Pour le lecteur, elle semble appartenir à une zone d’équilibre entre le réel et l’irréel, entre le visible et l’invisible. Dire que la photographie est mimétique, relève d’une vision utopique, d’une entreprise risquée. Certes, la photographie permet la perpétuité d’un fait, cependant, elle ne permet pas celle d’un souvenir. L’écriture modianesque repose sur l’activité photographique « toute photographie est un certificat de présence » (Barthes, 1980, p.135). Dans la reconstruction de son passé, Guy Roland utilise plusieurs documents, la photographie est omniprésente dans la quasi-totalité de ses rencontres. Si elle accorde certains traits, elle passe sous silence d’autres. La photographie devient une image-texte que l’écrivain tente de lui attribuer la figure de l’hypotypose, l’enquêteur la ranime, dès lors elle change constamment d’approches et d’interprétations.

 

La petite musique de Patrick Modiano est harmonisée par la présence de la photographie. « Une sorte de lien ombilical, relie le corps de la chose photographiée à mon regard : la lumière, quoique impalpable, est bien ici un milieu charnel, une peau que je partage avec celui ou celle qui a été photographié » (Barthes, 1980,127), la photographie est le cordon ombilical qui permet la liaison entre le présent et le passé de Guy Roland, son observation alimente sa mémoire fanée. L’enquêteur tente de lire les photographies qui se métamorphosent au fil de ses recherches, ainsi une même photo revendique-t-elle plusieurs interprétations : l’un des personnages présents sur la photographie que Stioppa lui donne, change d’identité après la rencontre avec le jardinier du château de Valbreuse.

 

Roland Barthes déclare : « Je ne puis approfondir, percer la photographie. Je ne puis que la balayer du regard, comme une surface étale. La photographie est plate dans tous les sens du mot » (Barthes, 1980, 164), Guy Roland à la mémoire « sous scellée », réalise au chapitre XLIV en regardant les photos qui le représentent avec Freddie, Denise et Gay Orlow qu’ « ils perdaient peu à peu de leur réalité à mesure que le bateau poursuivait son périple. Avaient-ils jamais existé ? » (Modiano, 1978, 244). Force est de constater que l’art photographique se rapproche de l’oubli, de la perte et de la mort. Certes il a dirigé l’enquête, mais son rôle est éphémère et mensonger. Plutôt que garantir une vitalité des souvenirs, la photographie les dévitalisent. Non dotée d’une légende, elle n’est que cadavre : « j’ai des tas de photos…j’ai mis les noms et les dates derrière parce qu’on oublie tout… » (Modiano, 1978, 42), le pronom personnel indéfini (on) attache de l’authenticité à son caractère brumeux et semble renforcer et généraliser une règle qui prétend la non-conformité de la photographie dans la fossilisation de l’identité des personnages qui s’y lient. Les personnages deviennent translucides. « Imaginairement, la photographie […] représente ce moment très subtil où, à vrai dire, je ne suis ni un sujet, ni un objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet : je vis alors une micro-expérience de la mort. […] : je deviens vraiment spectre » (Barthes, 1980, 30), l’écrivain de la Chambre Claire expérimente la réification, en effet, la photographie augmente la sensation d’une atrophie du corps humain. Plutôt que d’assurer la sincérité et la longévité, elle n’est qu’imposture.

 

« Nous nous entretenions souvent Hutte et moi de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes » (Modiano, 1978, 72), ces propos de Guy Roland soutiennent ceux de Barthes : « Ruse du vocabulaire : on dit " développer une photo " ; mais ce que l’action chimique développe, c’est l’indéveloppable, une essence (de blessure), ce qui ne peut se transformer » (Barthes, 1980, 81). La photographie prodigue un peu de vérité, une facette de la réalité, les individus photographiés ne dévoilent qu’un moi instantané. La prise ne reflète pas la psyché, force est de noter que ce n’est qu’au terme de l’ouvrage, et non de l’enquête qui maintient son statut suspendu, que l’enquêteur se rend compte que Gay Orlow est en train de pleurer et non de rire. L’identité tant convoitée des personnages est sujette à la disparition, à l’oubli ; l’Occupation engendre des figures qui échappent à la réalité. Modiano interroge l’évidence de la photographie, pour en tirer des conclusions douloureuses liées à la seconde guerre mondiale : la division, la dispersion et la légèreté du souvenir, vers la fin de l’ouvrage, Guy Roland s’interroge sur la réelle existence de ses amis d’antan. Difficulté de se fier à des clichés pour tisser les toiles d’une existence sans succomber au cliché et à la fatalité du lendemain.

 

« L’art de Modiano consiste à multiplier les pistes pour tenter de comprendre les déterminations complexes de l’être et les traitrises de la mémoire » (Blanckeman, 2009, 26), Rue des Boutiques Obscures outre qu’être un texte littéraire, est une référence psychanalytique, puisqu’il décrit étroitement la difficulté d’atteindre le « ça » freudien. L’œuvre manie un art d’écrire, qui constitue la signature de l’écrivain voire son empreinte, et accentue l’étrangeté du genre autofictionnel.

 

« Patrick Modiano se façonne ainsi une identité et s’invente un mythe, auquel un texte mouvant tient lieu de support, selon un processus nécessairement inachevé » (Blanckeman, 2009, 159), le récit tire profit de la langue, l’écriture devient une Recherche, une version du monde. Identité flottante, situation douteuse, statut énigmatique ; tels sont les contours abordés pour déterrer de la désuétude les êtres de l’Occupation.

 

Entre enquête et quête, l’avancée n’est pas parallèle, en dépit d’une investigation policière basée sur la photographie, preuve tangible d’une existence passée, cette preuve demeure inerte, elle n’est que leurre. Telle une anamnèse, l’enquêteur redécouvre l’historique de son amnésie, qui lui résiste.

 

Ce qui vaut pour les personnages vaut aussi pour l’espace. L’espace de Modiano est un espace pluriel, polyphonique et polysémique. Selon Greimas le langage spatial a la capacité de « pouvoir s’ériger en un métalangage capable de parler de toute autre chose que de l’espace » (Greimas, 1976, pp.130-131). L’espace autofictionnel devient un outil pour dire le Monde, et faire parler des voix oubliées.

 

Les dichotomies de l’espace dans la reconstruction de l’identité

 

Sallem El Azouzi déclare : « Modiano est de ces écrivains qui ont fondé leur écriture sur la recherche de l’identité, basée sur l’exploitation cartographique et son rapport avec la mémoire » (El Azouzi, 2016, 149). Patrick Modiano revisite dans son écriture la dialectique de l’espace, il l’anime pour en extraire des témoignages d’un temps qui provient d’un souvenir fragmenté. L’écrivain rebâtit un Paris qui a existé jadis, et qui a nourri sa jeunesse. Un Paris terni par l’Occupation et la mémoire en brèches. Cette ville que Modiano qualifie de « silencieuse » dans son discours du prix Nobel, semble communiquer dans Rue des Boutiques Obscures, dévoilant des conversations tues et des images brouillées.

 

Au lendemain d’une guerre, un retour en arrière relève d’une démarche périlleuse. Si les personnages réussissent à mener une existence « normale », les lieux gardent les séquelles d’un passage furtif mais dévastateur. Dans sa construction identitaire, Guy Roland revoit des lieux qui lui étaient auparavant familiers, qui par leur jeu dichotomique de lumières, d’apparence actionnent une percée, qui ne cesse d’être labyrinthique.

 

 La couverture du livre Rue des Boutiques Obscures, édition Gallimard collection Folio date de parution : 1982, annonce d’ores et déjà le climat régnant dans les pages qui suivent. Une image où s’alternent ombre et lumière, les deux se mêlent et se perdent. Des reflets qui éclaircissent certaines zones pour assombrir d’autres, le tout enveloppé dans un suaire d’opacité. L’image semble dissimuler un silence dévastateur, les jalousies fermées accentuent l’effet d’étouffement éprouvé. Une même surface résiste par endroits à un même faisceau lumineux. Ce décor sinistre, où l’on trouve l’art de Rembrandt, semble essayer de communiquer l’incommunicable.

 

« L’alternance entre les plages sombres et les plages lumineuses est maintenant interprétée comme un éclairage contradictoire » (Joly, 2009, p.54), Modiano a recours dans cette quête identitaire, à une combinaison entre diégès et mimésis. L’effet mimétique est accentué par une opposition entre les jeux de lumière et qui traduit par conséquent une mise en abyme dans les souvenirs et les pensées de tous les ressortissants de l’Occupation, particulièrement cher Modiano. L’épaisseur du flou est mise en évidence par cette alliance pittoresque.

 

« Nous mangions en silence. Une péniche glissait, si proche, que j’eus le temps de voir dans le cadre de la fenêtre ses occupants, autour d’une table, qui dinaient eux aussi […] Une autre péniche, est passée, noire, lente, comme abandonnée » (Modiano, 1978, 48). Un changement du degré de la luminosité accompagne un changement de l’avancée de l’enquête. Guy Roland sentant détenir le flambeau annonciateur de ses souvenirs, est contraint de le voir subitement s’affaiblir à l’annonce de la mort de Gay Orlow. Les objets éclairés ou non, ne dépendent plus d’une source lumineuse, ils font écho à un état d’âme, les sentiments deviennent catalyseur d’un changement de perception visuelle.

 

« J’ai tourné le commutateur, mais au lieu de quitter le bureau de Hutte, je suis resté quelques secondes dans le noir. Puis j’ai rallumé la lumière, et l’ai éteinte à nouveau. Une troisième fois, j’ai allumé. Et éteint. Cela réveillait quelque chose chez moi » (Modiano, 1978, 165), un geste anodin, une alternance du clair et de l’obscur, agit pour rappeler une séquence passée et un sentiment enfoui. « Toute mémoire est à ré imaginer. Nous avons dans la mémoire des micro-films qui ne peuvent être lus que s’ils reçoivent la lumière vive de l’imagination […]. Les ombres et les silences ont de délicates correspondances » (Bachelard, 1961, p.201). La dichotomie du clair /obscur, échafaude un délire onirique, une concomitance de souvenirs, une communication qui vient de l’au-delà et dépasse le langage terrestre.

 

« Le soleil se couchait et enveloppait d’une lumière tendre et orangée la pelouse et les buissons du labyrinthe. Et la pierre grise du château était mouchetée de cette même lumière» (Modiano, 1978, 90). Le soleil, lumière naturelle, symbole de résurrection et de décadence, semble provoquer une explosion de ressentis, liée à la déception de Guy Roland, qui perd une piste qu’il croyait le rapprocher de son domicile familial, ou comme l’appelle Gaston Bachelard dans La poétique de l’espace, son « cosmos ».

 

Des couloirs obscurs, des veilleuses allumées, des taches phosphorescentes, des immeubles éclairés sont tous des images qui traversent Rue des Boutiques Obscures. Un mariage de lumières opposées crée une tension qui est encline à la perpétuité. Cette ambiance aux ombres, accentue une vision désolatrice d’un passé chaotique.

 

Patrick Modiano communique une image qui résiste, une image de la Condition Humaine, laquelle se situe entre Occupation et Résistance. Raconter une vie, retrouver des traces comporte un risque beaucoup plus dangereux que le syndrome de l’oubli, un risque pimenté par l’entremêlement des souvenirs. Une atmosphère nébuleuse découle de l’association du clair-obscur, certaines lumières bien loin de provoquer un déclic dans la mémoire de l’enquêteur, la rendent encore plus muette.

 

Modiano explore et réinvente le passé lié à l’Occupation, tous les éléments sont réunis pour mettre en marche la roue de l’oubli et de la remémoration. Une période sombre dont les personnages en gardent les séquelles irréversibles. L’opposition qui s’opère entre les lumières, révèle une brèche qui sera immortelle. Toute occupation engendre une envie de protestation et de révolution, Patrick Modiano mène sa propre guerre, son écriture devient un système de compensation, une tentative incessante de retrouver une identité, et par conséquent de s’imposer en tant qu’instance qui s’arrache obstinément le mérite d’être reconnue.

 

«Il y a un sens à dire qu’on " lit une maison ", qu’on " lit une chambre ", puisque chambre et, maison sont des diagrammes de psychologie qui guident les écrivains et les poètes dans l’analyse de l’intimité » (Bachelard, 1961, 157), pour rebâtir les méandres d’une mémoire, Guy Roland se sert de la topo-analyse. Dans l’avalanche de son voyage, des endroits clos et ouverts résistent et dévoilent leurs secrets. Encore faut-il noter que l’enquête débute dans l’étroit appartement de Stioppa, pour s’achever au bord de la mer un endroit ouvert à tous les airs. Ainsi, la tentative de piéger la mémoire échoue et le sentiment de désolation que communique Modiano à son lectorat, qui s’attache à l’espoir, l’emporte puisque la narration se clôture par une question qui semble être une invitation au voyage et à la réflexion. Dans cette optique, l’écriture autofictionnelle chez Modiano se désagrège et le but est détourné, ainsi, plutôt de comporter une simple intrigue policière, l’écrivain y arbore les allures d’un essai où se cache une théorisation sur l’Homme face à lui-même et face au monde qui l’entoure.

 

L’analyse de l’espace devient un travail révélateur d’une psychologie d’un personnage et d’une situation. L’objet n’admet plus d’avoir un aspect inerte, il semble se désagréger de son statut silencieux et révéler plusieurs problématiques.

 

« L’espace est tout, car le temps n’anime plus la mémoire. La mémoire –chose, étrange ! -n’enregistre pas la durée concrète […]. Les souvenirs sont immobiles, d’autant plus solides qu’ils sont mieux spatialisés » (Bachelard, 1961, 37), À travers une réciprocité, lieu et mémoire s’actionnent et se réinventent. L’enquête de Guy Roland repose sur des espaces tantôt ouverts tantôt fermés, lourds en significations.

 

« La maison, dans la vie de l’homme, évince des contingences, elle multiplie ses conseils de continuité. Sans elle, l’homme serait un être dispersé. Elle maintient l’homme à travers les orages du ciel et les orages de la vie » (Bachelard, 1961, 34-35). Tous les personnages dans Rue des Boutiques Obscures n’ont pas un domicile fixe, ils changent continuellement d’adresses, qui sont pour la plupart des hôtels. Signe d’un passage éphémère, transitoire, d’une existence labile. Dans sa conception architecturale, l’établissement hôtelier est à l’image du labyrinthe de Valbreuse, plein de détours, où peuvent s’égarer les souvenirs et les individus.

 

« Nous pénétrâmes dans " le labyrinthe " par une de ses entrées latérales et nous nous baissâmes, à cause de la voute de verdure. Plusieurs allées s’entrecroisent, il y avait des carrefours, des ronds-points, des virages circulaires ou un angle droit, des culs-de-sac, une charmille avec un banc de bois vert… » (Modiano, 1978, 90). Face à cette structure, l’Homme doit faire face à lui-même, à ses propres angoisses, pénétrer dans un labyrinthe est une manière de se retrouver, une poursuite d’identité fuyante. Sortir d’un labyrinthe va en harmonie avec une découverte, dans le cas de Guy Roland, elle annonce une déception liée à son identité « voilà, c’était clair, je ne m’appelais pas Freddie Howard de Luz. […]. Je n’avais, jamais joué, enfant, dans le " labyrinthe ". […]. Dommage » (Modiano, 1978, 92). Cette annonce est révélée dans son chemin de retour, en l’occurrence « la forêt », lieu d’errances et d’existences disparates.

 

Cette désillusion liée à une obstination de retrouver une base qui définit sa provenance, et par l’occasion la provenance de tous les personnages de l’Occupation, est scandée dans les autres habitations visitées. Dans son analyse des espaces, Gaston Bachelard conçoit l’appartement, telle une structure qui n’a pas de racines. Guy Roland visite plusieurs immeubles, les appartements sont tous logés dans des étages élevés, l’ascenseur accentue la vie compartimentée et solitaire. L’appartement devient un lieu pour tous ceux qui sont dépourvus de lieux natals. Tous ceux dont l’existence est suspendue, sans racine passée et sans vision future, à la condition infra humaine.

 

Gaston Bachelard déclare : « Les concepts sont des tiroirs qui servent à classer les connaissances ; […]. À chaque concept son tiroir dans le meuble des catégories. Le concept, le voici pensée morte puisqu’il est, par définition, pensée classée » (Bachelard, 1961, 101), les objets qui finissent aux tiroirs, sont des objets enterrés liés à des souvenirs inhumés. Les photographies archivées dans des tiroirs, correspondent à une volonté d’oubli, à un projet de les faire tomber dans la désuétude.

 

Les objets donnés à Guy Roland se trouvent dans la plupart du temps rangés dans des boites, « dans le coffret sont les choses inoubliables pour nous, mais inoubliables pour ceux auxquels nous donnerons nos trésors ; le passé, le présent, un avenir sont là condensés. Et ainsi, le coffret est la mémoire de l’immémorial » (Bachelard, 1961, 111). Ranger ses souvenirs passés dans des coffrets c’est signer de manière irréversible, un pacte avec l’amnésie, pour se défaire d’une vie passée, d’une mémoire et d’une identité.

 

« Dans le monde hors de la maison, la neige efface les pas, brouille les chemins, étouffe les bruits, masque les couleurs » (Bachelard, 1961, 163). Les derniers moments qui précèdent l’état amnésique de Guy Roland, se déroulent dans un décor enneigé. Toute une vie antérieure s’évapore au rythme de la tombée des neiges.

 

Lors de son passage dans l’émission La grande librairie, en octobre 2021, Patrick Modiano déclare : « Je ne sais plus la frontière entre le réel et l’imaginaire ». L’écrivain se façonne un monde qui lui appartient, un monde qui admet l’ambiguïté et dans lequel les concepts ne sont pas définis. Il insuffle sa présence à son écriture, le lecteur s’obstine à détecter la présence de l’écrivain et de sa mémoire et des questions s’imposent à son esprit : est-ce Modiano ? Est-ce sa mémoire ? Et c’est à cet instant précis qu’apparait l’ordre symbolique de Deleuze. Malgré une appartenance au genre autofictionnel de Dobrovsky, l’écriture modianesque peut proclamer un statut nouveau qui la définit et la distingue par son style authentique et elliptique, où s’enchevêtrent vécu et non vécu. Par conséquent, chez Modiano l’autofiction est un résultat complexe d’un moi individuel et d’un moi collectif.

 

En définitive, l’autofiction chez l’écrivain est un hymne à la liberté et à la libération des âmes errantes depuis 1945. Rue des Boutiques Obscures est un roman emblématique, puisqu’il dépeint parfaitement la situation versatile qui est survenue au lendemain de l’Occupation allemande en France. La fuite, l’ambiguïté, l’identité brouillée, l’existence labile deviennent un modus vivendi pour tous les individus. Ce tableau sinistre trouve écho dans les personnages du roman, lesquels créent des liens étroits avec les lieux auxquels ils semblent appartenir.

 

Il s’ensuit que Modiano mène dans ses romans des joutes, par le truchement d’un labeur heuristique, afin de rendre au passé qui lui résiste, sa transparence et l’affranchir de l’usure du Temps.

 

Bibliographie

 

Corpus

Patrick Modiano, Rue des Boutiques Obscures, Éditions Gallimard, 1978.

 

Ouvrages

Gaston Bachelard, La poétique de lespace, France, Édition Presses Universitaires de France, 1961

Roland Barthes, La chambre claire : note sur la photographie, France, Édition Gallimard, « cahiers du cinéma », 1980.

Bruno Blanckeman, Lire Patrick Modiano, France, Édition Armand Colin, « Lire et Comprendre », 2009.

Gérard Genette, Fiction et Diction, Paris, Édition du Seuil, « Points essais », 1991.

Algirdas Julien Greimas, « Pour une sémiotique topologique », in Sémiotique et sciences sociales, Édition du Seuil, 1976.

Martine Joly, Introduction à lanalyse de limage, France, Édition Armand Colin, 2009.

Sallem El Azouzi, « Lespace et les troubles identitaires dans un système autofictionnel », dans Hassan Moustir, Jamal Eddine El Hani, Mourad Ali-Khodja (dir.), Des lieux de culture : altérités croisées, mobilités et mémoires identitaires, Canada, Édition Pulaval, 2016.

 

Entretien

Un club sur le Net rencontre Patrick Modiano, interview du 20/04/2001.

 

Notes

[1] Un club sur le Net rencontre Patrick Modiano, interview du 20 /04/2001.

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