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L’écriture autobiographique : une quête expérientielle transformative. Première partie. / Sous la direction de Orazio Maria Valastro / Vol.20 N.2 2022

La pratique du Journal : un espace/temps pour approcher une écriture du sensible ?

Christelle Potier

magma@analisiqualitativa.com

Docteur en Sciences de l’Éducation. Sa thèse soutenue sous la direction du Pr. Augustin Mutuale s’intitule « La pratique du journal dans une perspective d’éducation et de formation tout au long de la vie ». Chargée d’enseignement dans trois établissements d’enseignement supérieur, sa thématique de recherche principale concerne l’éducation et la formation de la personne tout au long et au large de la vie, au cœur de laquelle elle interroge la pratique du journal comme espace/temps de « co-créa-construction » entre l’écrivant et le journal.

 

Abstract

Dans cette étude du journal comme écriture autobiographique, nous mettons en exergue le fait que la personne parle d’elle-même, de ses interrogations, ses explorations, ses analyses, ses observations, etc. Le journal accepte les tâtonnements, les mouvements d’humeur (en ce compris une éventuelle mauvaise foi), etc. C’est l’espace de la prise de notes « à chaud » dans une dimension fragmentaire. Lieu des premières élaborations, il représente une tentative ouverte de la pensée qui recueille avec l’observation et accueille avec l’introspection ou l’écoute, les présences fugaces ou fortes du vécu. La pratique du journal permet de dire ce qui est en train de prendre forme et de voir par quel moyen, par quel processus, est passée la personne pour que celle-ci puisse, en même temps, prendre forme. Double formation entre ce que la personne est en train d’apprendre dans les expériences sensibles et les apprentissages en jeu, et ce que cette personne, en train d’apprendre, « par » et « dans » ce qui surgit dans cette écriture, se rend présente à ce qu’elle énonce et décrit.

 

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Sirène de Samuel Fallours, deuxième édition des Poissons, ecrevisses et crabes de Louis Renard (1754).

La pratique du journal

 

Bien que l’objet de ce texte soit la pratique du journal perçue, vécue et conçue, au début de nos recherches, comme un processus de co-créa-construction entre le diariste ou l’écrivant (Barthes, 1964 ; Guibert, 2003) et l’objet journal, nous souhaitons rappeler quelques éléments concernant le journal. En effet, réfléchir à la pratique du journal sans s’intéresser au journal, c’est comme réfléchir à la pratique d’un sport sans s’intéresser au sport pratiqué.

 

Le journal : forme, genre

 

Le journal sous forme papier ou sous forme numérique se construit par l’écriture quotidienne ou plus ou moins régulière dans le temps. Il est donc constitué de plusieurs entrées ouvertes par les dates auxquelles l’écrivant rédige son texte. Un titre, une localisation peuvent être mentionnés (Hess, 2019). Le journal peut également contenir un index. Le journal comme écriture autobiographique le plus connu est le journal intime. Cependant il existe d’autres genres (Hess, 2019) de journaux. Kareen Illiade (2005, 2009) les répartit dans cinq groupes 1) les journaux centrés sur la personne, 2) les journaux se donnant un objet extérieur, 3) les journaux pédagogiques, 4) les journaux d’enquête, 5) les journaux explorant le méta-journal.

 

Pour Remi Hess « la grande distinction à proposer est celle de " journal total " (qui est unique) opposée au " journal des moments " (depuis M.-A. Jullien), dans lequel l’auteur singularise thématiquement les moments de sa vie dont il fait la description et l’analyse. » (Hess, 2019, p.360). Ainsi, en plus du journal intime nous trouvons d’autres noms de journaux, comme journal de bord, journal d’hygiène, journal des rêves, journal de voyage, journal de lecture, journal de formation, journal de recherche, journal institutionnel, etc.

 

Le journal : exemple d’utilisation

 

La représentation commune de l’utilisation du journal est celle du journal intime ; journal écrit en privé, fermé, caché et qui ne se partage pas. Or des diaristes comme Amiel partageaient des extraits choisis (Hess, 2019). Les autres genres de journaux sortent de la sphère privée et intime pour être partagés et même évalués. Dans nos recherches précédentes portant sur la pratique du journal dans une perspective d’éducation et de formation de la personne tout au long et au large de sa vie, nous avons relevé différentes utilisations du journal dans les domaines de la formation, de l’éducation et de l’enseignement (Potier, 2016). À l’université le journal est « un instrument de recherche et de formation » (Barbier, 1985, p.5). À l’Université de Vincennes-Saint Denis, le journal d’insertion a été proposé pour les nouveaux arrivants. Aux travailleurs sociaux, la rédaction d’un journal institutionnel a été demandée dans le cours d’analyse institutionnelle. Les étudiants en D.E.A ou en D.U.T[1] furent invités à l’écriture d’un journal de recherche. (Barbier, 1985) Le journal de bord est également un des genres de journal proposé pour la recherche (Savoie-Zacj, 2009 ; Lapérrière, 2009 ; Baribeau, 2005). Patrick Tapernoux (2000), enseignant à l’Institut Supérieur de Pédagogie-Faculté d’éducation (ISP-FE) de l’Institut Catholique de Paris (ICP), a souligné l’intérêt pour les étudiants de Licence d’écrire un journal d’observation de terrain. (Potier, 2016) Mireille Snoeckx (2014), formatrice dans l’enseignement, en Suisse, a proposé aux étudiants en formation l’écriture du journal. Tout comme Miguel Zabalza, en Espagne, « a invité les futurs professeurs en formation à écrire dans un journal leurs difficultés didactiques et psychosociologiques, afin que les formateurs spécialisés lisent ces journaux et aident les futurs enseignants à résoudre leurs difficultés (Hess & Weigand, 2008). » (Potier, 2016, p.141). Ou encore, comme Louis Lafortune, professeur du département de Sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois Rivières, qui a utilisé le journal de bord sous forme papier et numérique dans le cadre du développement des technologies (Illiade, 2005). (Potier, 2016) Le journal de bord a également été proposé aux infirmières en formations aux Québec. (Ménard, 1997) Si la rédaction d’un journal de lecture est demandée aux étudiants en Sciences de l’éducation et de la formation à l’Université de Vincennes-Saint Denis, nous avons retrouvé cette utilisation à l’école, au Québec, pour des élèves en primaire et en secondaire dans l’objectif de les inviter à lire d’autres genres que des bandes dessinées et à noter leur appréciation de leur lecture. (Potier, 2016)

 

Concernant l’utilisation du journal à l’université, quel que soit la forme ou le genre de journal proposé, soulignons que bien souvent les enseignants invitant les étudiants à écrire un journal sont eux-mêmes diaristes ou écrivants. Ainsi à l’Université de Vincennes-Saint Denis, prenons l’exemple de deux des enseignants qui proposaient à leurs étudiants d’écrire un journal et étaient eux-mêmes diaristes. Georges Lapassade écrivait un journal d’analyse de l’Université et Remi Hess a développé une pédagogie du journal, tout en étant un diariste prolifique pouvant avoir 18 journaux en cours d’écriture. En Suisse, Mireille Snoeckx utilise elle-même la rédaction de journaux dans l’accompagnement des étudiants pour lesquels elle est directrice de mémoire et pour ses cours. Dans sa pratique du journal, elle centre ces journaux sur une thématique ou un champ d’action, et elle a autant de journaux que de thèmes. (Potier, 2016) Dans cette utilisation du journal à l’Université, la pratique du journal permet aux étudiants et aux enseignants d’entrer dans un espace/temps réflexif concernant les savoirs, les savoir-faire, et les savoirs être, ou autrement dit un espace/temps réflexif de la connaissance.

 

Une autre utilisation du journal est celle de Marc-Antoine Jullien (1808/2005). Dans son ouvrage Essai sur l’emploi du temps, M.-A. Jullien invite à écrire trois journaux thématiques simultanément. Il s’agit du journal du corps (pour suivre notre santé par nous-mêmes, identifier et évaluer ce qui est bon ou non pour nous), du journal de l’âme (pour consigner et observer nos comportements et ceux des personnes qui nous entourent, les analyser afin de se donner des lignes de conduite) et du journal de la vie intellectuelle (pour recueillir tout élément qui amène à accroitre ses savoirs, ses savoir-faire) (Illiade, 2005 ; Potier, 2016 ; Hess, 2019 ; Hess et al., 2021). Par cette pratique proposée par M.-A. Jullien, le diariste entre dans un espace/temps réflexif de ce qu’il perçoit, de ce qu’il vit, de ce qu’il conçoit, soit de sa vie et de son expérience. Cette utilisation du journal comme espace/temps réflexif de son vécu, de son expérience est proposée par Ira Progoff (1984) pour qui le journal « a comme objectif principal de renforcer l’intégrité de chacun » (Progoff, 1984, p.36). Il créé et propose Le journal intime intensif, édité pour la première fois en 1975 en langue anglaise, puis traduit et publié en langue française en 1984. Ce dernier se structure à partir de l’expérience et des dimensions de l’existence. Trois dimensions sont proposées : 1) la Dimension Vie/Temps qui « englobe tous ces phénomènes ou mini-processus qui accumulent nos expériences, les unes après les autres, pour former notre vécu personnel. » (Progoff, 1984, p.51), 2) la Dimension Profondeur qui « renferme les aspects de l’expérience qui sont encore inconscients au moment où ils se révèlent, mais qui sont guidés dans leur déroulement par une qualité profonde de la conscience qui sous-tend leur mouvement » (ibid., p.52), 3) la Dimension Dialogue regroupe « les rapports connectifs dans notre vie personnelle » (ibid., p.53). Précisons que Le journal intime intensif n’est pas un journal intime comme ce dernier peut être perçu communément. Même si ce sont bien les expériences, les données de la vie personnelle qui y sont consignées, Progoff souligne que la rédaction du journal, reposant sur la description des différents mini-processus dans les dimensions de l’expérience (Dimensions Vie/Temps, Profondeur, Dialogue), génère un processus dynamique de rétroaction. Ce processus de rétroaction favorise une croissance personnelle et un processus d’auto-équilibration. Ainsi le journal devient « un instrument d’auto-orientation (…) permettant de prendre des décisions sûres, de reconnaître [nos] objectifs et de trouver le sens véritable de [notre] vie, unique pour chacun d’entre nous » (ibid., p.7). La méthode du journal intime intensif met bien en évidence le lien entre la rédaction du journal et l’expérience, tout comme les pratiques proposées dans le cadre de l’enseignement et de la formation. Au fur et à mesure que l’écrivant rédige son journal en décrivant ce qu’il perçoit, ce qu’il vit et ce qu’il conçoit, il entre dans l’espace/temps réflexif qui transforme ce qui est perçu, vécu et conçu en expérience.

 

Le journal : représentation de certains auteurs

 

Nos recherches (Potier, 2016) nous ont conduits à identifier les représentations du journal chez quelques auteurs ; méthode pour Progoff (1984), instrument pour Barbier R. (1985) ou Paré (2003), traces pour Baribeau (2005), mine de contenu pour Cifali (2006), réceptacle pour Laperrière (2009), document pour Mucchielli (2009), outil pour Illiade (2005) ou Hess et Mutuale (2016). Qu’il soit méthode, instrument, traces, mine de contenu, réceptacle, document ou outil, le journal porte un objectif, un sens. Pour les chercheurs, comme outil, instrument, traces, mine de contenu, le journal permet de recueillir les données du terrain, les réflexions personnelles en développant une réflexivité facilitant l’acquisition de la posture du « praticien réflexif » (Schön, 1994), aidant la production d’une recherche répondant aux critères de validation de la cohérence interne (Mucchieli, 2009). Comme méthode, écrire un journal permet « d’accéder à ses sources profondes en retrouvant le fil conducteur de sa vie » (Progoff, 1984, p.17) pour aider à devenir nous-mêmes, trouver « un mode de vie qui correspond à [notre vérité] intérieurs et à [notre] expérience actuelle » (Progoff, 1984, p.9). Comme « instrument de croissance personnelle et professionnelle » (Paré, 2003, p.VIII) il permet de recueillir et de retrouver nos forces, nos faiblesses, nos projets d’avenir, nos croyances, nos besoins profonds, correspondant à la singularité de la personne que nous sommes. (Paré, 2003) Comme instrument d’intégrité (Paré, 2003) il permet d’avoir accès et de rejoindre cet espace inférieur, cette zone personnelle et cachée de notre vie, tout en nous guidant dans la découverte quotidienne de qui nous sommes et la direction dans laquelle nous allons. (Paré, 2003)

 

Le journal : enchevêtrement dialogique entre commun et singulier

 

Dans nos recherches concernant la pratique du journal (Potier, 2016 ; 2022), nous avons relevé que le journal est : 1) porteur d’une double valeur de témoignage. En effet, il a à la fois la valeur de « témoignage individuel » (Viollet et Garros-Castaing, 2009, p. de présentation) et de témoignage historique ; 2) un espace d’enchevêtrement du commun et du singulier « dans le contexte d’une trajectoire sociale et d’un itinéraire personnel »(Allam, 1996, préface), où s’articule « projet(s) commun(s) et projet(s) singulier(s) » (Potier, 2022) ; 3) « un outil de recherche et de formation de soi » (Hess et al., 2016, p.140).

 

Parce qu’il est écrit par une personne à la fois, le journal est le témoin d’une histoire personnelle et singulière, mais pour les historiens, le journal est également le témoin de « l’histoire culturelle » (Viollet et Garros-Castaing, 2009, p. de présentation), car dans le récit de vie du diariste se révèlent des éléments sociaux, culturels et historiques de l’environnement social et sociétal dans lequel évolue ce dernier. En ce sens nous pouvons parler d’un enchevêtrement du récit de vie personnelle du diariste ou de l’écrivant et du récit social dans lequel se trouve le diariste, c’est-à-dire le récit de l’Histoire.

 

Si nous observons le journal « dans le contexte d’une trajectoire sociale et d’un itinéraire personnel » (Allam, 1996, préface), alors apparaît un enchevêtrement du commun et du singulier (Potier, 2022). En effet, si Philippe Lejeune souligne le « repli vers l’intériorité et de reprise en main » (Allam, 1996, ibidem) du diariste écrivant son récit de vie, Malik Allam y voit « une étape dans un processus social » (Allam, 1996, ibidem) avec en amont un processus de détermination et en aval un processus d’adaptation. En effet, le diariste est ancré dans une histoire familiale et sociale qui impacte son histoire de vie et donc dans une certaine acception le détermine. Cependant l’écriture du perçu permet l’émergence du vécu qui pourra se transformer en conçu. Ce processus de transformation du perçu en vécu puis en conçu permet un dialogue entre le processus de détermination et le processus d’adaptation, soit un dialogue entre commun et singulier (Potier, 2022), voire même un espace dialogique entre commun et singulier.

 

En concevant le journal comme un espace dialogique entre commun et singulier, nous pouvons y voir également un espace « d’articulation entre projet(s) commun(s) et projet(s) singulier(s) » (Potier, 2022). C’est ce qu’éclaire la pratique du journal à l’Université. Comme souligné précédemment, pour des auteurs comme Remi Hess et Augustin Mutuale, tous deux professeurs dans le domaine des Sciences de l’éducation et de la formation, « Le journal est […] un outil de recherche et de formation de soi » (Hess et al., 2016, p.140). Ainsi, même si dans le cadre universitaire, les étudiants se doivent d’écrire des journaux pour valider leur formation et acquérir les compétences fixées par le projet commun proposé par la formation universitaire, ils développent également des compétences et des qualités relevant d’un projet personnel. Le journal devient alors espace dialogique entre un projet commun et un projet personnel, car les étudiants vont confronter leur pensée à celle des auteurs, des professeurs, voir même des autres étudiants quand les journaux sont partagés en partie ou en totalité. (Potier, 2016, 2022) Cet espace dialogique développe la réflexivité et permet aux étudiants d’acquérir et de développer des qualités et des compétences humaines entrant dans une perspective d’éducation et de formation de la personne tout au long et au large de sa vie. Apparaissent ici les dimensions formative et auto-formative de la pratique du journal et la construction de l’expérience. Ainsi, en gardant l’optique du journal comme espace dialogique, nous pouvons en déduire que les dimensions formative et auto-formative de la pratique du journal sont elles aussi en dialogue.

 

Du journal à la pratique du journal

 

Après avoir présenté quelques éléments concernant le journal, abordons l’objet de ce texte, à savoir la pratique du journal. Comme nous l’avons indiqué en début de texte, la pratique du journal est pour nous un processus de co-créa-construction entre l’écrivant et son journal. En effet, le journal existe seulement parce qu’il y a une pratique de transcription, de mise en forme, de rédaction de la pensée, du perçu, du vécu et du conçu de la vie, et de l’expérience, soit dans un carnet, soit dans un fichier de traitement de texte. C’est bien parce qu’il y a une activité « mettant en œuvre les principes d’un art » (Ferréol et al., 2009, p.157) que le carnet ou le fichier de traitement de texte se transforme en journal. Puisqu’il y a transformation, donc passage d’un document vierge à un document sur lequel est écrit un texte, il y a un « processus productif » (Ferréol et al., 2009, p.158).

 

Dans les éléments que nous avons donnés concernant le journal, nous retrouvons « une logique et des comportements spécifiques » (Ferréol et al., ibidem) à la rédaction ou à l’écriture d’un journal. Activité « mettant en œuvre les principes d’un art » (Ferréol et al., 2009, p.157) « processus productif », « logique et comportements spécifiques » sont les éléments définissant la pratique selon Ferréol et al. (2009). De plus, Beillerot (1996) définit la pratique comme étant « tout à la fois la règle de l’action (technique, morale, religieuse) et son exercice ou sa mise en œuvre » (Beillerot, 1996, p.12). À partir de ces deux auteurs et de la définition du Trésor de la Langue Française, nous pouvoir concevoir la pratique comme « une action, un acte, un comportement possédé/acquis dans le sens d’avoir l’habitude ou de savoir-faire une action, ou encore, d’être habitué à faire une action (…) faisant appel à des principes liés à un domaine de connaissance (au sens le plus large) qui vont induire, conduire, régler les comportements individuels et collectifs et possédant un « processus productif » (Ferréol et al., 2009) » (Potier, 2016) englobant la règle de l’action et sa mise en œuvre (Beillerot, 1996).

 

En analysant les éléments du journal donnés précédemment par le prisme des définitions du terme de pratique, nous pouvons concevoir la rédaction d’un journal comme une pratique et interroger la pratique du journal.

 

La pratique du journal : espace/temps…

 

L’espace

 

La pratique du journal est liée à l’espace et au temps. Le lien à l’espace réside à différents niveaux. Le premier niveau est celui du support d’écriture. Au XXIème siècle nous pouvons identifier deux grands espaces : le papier et le numérique. Ces deux grands espaces se déclineront selon les diaristes. Certains préfèrent écrire en mode papier-crayon, d’autres avec un outil informatique et certains utilisent les deux. Chaque mode se déclinent également selon le diariste et la pratique qu’il choisit, ou qui s’impose à lui selon le contexte de vie du diariste. Ainsi le mode papier-crayon peut embrasser différent type de support papier et de crayons. De même, le mode numérique embrasse différentes formes, dont une forme orale (Fonction « Dicter » dans Word ou enregistrement avec un dictaphone, qui sera suivi par la transcription de l’enregistrement. C’est pourquoi nous parlons d’espace. Les différences des supports modifient l’espace disponible au diariste ; ce qui modifie sa pratique. Regardons la différence entre l’utilisation du papier-crayon et celle du numérique.

 

Des études ont mis en avant des différences dans l’utilisation des processus cognitifs et moteurs mis en œuvre dans l’écriture papier-crayon et l’écriture numérique (Bouriga, 2020). L’utilisation du papier-crayon ou l’utilisation du numérique modifie donc la pratique du journal. Le diariste ne vit pas la même chose et ne fait pas la même expérience quand il écrit en mode papier-crayon ou quand il écrit à l’aide du numérique puisque ses activités mentales et motrices sont différentes. L’utilisation de la forme orale du numérique modifie la pratique du journal puisque les mains, les doigts ne sont plus utilisés et que ce sont les sphères buccale et auditive qui sont sollicitées ; donc d’autres activités cognitives et motrices. Ainsi apparaît un autre espace de la pratique du journal, à savoir l’espace lié aux activités cognitives et motrices qui implique un vécu spécifique à chaque activité.

 

Un autre espace de la pratique du journal est celui du lieu, de l’environnement où le diariste/l’écrivant écrit. Est-il chez lui dans un espace spécifique, voir dédier à l’écriture du journal ? Est-il dans un lieu public ? Est-il dans la nature ? Cet espace diffère encore une fois selon le diariste/l’écrivant et impacte l’écriture dans la mesure où cet espace favorise ou non le passage de la pensée sous forme de messages électriques circulant dans le cerveau par l’intermédiaire des neurones à une forme écrite compréhensible par le diariste, voir par ceux qui liront le journal. Cet espace correspondant à l’environnement dans lequel écrit le diariste impacte également l’écriture dans la mesure où la perception ou les perceptions sensorielles vont influencer ou non le diariste. Un peu comme dans la description de Proust et cette madeleine qui le replonge dans son enfance où les perceptions présentes ravives des perceptions passées. Les perceptions nous permettent de découvrir un autre espace de la pratique du journal, à savoir l’espace perceptif qui conduit à l’espace du sensible. Point que nous développerons plus tard.

 

Le temps

 

Abordons à présent, la question du temps dans la pratique du journal. Le temps fait également partie de la pratique du journal et est intimement lié à l’espace. Comme l’espace, le temps de la pratique du journal diffère d’un diariste à l’autre, voir même d’un moment d’écriture à l’autre. Le temps est celui qui peut être délimité par la première lettre posée sur le papier ou taper à l’aide du clavier ou transcrite du son de la voix du diariste par l’ordinateur au point final. Le temps est alors celui de la mise en forme écrite de la pensée prenant forme, c’est-à-dire la trace se traçant, ou autrement dit le temps où la pensée, le perçu, le vécu, le conçu, l’expérience prennent la forme écrite.

 

Un autre temps est celui du moment où le diariste écrit. L’écrivant s’est-il fixé un temps pour écrire, à savoir le matin, le soir, lors d’une pause au travail, pendant ces trajets de transport en commun ? Ce temps d’écriture est-il limité à 15 minutes, 1 heure, ou le diariste peut-il écrire jusqu’à épuisement de sa pensée, de son corps ? Nous comprenons alors que le temps de l’écriture du journal est le moment où l’espace et le temps se rencontrent et impactent ensemble la pratique du journal. En effet, si le diariste n’a que 15 minutes pour écrire et qu’il est au travail ou dans les transports en commun ou dans un lieu public quel support va-t-il utiliser, papier-crayon ou numérique ? A-t-il un carnet facilement transportable et différent de celui dans lequel il écrit chez lui ? Ou utilise-t-il un dictaphone ou la fonction dictaphone des téléphones portables ? Rédige-t-il des phrases et des paragraphes ou prend-t-il des notes pour rédiger sa pensée plus en détail plus tard ? Là encore cela va dépendre du diariste et de la pratique du journal qu’il préfère mettre en place, mais il est évident que le temps et l’espace s’entremêlent et influence la pratique du journal.

 

Nous pouvons également relever que le temps entendu comme moment peut embrasser un espace plus grand et des espaces de vie différents du diariste. Le temps de l’écriture est le moment où le diariste donne une forme écrite à ce qu’il a perçu, vécu et conçu. Dans ce temps d’écriture, le diariste est dans deux temps de vécu ; le vécu passé que le diariste est en train d’écrire et le vécu présent correspondant à la rédaction de ce qu’il a vécu. Nous voyons alors que la pratique du journal est l’espace/temps d’un double vécu.

 

Espace/temps d’un double vécu

 

Faisant référence aux travaux de Pierre Vermersch (1996, 2011), Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé (2012) définissent le vécu comme « un moment spécifié de la relation au monde et à soi dans toute sa globalité tel qu’une personne le vit et l’éprouve effectivement » (Forget et Paillé, 2012, p.73). Comme l’explique Pierre Vermerch (2011) « toutes les propriétés de la vie subjective, y compris celles qui relèvent de l’accomplissement des actes (mentaux et matériels) » (Ibidem, p.48) sont inclues dans le vécu. Ce qui fait dire à Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé (2012) que le vécu est « singulier, situé et sensoriel » (Ibidem, p.73). Pour Pierre Vermersch le vécu est « incarné » (Ibidem, p.52) et ancré dans la temporalité (Ibidem). Vécu incarné pour Pierre Vermersch correspond à la désignation de vécu singulier et situé pour Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé. En effet quand Pierre Vermersch parle de vécu incarné, il explique que le vécu est « ce qui fait partie de la biographie d’une personne, donc de sa vie » (Vermersch, 2011, p.52), qu’il « désigne ce qui a été vécu effectivement dans la vie d’une personne, dans son mode propre » (Ibidem) et par conséquent qu’il « appartient à une seule personne et une seule » (Ibidem) Ce qui correspond au vécu singulier de Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé qui soulignent comme Pierre Vermersch que le vécu « appartient à une personne et non à une collectivité » (Ibidem, p.73). « Situé » pour Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé, inscrit dans la temporalité pour Pierre Vermersch, le vécu appartient au présent. Pierre Vermersch explique que ce vécu ancré dans la temporalité et spécifiquement dans le présent implique une durée, « un début relatif », « une fin relative » et « une succession irréversible » (Ibidem, p.53). Pour Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé non seulement le vécu est situé dans le temps, mais il est également situé dans l’espace, car il « a une durée et il se produit dans [un] lieu précis » (Ibidem). Enfin, Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé précisent que le vécu est sensoriel, car « il a un caractère incarné, éprouvé. La sensorialité du vécu a aussi comme corolaire une multiplicité de couches de vécu. En effet, je peux simultanément voir une scène et en percevoir les bruits, ressentir une émotion à propos de cette scène, réagir corporellement à cette scène et avoir une pensée à propos d’elle. » (Ibidem) Cependant, la multiplicité de couches de vécu ne permet pas une description simultanée des différentes couches de vécu (Vermersch, 2011). Ce qui implique que la description d’un vécu pourra s’effectuer en plusieurs fois.

 

Puisque nous venons de voir qu’un vécu est « un moment spécifié de la relation au monde et à soi dans toute sa globalité tel qu’une personne le vit et l’éprouve effectivement » (Forget et Paillé, 2012, p.73), qu’il est singulier, situé, sensoriel ou incarné et ancré dans la temporalité, et que la sensorialité du vécu implique une multiplicité de couches de vécu (Vermerch, 2011 ; Forget et Paillé, 2012), nous pourrions en déduire que la pratique du journal est un seul vécu. Cependant, le diariste, l’écrivant décrit ce qu’il a vécu et non pas ce qu’il est en train de vivre (même s’il arrive par moment que le diariste décrive ce qu’il est en train de vivre). C’est pourquoi nous parlons d’un double vécu au sens où Pierre Vermersch (Ibidem, p.53-54) explique que la « connaissance de son propre vécu se fait pour une part minime par la conscience réfléchie au moment même où ce vécu se déroule, pour une part plus importante dans la conscience en acte ou préréfléchie qui organise largement notre action et qui ne donne pas lieu à une connaissance au sens conceptuel du mot, mais plus à une familiarité, à un feeling, et enfin pour une part beaucoup plus large l’ensemble de ce qui relève de l’inconscient phénoménologique (non censuré). ».

 

Ainsi quand le diariste écrit il se rapporte à son vécu passé situé, singulier, sensoriel, ancré dans un temps comprenant un début et une fin relatifs et une succession irréversible (la temporalité), tout en étant dans un vécu présent, situé, singulier, sensoriel, ancré dans un temps comprenant un début et une fin relatifs et une succession irréversible. Il y a donc bien un double vécu. Et même si le diariste décrit ce qu’il est en train de vivre, au moment où il est en train de le vivre, il y a bien un double vécu. Vécu passé et vécu présent sont séparés par une fraction de seconde, car je ne peux décrire ce que je n’ai pas encore vécu, ce qui n’est pas là (dans le sens de présent à ma conscience), ce que je ne perçois pas, ce que je n’éprouve pas. Pour étayer ce propos, nous pouvons nous référer à Pierre Vermersch  (Ibidem, p.54) qui explique que la « connaissance détaillée de son vécu repose donc sur la possibilité de le retrouver et de le déployer dans le souvenir, grâce en particulier à la mise en œuvre de la mémoire d’évocation. » et que c’est après coup que nous découvrons ce que nous avons vécu, « manifestant clairement le décalage présent au sein de tout vécu entre la conscience en acte et la conscience réfléchie » et n’est possible qu’en se rapportant « à son vécu passé ».

 

Nous pouvons ainsi confirmer que la pratique du journal est bien un espace/temps d’un double vécu contenant le vécu passé et le vécu présent, ces vécus étant situés, singuliers, sensoriels, ancrés dans un temps comprenant un début et une fin relatifs et une succession irréversible (la temporalité).

 

Espace/temps sensoriel et du sensible

 

Si nous poursuivons notre réflexion à partir de notre dernier énoncé qui identifie la pratique du journal comme un espace/temps d’un double vécu contenant le vécu passé et le vécu présent, ces vécus étant situés, singuliers, sensoriels, ancrés dans un temps comprenant un début et une fin relatifs et une succession irréversible (la temporalité), nous pouvons avancer que la pratique du journal comporte également un espace/temps sensoriel, car elle est incarnée et éprouvée par une seule personne. Nous pouvons également proposer que la pratique du journal comme espace/temps d’un double vécu permet la description de « moment[s] spécifié[s] de la relation au monde et à soi dans toute sa globalité tel qu’une personne le vit et l’éprouve effectivement » (Forget et Paillé, 2012, p.73).

 

Pour étayer cela, nous pouvons nous appuyer sur les travaux de Martine Janner-Remondi (2020) qui parle de dimension sensible « comme ce qui se donne à travers le rapport du sujet au monde qui l’entoure, et, au-delà, à d’autres rapports au monde établis par d’autres sujets en d’autres temps, d’autres lieux, y compris ouvrant des mondes intérieurs, imaginaire. » (Janner-Remondi, 2020, p.33). Si nous reprenons la définition du vécu donnée ci-dessus, nous voyons bien le lien entre vécu et la dimension sensible de Martine Janner-Remondi. Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé parlent de « relation au monde » quand Martine Janner-Remondi parle de « rapport du sujet au monde ». Marie-Hélène Forget et Pierre Paillé parlent de vécu singulier, quand Martine Janner-Remondi souligne parle du sujet et de son rapport au monde qui l’entoure, ce qui situe également le sujet dans un espace et un temps spécifique. Il y a donc un vécu situé. Le fait de mentionner « des mondes intérieurs » souligne la dimension incarnée de cette dimension sensible. Nous retrouvons également le singulier, le situé et le sensoriel du vécu quand Martine Janner-Remondi (Ibidem, p.34) fait référence à Rogozinski (2002) et Husserl appréhendant « les kinesthèses, c’est-à-dire les sensations de se mouvoir en lien avec la constitution perceptive ayant partie liée avec le moi-chair, appelée Ichleib. »

 

Dans la pratique du journal le corps est bien présent, tout comme les sensations de se mouvoir. Premièrement dans l’acte d’écrire, mais aussi par la mémoire d’évocation, qui fait revivre ce qui a été vécu et qui est en train d’être écrit. Martine Janner-Remondi (Ibidem, p.34) fait référence au monde de la vie, ou le Lebenswelt de Husserl en s’appuyant sur Lavigne (2019) qui qualifie ce dernier « par référence exclusive à l’expérience de la perception du monde ambiant, comme situations perceptive, et par référence à l’expérience subjective qui fonde une telle perception, à savoir le contrôle egoïque spontané des kinesthèses, dans leur articulation fonctionnelle avec [...] le flux des data sensoriels. » (Ibidem, p. 25)

 

Encore une fois, en repartant de la définition du vécu donnée dans la partie précédente nous retrouvons le singulier, le situé et le sensoriel, car il est question d’ « expérience subjective » dans un « monde ambiant » et d’expérience sensoriel. Cependant, rappelons comme l’a souligné Pierre Vermersch (Ibidem) et cité dans la partie précédente, c’est après coup que nous découvrons notre vécu. C’est donc après coup que nous découvrons la teneur du sensoriel, du sensible.

 

Approfondissons cette question du sensible avec les propos de spécialistes et d’auteurs en somatopsychopédagogie ou psychopédagogie perceptive tels que Danis Bois, Ève Berger et Didier Austry qui écrivent « Le concept de " Sensible " pointe donc autant la qualité des vécus éprouvés par la personne que la qualité du rapport que la personne entretient avec elle-même et avec son expérience, rapport qui devient aussi la source de compréhension nouvelles, d’une nouvelle nature de connaissance. Le Sensible dévoile ainsi une manière de se laisser toucher par la vie, la nature, les situations et les êtres ; il se révèle du même coup être beaucoup plus qu’une simple sensibilité particulière du corps humain : le support possible d’une véritable ‘révélation’ du sujet à lui-même, et la voie d’accès à un foyer d’intelligibilité spécifique (Berger et Bois, 2008) ». (Austry et Berger, 2010, p.14)

 

Nous retrouvons ici encore les caractéristiques du vécu à savoir qu’il est singulier, situé et sensoriel. Didier Austry et Eve Berger souligne que le « Sensible » est une qualité du vécu. Ainsi puisque la pratique du journal est un espace/temps d’un double vécu contenant le vécu passé et le vécu présent, ces vécus étant situés, singuliers, sensoriels, ancrés dans un temps comprenant un début et une fin relatifs, et une succession irréversible (la temporalité), et que le « Sensible » est une qualité du vécu comme le souligne Martin Janner-Remondi, Didier Austry et Eve Berger, alors la pratique du journal est également l’espace/temps du sensoriel, du « Sensible ».

 

Espace/temps du vécu, espace/temps du « Sensible », la pratique du journal laisse émerger ce qui touche l’écrivant, elle permet par la description des différentes couches de vécus éprouvés l’émergence d’une « compréhension nouvelles, d’une nouvelle nature de connaissance » (Ibidem), elle devient « le support possible d’une véritable ‘révélation’ du sujet à lui-même, et la voie d’accès à un foyer d’intelligibilité spécifique (Berger et Bois, 2008) » (Ibidem).

 

Espace-temps phénoménologique et herméneutique

 

« Compréhension nouvelles, d’une nouvelle nature de connaissance » (Ibidem), « support possible d’une véritable ‘révélation’ du sujet à lui-même, et la voie d’accès à un foyer d’intelligibilité spécifique (Berger et Bois, 2008) » (Ibidem) nous ancre dans la phénoménologie et l’herméneutique. Pour Laszlo Tengely (2006) « La phénoménologie est, pourrait-on dire, un essai de saisir le monde en son sens ou même en tant que sens » (Ibidem, p.138). Quant à l’herméneutique, Pierre Paillé et Alex Mucchielli (2016) rappellent qu’elle est une théorie, une pratique, une philosophie de la compréhension et de l’interprétation.

 

Revenons au monde de la vie ou Lebenswelt de Husserl et à la façon dont Lavigne (2019) le qualifie, à savoir « par référence exclusive à l’expérience de la perception du monde ambiant, comme situations perceptive, et par référence à l’expérience subjective qui fonde une telle perception, à savoir le contrôle egoïque spontané des kinesthèses, dans leur articulation fonctionnelle avec [...] le flux des data sensoriels. » (Ibidem, p. 25). Martine Janner-Remondi (2020) explique que cette expérience subjective est celle du « corp-de-chair ». Deux dimensions y sont attachées « une dimension kinesthésique reliée et coordonnée à un " Je peux " ouvrant à des potentialités de mouvements. » et « une dimension d’affectation au sens de réceptivité sensorielle. » (Ibidem, p.34) C’est en cela précise-t-elle que « La phénoménologie donne ainsi une assise au monde sensible compris comme l’ensemble de ce qui apparaît et qui nous est commun donnant accès aussi bien à l’agent subjectif de la sensation qu’au pouvoir de décision et de contrôle de cet agent et, plus largement aux échanges intersubjectifs selon ces deux modalités. » (Ibidem) Ce qui l’amène alors à préciser que le sensible est « le monde commun à tous les vivants » (Ibidem).

 

Ainsi, puisque le sensible est « le monde commun à tous les vivants », puisque « La phénoménologie est, pourrait-on dire, un essai de saisir le monde en son sens ou même en tant que sens » (Laszlo Tengely, 2006, p.138) et puisque la pratique du journal est l’espace/temps du vécu, l’espace/temps du « Sensible » favorisant l’émergence de ce qui touche l’écrivant, permettant par la description des différentes couches de vécus éprouvés l’émergence d’une « compréhension nouvelles, d’une nouvelle nature de connaissance » (Ibidem), et devenant « le support possible d’une véritable ‘révélation’ du sujet à lui-même, et la voie d’accès à un foyer d’intelligibilité spécifique (Berger et Bois, 2008) » (Austry et Berger, 2010, p.14), alors la pratique du journal est un espace/temps phénoménologique permettant de saisir le sens du monde commun à tous les vivants par l’émergence du sensible.

 

Cependant soulignons qu’il n’y a pas de saisissement du sens du monde en l’absence de compréhension et d’interprétation, c’est-à-dire sans herméneutique. En nous référent à Pierre Paillé et Alex Mucchielli (2016) voyons ce que permet l’herméneutique. Comme Hermès, messager des dieux transmettant les ordres de Zeus et s’en faisant l’interprète, l’herméneutique permet de « prendre avec » (com prehendere), de mettre ensemble les éléments de la situation afin d’interpréter et de transmettre de façon compréhensible la compréhension d’un phénomène. Forme de la transaction entre l’interprète du monde et le monde de l’interprète, réflexion sur les formes et la modalité de cette transaction, l’herméneutique est de l’ordre des processus de la pensée, une modalité du comprendre dont la tâche est d’élucider le miracle de la compréhension par une participation à une signification commune (M.Heidegger et H.-G.Gadamer), un éclairage des conditions dans lesquelles se produit la compréhension (H.-G.Gadamer) dont l’examen permettra « de les vivre ou les reproduire dans la pleine conscience et dans la réflexivité.» (Paillé, Mucchielli, 2012, 3e éd., p.105).

 

Comme souligné au début de ce texte, la pratique du journal est un espace-temps où l’écrivant met en forme le perçu, le vécu et le conçu de sa vie, de son expérience. Autrement dit, il met en forme « sa manière d’être au monde, son rapport aux autres, la relation à soi et à l’historicité de sa vie » (Janner-Remondi, 2020, p.35). Pour mettre en forme ou donner forme à son perçu, à son vécu, à son conçu, à son expérience, le diariste par l’écriture de son journal va saisir l’instant, le moment, l’insight. Il y a dans la pratique du journal une véritable expérience, une mise en exergue de ce qui paraît, de ce qui se dit à l’instant même, de ce qui émerge. C’est un espace-temps qui a pour vocation de saisir et de mettre en mot(s) ce qui paraît. Il dit le sensible de ce que l’écrivant perçoit, voit, de ce qui le touche en tant que « je ». C’est mettre au monde ce qui paraît, ce qui émerge, ce qui est déjà là et prend forme par l’écriture. Nous voyons ici que la pratique du journal créé quelque chose de l’ordre du pouvoir, de pouvoir d’agir, du pouvoir créateur.

 

Cette mise en forme par l’écrivant de « sa manière d’être au monde, son rapport aux autres, la relation à soi et à l’historicité de sa vie » (Ibidem) implique que non seulement la pratique du journal est un espace-temps phénoménologique, mais elle est également espace-temps herméneutique. Dans ces espaces/temps phénologique et herméneutique se trouve l’émergence, le déjà-là, ce qui est là, ce qui se donne et va être là, et l’après-coup. Rappelons que « cette expérience sensible, vécue et première peut être saisie afin d’en tirer une connaissance objective. » (Janner-Remondi, 2020, p.35). Il importe de souligner que le sensible est premier, car il est source, et l’interprétation est seconde. Elle vient après-coup, mais souvent, cet après-coup de « la saisie interprétative » (Lavigne, 2019, p.26) est telle qu’est oublié ce à propos de quoi elle s’élabore. « Mais cette vie organique objective à la fois vivante et vécue, peut devenir en outre objet d’une connaissance objectivante, objet de la ‘somatologie’, du fait que la saisie interprétative empathique transfère intentionnellement sur le corps-objet d’autrui cette caractéristique éminente d’être auto-donnée à soi-même, de s’éprouver consciemment comme chair. » (Lavigne, 2019, ibidem). Nous pouvons donc voir que le sensible émerge du mouvement phénoménologique et herméneutique mise en œuvre dans les espaces de la pratique du journal. Il semble alors que dans cet espace phénoménologique et herméneutique la pratique du journal favorise une mise en forme de la pensée qui se laisse écrire presque à l’insu de l’écrivant. C’est ce que confirme Ira Progoff (1984) en se référant à William James qui « décrivait le mouvement intérieur de notre esprit au moyen de l’expression " Ça me pense " plutôt que " Je pense ". Le processus intérieur fait partie de notre esprit, mais il est en même temps un processus distinct qui, au-delà de l’esprit, a une incidence sur notre comportement ». (Progoff, 1984, p.26)

 

Nous pouvons alors observer que la pratique journal permet la mise en forme (dans le sens où il y a une mise en forme des mots qui sont écrits ; donc mis en forme dans l’espace-support où le diariste/l’écrivant écrit, et dans la mesure où lettre après lettre, mot après mot, phrase après phrase, l’intériorité s’écrit page après page, qui finissent par former un journal (produit ou production des processus de la pensée et de l’écriture)) de l’intériorité du diariste/de l’écrivant via les processus de la pensée et de l’écriture qui construit le journal. C’est par l’accès à notre intériorité que nous avons accès au sensible. Sensible dont les premières émergences paraissent totalement inconscientes. Il semble que la prise de conscience du sensible passe par les eurêka. La pratique du journal permet de se rendre présent au sensible par une posture/un processus d’écoute qui se développe par une posture phénoménologique et herméneutique.

 

Espace/temps du vécu, espace/temps du « Sensible », espace/temps phénoménologique, la pratique du journal laisse émerger ce qui touche l’écrivant, elle permet par la description des différentes couches de vécus éprouvés l’émergence d’une « compréhension nouvelles, d’une nouvelle nature de connaissance » (Ibidem), elle devient « le support possible d’une véritable ‘révélation’ du sujet à lui-même, et la voie d’accès à un foyer d’intelligibilité spécifique (Berger et Bois, 2008) » (Ibidem), favorisant le saisissement du monde commun à tout vivant en son sens ou même en tant que sens par la compréhension et l’interprétation.

 

C’est ici que nous pouvons envisager la pratique du journal comme espace/temps d’auto-formation expérientielle.

 

Espace-temps d’autoformation expérientielle

 

À présent que nous pouvons percevoir la pratique du journal comme espace/temps du vécu, espace/temps du « Sensible », espace/temps phénoménologique, laissant émerger ce qui touche l’écrivant, permettant par la description des différentes couches de vécus éprouvés l’émergence d’une « compréhension nouvelles, d’une nouvelle nature de connaissance » (Ibidem), devenant « le support possible d’une véritable ‘révélation’ du sujet à lui-même, et la voie d’accès à un foyer d’intelligibilité spécifique (Berger et Bois, 2008) » (Ibidem), favorisant le saisissement du monde commun à tout vivant en son sens ou même en tant que sens par la compréhension et l’interprétation, nous pouvons faire le lien avec l’auto-formation expérientielle.

 

Gaston Pineau (2019) souligne la complexité d’une définition de l’autoformation dans la mesure où le préfix « auto » pose des difficultés. C’est pourquoi, il rappelle premièrement l’étymologie du mot formation et souligne sa « dynamique ontogénétique puissante de mise en forme, ensemble et en sens, d’éléments autrement séparés » (Ibidem, p.194). Puis il rappelle le lien à la Bildung allemande. Christine Delory-Momberger (2014) définit la Bildung en ces termes « mouvement de formation de soi par lequel l’être propre et unique qu’est tout humain fait advenir les dispositions qui sont les siennes et participe ainsi à l’accompagnement de l’humain comme valeur universelle » (Ibidem, p.58). Michel Fabre (2019), quant à lui, la définit ainsi « travail sur soi, culture de ses talents pour son perfectionnement propre et le bien de la communauté, cela tout au long de la vie et dans des formes existentielles qui ne sont pas nécessairement institutionnalisées » (Ibidem, p.197). L’association des définitions des mots formation et Bildung permet à Gaston Pineau (Ibidem) de poser les contours de l’autoformation comme « mouvement de formation de soi par soi, à la fois personnel et universel. Ce mouvement traverse l’éducation, l’instruction, l’enseignement, l’apprentissage, mais aussi le travail et le quotidien tout au long et dans tous les secteurs de la vie. » (Ibidem, p.194)

 

Ces définitions permettent de saisir la dimension existentielle et expérientielle de l’autoformation. Associées aux éclairages apportés concernant la pratique du journal comme espace/temps du vécu, du sensible, phénoménologique et herméneutique, nous voyons que la pratique du journal est également un espace/temps d’autoformation tout au long et au large de la vie.

 

En effet, les différents auteurs ayant effectué des recherches sur le journal et mentionnés au début de ce texte, démontrent la dimension auto-formative de la pratique du journal. Ajoutons nos observations. La pratique du journal est une auto-formation, car elle permet de dire ce qui est en train de prendre forme, tout en étant ce qui prend forme. Par les descriptions des vécus, elle permet d’identifier le(s) moyen(s), le(s) processus par lesquels l’écrivant est passé pour comprendre, interpréter le monde. Elle rend compte de ce que l’écrivant est en train d’apprendre et elle apprend à l’écrivant ce qu’il est en train d’apprendre. Il y a donc un double apprentissage, un apprentissage de ce que l’écrivant est en train d’apprendre et l’écrivant en train d’apprendre. Ainsi la pratique du journal révèle l’écrivant comme une personne en chemin dans une perspective d’éducation et de formation tout au long et au large de sa vie.

 

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Notes

[1] D.E.A. : Diplôme d’Études Approfondies. D.U.T. : Diplôme Universitaire de Technologie.

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