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La vie, l’excès, l’autobiographie / Sous la direction de Beatrice Barbalato / Vol.20 N.1 2022

Panaït Istrati, un batelier fou sur le fleuve de la passion

Frédérica Zéphir

magma@analisiqualitativa.com

Professeur de Lettres modernes, docteur en littérature comparée, chercheur associé au Laboratoire Interdisciplinaire Récits, Cultures et Sociétés (LIRCES) de l’Université de Nice Sophia-Antipolis jusqu'à sa retraite, Frédérica Zéphir travaille depuis de nombreuses années sur l’œuvre de Panaït Istrati auquel elle a consacré plusieurs articles. Ses recherches portent principalement sur la littérature des Balkans et la littérature francophone, ainsi que sur les rapports de l'éthique et du politique en littérature. Outre P. Istrati, elle a également consacré des travaux à Virginia Woolf, D.H. Lawrence, Stefan Zweig et Pierre Jean Jouve.

 

Abstract

Écrivain roumain d’expression française qui connut un vif succès entre les deux guerres, Panaït Istrati (1884-1935) mena pendant plus de vingt ans une vie de vagabondage sur le pourtour méditerranéen qu’il raconte dans une série de récits largement autobiographiques. Rétif dès son adolescence à toute vie rangée, refusant toute entrave à sa liberté il vécut une existence extrêmement dure, connaissant la misère, la faim, parfois le désespoir afin de poursuivre son idéal et de satisfaire son insatiable désir d’apprendre et de connaître. Aimant «au prix même de tous les sacrifices, de toutes les souffrances» ce qu’il définit comme sa «vie héroïque», il dépensa sa jeunesse, sa santé, son énergie dans la poursuite inlassable et effrénée de ce qui faisait pour lui la plénitude de la vie: la découverte de la nature, le culte de l’art et de l’amitié. Refusant tous les cadres normatifs et toutes les idéologies, ce révolté mena des combats passionnés pour la vérité, la justice et la liberté jusqu’aux limites extrêmes de ce qu’il put endurer. Ainsi, parmi les thèmes développés dans son œuvre ceux de la passion, de la liberté et de la révolte tiennent une place centrale, cette dernière permettant alors d'établir une étonnante proximité avec la conception camusienne exposée dans L’Homme révolté.

 

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François Perrier (1590 Pontarlier, 1650 Paris), Dioniso, Wellcome Collection, Londra.

Passion et révolte

 

Composée de deux cycles, dont le premier Les Récits d'Adrien Zograffi est essentiellement fictionnel quoique comportant des éléments de la vie de l’écrivain, l’œuvre d’Istrati développe la partie autobiographique dans un second cycle comprenant Jeunesse d’Adrien Zograffi et Vie d’Adrien Zograffi, complétée par Pour avoir aimé la terre et Vers l’autre flamme.

 

Ébauchée dans le dessein «d’intéresser l’art par l’exemple d’une vie tumultueuse passée dans les bas-fonds de la société, d’où [il] voulait amener à la surface des cas vécus et une pensée généreuse» (Panaït Istrati-Romain Rolland 2019: 87) son œuvre a évolué, en fonction des circonstances de sa vie, vers une entreprise testimoniale. Et il est alors intéressant de noter que cette inflexion du projet initial ayant suscité de nombreuses réactions hostiles, Istrati a été conduit, afin de convaincre de sa sincérité et de sa probité, à revendiquer explicitement et résolument le pacte autobiographique dans la préface d’Adrien Zograffi: «l’art de mon Adrien, écrit-il, ce sera ma vérité, mon désir de justice. Le document, ‘moi, ma parole’» (Istrati P. 2006: 197 v. II). De l’intention première du conteur sont issus, outre les récits de fiction, ceux narrant ses années d’errance, ses aventures mémorables, ses amitiés fraternelles nouées au hasard des rencontres, ses émerveillements au contact de la nature, l’exaltation de ses sentiments suscitée par la jouissance éperdue de la liberté comme cela apparaît dans Mes Départs et surtout dans les deux volets de Méditerranée (Lever du soleil et Coucher du soleil). Débordant d’humanité et portés par un irrésistible élan de vie, ils témoignent tous de la formidable énergie qui porte Istrati aux limites de lui-même. Pour avoir aimé la terre et Vers l’autre flamme, publiés après son retour d'U.R.S.S., bien qu’étant des manifestes plutôt que des récits, expriment eux aussi la même ardeur et la même vitalité mises ici au service de la défense de la vérité. Trempant «sa plume dans le sang de sa révolte» (Ibid.: 424 v. III), Istrati y clame son amour de la terre natale, sa passion de l’Homme ainsi que sa désillusion devant la trahison de ses idéaux et le mensonge. «Cri du cœur [du] révolté sentimental» (Ibid.: 422 v. III) comme il se définit, ils sont le document sans concession d’un esprit irréductible et libre.

 

Essentielle pour rendre compte du rôle du sentiment et de la passion dans la vie, les conceptions et les engagements d’Istrati, la notion de rupture doit être envisagée sous son double aspect de déchirement affectif et social. Fils d’une paysanne valaque et d’un contrebandier grec qu’il n’a pas connu, l’auteur des Récits d'Adrien Zograffi a vécu une enfance solitaire dans les bas quartiers de Braïla. Sa mère ayant toujours eu à cœur, malgré sa pauvreté, de lui éviter la condition misérable des enfants du peuple il se distinguait des autres en étant simplement «proprement habillé, chaussé de bottines et portant un faux-col» (Ibid. 566 v. I). Mais avec cette mère exemplaire qui lui a sacrifié sa vie, Istrati a entretenu une relation ambivalente, à la fois fusionnelle et conflictuelle. Pour la blanchisseuse courbée «trente ans durant sur [ses] lessives» (Ibid.: 431 v. III), aux mains brûlées par la soude l’espoir était en effet de voir son fils unique accéder à une vie rangée et confortable afin d’échapper à la misère qui avait été la sienne. Mais pour Adrien Zograffi, le double romanesque d’Istrati, cet idéal conformiste représentait la pire aliénation. À aucun prix il ne voulait renoncer à sa liberté pour exercer un métier stable et fonder une famille. C’est avec une sorte d’horreur qu’il entrevoit cet avenir figé, et avec véhémence qu’il s’élève contre les desseins de sa mère: «Bien pis, lui il devait encore se marier, user ses os entre une famille misérable et un infâme atelier. Non. Pas ça [...] N’était-il pas maître de son existence ? Pourquoi lui imposer la charge d’une famille et le bagne d’un atelier? Non, non! il aimait courir la terre, connaître, contempler. Voilà la vie qu’il aimait, au prix de tous les sacrifices, de toutes les souffrances» (Ibid.: 336 v. II).

 

La mère ne pouvant comprendre les aspirations auxquelles son fils ne pouvait renoncer le malentendu était inévitable et le déchirement entre ces deux êtres qui s’aimaient profondément devint une source de culpabilité et de souffrance pour le jeune homme: « ...mais une prompte punition, qui devait durer vingt ans, commença à me tourmenter le cœur : c’était la souffrance que je causai à ma mère [...] Impossible de s’entendre. Langages plus différents que ceux qui s’échangent entre une lionne et un aigle» (Ibid.: 431 v. III).

 

À cette séparation affective «déchirante» (Ibid.: 430 v. III), entérinée par les départs répétés et le vagabondage, que la mort de la mère rendra définitive, s’ajoute la rupture d’Istrati avec son milieu social d’origine. Différent des autres dès son plus jeune âge comme nous l’avons noté, et quoiqu’il se soit toujours senti solidaire du peuple et impliqué dans ses combats pour la justice et la liberté, Istrati a cependant rapidement éprouvé un décalage entre son idéal et celui de sa classe. Car s’il revendique l’amélioration matérielle du sort de l’humanité souffrante, il aspire tout autant, et peut-être même davantage, à son élévation spirituelle, à son évolution vers la connaissance, la culture, la beauté, à sa marche vers ce qu’il nomme «l’Empire de la Pensée» (Ibid.: 429 v. III). C’est alors qu’il se sépare de sa classe qui, elle, «n’a besoin que de justice, [qui] ne se doute pas de la beauté dans laquelle baigne votre âme: la révélation de la pensée qui veut ennoblir l'homme. [...]Et vous vous rendez compte qu’un détachement encore plus inhumain [que le détachement affectif] est en train de se produire: c’est votre séparation du corps social» (Ibid.: 430 v. III).

 

Avec cette nouvelle rupture faisant de lui selon ses propres termes «un magnifique paria» (Ibidem) commence sa révolte et son combat obstiné pour vivre en accord avec son idéal. Sans doute déjà parce que pour Istrati le combat est essentiel en tant que signe de vitalité, manifestation des forces vives de l'être: «Combattre pour une idée, combattre pour un sentiment, pour une passion ou une folie, mais croire en quelque chose et combattre, voilà la vie» (Ibid.: 41 v.II).

 

Aussi, exalté par la passion, ce combat va s’orienter d'abord vers la quête de la liberté, la défense des humbles et de la fraternité universelle, avant de devenir celui pour la vérité après son retour d’U.R.S.S.

 

Pour prendre la mesure de l’engagement d’Istrati dans la défense de la liberté, dont il affirme qu’elle est «le seul bien terrestre à l’existence duquel il faut savoir tout sacrifier: argent, gloire, santé, vie. ‘Et même sa propre liberté’» (Ibid.: 433 v. III) ainsi qu’il le fit, il est essentiel de remarquer qu’il ne dissocie jamais sa propre aspiration de celle de tous les hommes, «la liberté, écrit-il, exige une égalité de jouissance chez tous les citoyens d’une époque démocratique» (Ibidem). Manifestant ainsi la cohérence de sa démarche, sa générosité et l’authenticité de son attachement à la solidarité universelle, ce combat passionné rend aussi compte du caractère héroïque de sa vie.

 

C’est en effet avec cette double séparation que commence l’existence exceptionnelle d’Istrati. Mais c’est au prix d’immenses sacrifices que s’accomplit le destin hors du commun de ce vagabond roumain devenu un écrivain français célèbre. Car sa «vie héroïque» comme il la nomme se caractérise de fait par l’intimité, délibérément acceptée, de conditions d’existence extrêmes dont la misère matérielle et les souffrances éprouvées durant ses années d’errance sont les premiers motifs. Endurant la faim, les nuits passées dans la rue ou dans des abris sordides, les humiliations, l’épuisement physique et le désespoir, ainsi qu’il le raconte dans Mes Départs ou Le Bureau de placement, il n’a cependant jamais renoncé à poursuivre ses rêves: «Tout est au profit de la vie héroïque, même et surtout l’illusion [...]c’est par la force de l’illusion que les hommes deviennent des héros. Je le fus» (Ibid.: 432 v. III).

 

Jamais non plus il n’a regretté d’avoir dépensé sans compter sa jeunesse, sa santé et le meilleur de lui-même dans la quête éperdue de la liberté et dans la défense des causes auxquelles il croyait eussent-elles été utopiques sinon perdues d’avance. Refusant obstinément toute contrainte entravant son indépendance comme tout compromis portant atteinte à l’intégrité de ses valeurs, Istrati réussit ainsi, au prix d’âpres tourments, à mener sa vie selon ses désirs en-dehors des limites imposées par les conventions sociales et de toute pensée conformiste ou doctrinale comme il le déclare: «À moi les hommes ont beau me refuser quelque chose: je passe outre à leur refus. N’ai-je pas passer outre, mon existence durant? Qu’a-t-on pu m’interdire? Définitivement rien! J’ai eu tout ce que j’ai voulu avoir et plus. Ce que cela a pu me coûter, c'est une autre affaire. Et cette affaire, qui se nomme héroïsme, c’est la clef de la vie libre» (Ibid.: 428 v. III).

 

Mais une telle indépendance d’esprit et une telle hardiesse face au monde ne pouvait manquer d’affecter les relations avec autrui de celui qui vouait pourtant un véritable culte à l’amitié. L’épisode le plus révélateur de cette tension entre les aspirations affectives et l’exigence de ne soumettre sa liberté de penser, de juger et d’agir à aucune emprise extérieure est la rupture de l’amitié avec Romain Rolland - une nouvelle rupture déterminante dans l’existence de l’écrivain roumain. Car Rolland, qu’Istrati considérait comme son père spirituel, avait été le soutien qui lui avait permis d’affronter les affres de la création dans une langue qui n’était pas la sienne, l’accoucheur de son œuvre. Pourtant, face au sectarisme de celui dont l’amitié représentait aux yeux du vagabond autodidacte la plus précieuse des reconnaissances, il choisit de révéler la vérité sur les turpitudes du régime soviétique. De sorte que par cet acte, qui brisa leur relation et le plongea dans la solitude et le désespoir jusqu’à la fin de sa vie, Istrati témoigne de façon éclatante de sa révolte et de la force du sentiment qui est chez lui le ressort principal de ses actes.

 

Passion, révolte, excès et dépense de soi sont donc bien ainsi les caractéristiques majeures de l’existence d’Istrati, or si celles-ci déterminent l’ensemble de ses actions c’est indubitablement dans la pratique du vagabondage ainsi que dans ses choix éthiques et politiques qu’elles atteignent leur expression la plus achevée.

 

Révolte et liberté

 

La vie, la pensée et l’œuvre d’Istrati sont en effet indissociables du vagabondage comme l’attestent ses récits autobiographiques dans lesquels la marginalité apparaît comme le trait dominant de la personnalité du narrateur-auteur. «Esprit assoiffé d'inconnu» (Ibid.: 476 v. II), poussé par son insatiable désir d’apprendre et par son insoumission à tout ordre social fossoyeur de liberté, Adrien/Panaït a de fait quitté très jeune sa Roumanie natale pour parcourir les contrées méditerranéennes pendant plus de vingt ans. Sillonnant la Grèce, la Turquie, l’Égypte, le Liban, la Syrie il a mené l’existence éprouvante mais exaltante des chemineaux, la seule qui, à ses yeux, lui permettait de sentir la plénitude de la vie, la seule qui s’oppose «à l’absurdité de la Création telle que nous la voyons» (Istrati P. 1989: 300). Car l’errance lui permet de communier avec la nature dans de véritables élans rousseauistes, et lui offre seule la possibilité d’abandonner toute projection dans l’avenir pour ne vivre que dans le moment présent, lequel exalte la vie en la condensant dans l’instant: «En aucun instant de ma vie je n’ai fait appel à cette volonté commune des hommes qui poursuivent un but, pour la bonne raison que je n’ai jamais eu de but à poursuivre. Mon but suprême, c’est l’instant qui passe» (Ibid.: 300).

 

Existence sans but autre que celui, souverain, d’ouvrir son être à toutes les possibilités de la vie, expression ultime de la liberté, le vagabondage est en outre, chez Istrati, conséquence et manifestation de sa révolte initiale contre l’égoïsme et l’injustice. Révulsé dès sa jeunesse par la misère des masses populaires, bouleversé par la souffrance à laquelle il voit réduite une part de l’humanité, il décide en effet de s’opposer à ce système inique en s’en séparant; choisissant l’errance il refuse ainsi «d’obéir à un ordre qui enlaid(it) la vie» (Istrati P. 2006: 431, v. III), il refuse d’avaliser une organisation sociale qui lui fait horreur parce qu’elle avilit la dignité de l’homme.

 

Mais vagabondage, idéalisme et révolte, dispositions qui sont donc au fondement de sa marginalité, vont avoir de profondes répercussions sur les prises de position et l’engagement politique d’Istrati. Attiré très jeune par le syndicalisme naissant, puis associé au courant socialiste roumain dès les premières années du XXe siècle, il fut enthousiasmé par le mouvement bolchévique dans lequel il percevait un écho de ses propres aspirations.

 

Cependant s’il partageait sincèrement les idéaux de la Révolution, son indépendance d’esprit et sa marginalité l’ont toujours maintenu à la limite du mouvement révolutionnaire «esquivant toujours la besogne socialiste [autant] par passion que pour mon vagabondage» (Istrati P. 1989: 50. Christian Rakovsky, Le Vagabond du Monde). Réfractaire à toute discipline de parti et, plus encore, à toute ligne doctrinale, Istrati qui, comme son double diégétique Adrien, était «un garçon qui n’admettait pas les phrases toutes faites [...]et n’accordait aucune attention aux bavardages sur la doctrine» (Istrati P.2016: 231-232 v. II), Istrati ne s’est en effet jamais totalement engagé dans le militantisme révolutionnaire. Et cela aussi parce que bien qu’idéaliste et fervent humaniste, il n’en demeure pas moins lucide quant aux travers et aux faiblesses de l’être humain. Et si, comme il l’écrit à Romain Rolland, il «affirme sa foi dans l’existence du beau, du sublime, du grandiose dans le cœur des hommes» (Istrati P.-Romain Rolland 2019: 102), il est tout aussi conscient des bassesses que les masses incultes et brutales peuvent commettre dans leur soif de revanche. C’est pourquoi s’il s’accorde avec l’idéal marxiste d’amélioration de la condition du prolétariat, il s’en sépare d’un point de vue éthique en opposant la conscience de classe théorisée par Marx, dans laquelle il ne voit qu’une «‘conscience des appétits de classe’» (Istrati P. 2006: 441 v. III), à une «véritable ‘morale de classe’» (Ibid.: 344 v. II) qui, en libérant l’humanité de «‘la tyrannie millénaire de l’homme vorace, quel qu’il soit, d’où qu'il vienne’» (Ibid.: 427 v. III) permettrait seule l'avènement d’une société plus juste.

 

Mais, à une époque où le marxisme-léninisme puis le stalinisme triomphait en U.R.S.S. et dans l’Internationale, penser aussi librement et remettre ainsi ouvertement en question la doctrine communiste était considéré comme une dissidence inacceptable par les zélotes du parti. Si bien qu’Istrati paiera très cher cette insoumission à la doxa qui révèle une nouvelle fois sa position de révolté. De retour d’un périple de seize mois en Union Soviétique (d’octobre 1925 à février 1929), il publie en effet, malgré la réprobation de Romain Rolland, Vers l’autre flamme, un virulent pamphlet dans lequel il dénonce la réalité du régime soviétique telle qu’il l’a découverte en parcourant le territoire. Il fut alors aussitôt vilipendé par tous ses amis de gauche, odieusement insulté et calomnié, abandonné par Rolland lui-même, mais il demeura inébranlable dans sa défense de la vérité jusqu’à sa mort. Ce faisant, il réaffirme tout à la fois son esprit de résistance, son combat passionné pour la défense des causes justes et sa révolte.

 

Dès lors, grâce à sa personnalité passionnée et rebelle qui lui a permis d’échapper à l’endoctrinement et à l’aveuglement du militantisme révolutionnaire, Istrati définit un modèle de révolte positive qui préfigure celui qu’Albert Camus proposera un quart de siècle plus tard dans la dernière partie de son essai L’Homme révolté.

 

Istrati, révolté ou révolutionnaire?

 

Dans l’ensemble des conceptions qu’Istrati a développées dans son œuvre et qu’il s’est appliqué à objectiver dans les actes de sa vie, plusieurs en effet trouvent un écho dans les réflexions du prix Nobel faisant ainsi de lui un révolté au sens défini par Camus. Ainsi, par exemple, de la morale et du sentiment dans l’action révolutionnaire, dont l’essayiste montre qu’ils ont été malheureusement rejetés par Lénine. Or, précisément, Istrati s’est toujours revendiqué de ce qu’il nomme gauchement le sentimentalisme qu’il oppose à la sécheresse et à la rigidité de la doctrine «pour moi, toute la vie se résume dans le mot ‘sentiment’ [...] La doctrine, je m’en moque» (Istrati P. 1989: 48-49) Christian Rakovsky, Le Vagabond du Monde); de même, ne concevait-il pas de mouvement social dépourvu de morale comme le proclame Adrien Zograffi «Et moi, c’est la morale du pauvre qui m’intéresse, non point sa situation forcée» (Istrati P. 2006: 344 v. II).

 

Révolté au sens camusien, Istrati l’est encore dans son exécration de l’égoïsme dans lequel il voit la cause fondamentale de l’injustice sociale et qu’il n’a cessé de combattre car, comme le dit Camus, «le mouvement de révolte n’est pas, dans son essence, un mouvement égoïste [...] le révolté ne préserv[ant] rien puisqu’il met tout en jeu» (Camus A. 1951: 31).

 

Et c’est exactement ainsi qu’a vécu et agi le vagabond roumain, misant tous ses sentiments, ses amitiés et jusqu’à sa vie – et sacrifiant tout dans sa générosité à la poursuite de son idéal et à la défense de ses idées et de ses valeurs. Et c’est cette générosité, comprise au sens le plus large du terme, qui fait alors de lui un révolté «Je suis un révolté non pas parce que pauvre, mais parce que généreux» (Istrati P. 2006: 425 v. II) dit Adrien. Ainsi s'affirme-t-il comme un véritable révolutionnaire puisque, selon Camus, celui-ci doit rester avant tout un révolté sous peine de ne plus être révolutionnaire. Mais alors, illustrant le raisonnement de Camus, Istrati, révolutionnaire demeuré révolté, «finit, comme l’écrit l'essayiste, par se dresser contre la révolution […]. Le révolutionnaire est en même temps révolté ou alors il n’est plus révolutionnaire, mais policier ou fonctionnaire qui se tourne contre la révolte» (Camus A. 1951: 311).

 

«Batelier fou sur le fleuve de la Passion, pass[ant sa] vie à vouloir rapprocher la rive de l’amour de celle de la haine» ( Istrati P. 2006: 424 v. III), Istrati ne pouvait en effet admettre la dérive autoritaire de la dictature du prolétariat sans s’en révolter avec la même fougue que celle qu’il mettait à combattre le capitalisme bourgeois. Évidente dans Confession pour vaincus, l’introduction au pamphlet Vers l’autre flamme, l’ardeur à dénoncer les errements de la Révolution exprime à nouveau cette dépense de soi, ce dépassement de ses propres limites qui le caractérisent: «Ce que j’apporte ici, ce sont des convictions qui me coûtent cher et qui pourraient un jour me coûter la vie. (Ce serait justice: je n’ai adoré, dans ma vie, que ce qui m’a coûté très cher» (Istrati P. 2006: 476 v. III).

 

Si bien qu’avec cette critique véhémente du système soviétique, Istrati incarne bien le modèle de révolte définit par Camus puisque celui-ci écrit encore «la révolte [...] aide l’être à ‘déborder’» car à sa source il y a (...) un principe d’activité surabondante et d'énergie » (Camus A. 1951: 32).

 

Il convient enfin de souligner que chez Istrati, comme chez Camus, la révolte n’a rien de nihiliste. D’abord parce que sous le terme récurrent «Homme» (avec une majuscule) l’écrivain franco-roumain affirme l’existence d’une nature humaine, laquelle doit être défendue contre tout ce qui vise à la nier ou à la détruire: l’égoïsme, l’injustice, la violence mais aussi le sentiment de l’absurde, ensuite parce qu’elle s’identifie au mouvement même de la vie puisque se révolter c’est combattre et dit-il «qui ne sent pas la nécessité du combat ne vit pas mais végète» (P. Istrati, Œuvres II, p. 41).Combattant donc ces fléaux de l’humanité, en «témoign[ant] pour la vaillante réalité de l'amour» (Istrati P. 2006: 43 v.III), Istrati fait alors de la révolte elle-même un acte d’amour et s’affirme ainsi définitivement en homme révolté autant qu’en révolutionnaire. Ainsi, «Viv[ant] passionnément tout ce qui remplit [les] instants» de sa vie (Istrati P. 1989: 304) Les miracles de la volonté, Le Vagabond du Monde), se coulant dans son flux sans jamais se fixer, suivant ses désirs, il réalise «ce miracle, qui est le plus grand de tous, [...] de ‘savoir supporter la vie joyeusement’, en dépit de toutes les ingratitudes du sort» (Ibidem); faisant donc, à l’instar du révolté de Camus, «le pari du bonheur» (Camus A. 1951: 356) il devient, un quart siècle avant lui, un héraut de la pensée de midi.

 

Idéaliste, d’un tempérament fougueux, en rupture avec son milieu et sa classe sociale, Istrati a su accorder sa vie et ses passions et, par son choix assumé du vagabondage et de la marginalité, ouvrir une voie à la réalisation de ses rêves et de ses désirs qui l’ont conduit, au prix d’immenses sacrifices, à une existence hors norme. Luttant pour l’amélioration du sort des humbles mais refusant de se plier aux exigences d’une doxa qui contrevenait à son indépendance d’esprit et à son amour de la liberté, il a évité les pièges de l’embrigadement idéologique. Révolté au sens camusien du terme, exécrant l’égoïsme, l’injustice et le mensonge et affirmant la primauté de l’amour comme ressort de toute action politique et sociale, il incarne les principes d’un combat éthique. Modèle de l’engagement sincère et désintéressé, ayant l’un des premiers dénoncé, dès 1929, la vraie nature du régime communiste, il s’impose au regard de l’histoire contemporaine comme une figure caractéristique de la révolte positive, tout comme son œuvre se donne, dans le champ littéraire, comme un saisissant exemple d’une création exaltée par le dépassement des limites et la dépense de soi.

 

Bibliographie

 

Camus, Albert 1951, L’Homme révolté, Paris, Collection Folio/ Essais, Gallimard.

Istrati, Panaït 1989, Le Vagabond du Monde, textes recueillis par Lérault, Daniel, Bassac, Éditions Plein Chant.

- 2006, Œuvres I, II, II, Paris, Phébus Libretto.

Istrati, P. et Rolland, Romain 2019, Correspondance 1919-1935, Édition établie, présentée et annotée par Lérault, Daniel et Rière, Jean, Paris, Gallimard.

 

N.B: Les italiques gras dans les citations sont de l’auteur.

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