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La vie, l’excès, l’autobiographie / Sous la direction de Beatrice Barbalato / Vol.20 N.1 2022

Devant la mer inlassable : la limite et l’excès en nous

Françoise Hiraux

magma@analisiqualitativa.com

Historienne, ses recherches portent particulièrement sur les pratiques des intellectuels (opérations de connaissance, gestes, dispositifs, motivations, sociabilité, etc.) et l’imprégnation de leurs constructions de savoirs dans les sociétés occidentales au fil des époques. La littérature (et d’autres créations) comme expression et langage sont un autre champ d’exploration. Ces travaux ambitionnent de participer aux interrogations contemporaines. Ils bénéficièrent d’abord du cadre du Centre de recherches sur la communication en histoire puis des Archives de l’Université de Louvain. Ils se poursuivent aujourd’hui, sous le statut de collaboratrice extérieure, aux Presses universitaires de Louvain et au Musée L de l’UCLouvain. Dernière publication : (2021) « Le rêve ou la vie sans distance, Un cheval entre dans un bar de D. Grossman » in Beatrice Barbalato, Auto/biographie Prémonitions, rêves, cauchemars, Mnemosyne o la costruzione del senso, 14. À paraître: Les archives et le corps.

 

Abstract

Les récits de soi sont peuplés de l’expérience des excès, subis (comme la violence et la mort) et commis. L’excès est un acte : quelle force y a poussé? Il est un débordement, mais vis-à-vis de quoi ? Et comment assumer l’excès passé, comment le dépasser ? Que nous fait-il intimement ? Nous explorerons le couple en miroir de l’excès et de la limite, à partir de la confession d’Ulysse dans son récit aux Phéaciens (Odyssée, ix-xii), de l’Autobiographie philosophique. Le bonheur, sa dent douce à la mort (2020) de la française Barbara Cassin et du récit personnel de l’écrivain new-yorkais Daniel Mendelsohn, Une odyssée. Un père, un fils, une épopée (2017). Nous nous attarderons auprès de réalités telles que la perte, la nostalgie ou encore le destin, situées du côté de la façon de recevoir la limite, mais aussi, sur l’autre versant, auprès de l’ouverture : le passage, le courage, la curiosité et le désir, l’amour. Une question rassemble le tout : Qu’est-ce que le «trop» ?

 

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Nathaniel Sichel (1843 Magonza, 1907 Berlino), Medea, 1883-1892, New York Public Library.

Introduction

 

Ulysse avait tellement dérogé à la mesure. Tandis que les dieux tenaient conseil afin de décider s’ils autorisaient finalement son retour en sa patrie, il se tenait seul sur le rivage de l’île de Calypso qui le retenait. Empli d’une tristesse tout humaine, il regardait la mer et pleurait inlassablement. (Odyssée, v, vers 146-154). Cet horizon qui n’est plus un espoir (mais qui l’avait été – l’Odyssée oscille continuellement entre les extrêmes, comme si l’existence ne connaissait jamais de point d’équilibre), cette limite posée sur la grève, là où la terre le cède à la mer, et cet après qui ne pourra effacer que l’on a quitté à jamais l’avant, sont autant de figures de ce que l’excès produit dans le cœur des humains.

 

Que serait l’excès ? L’excès est un acte : quelle force y a poussé ? Il est un débordement, mais vis-à-vis de quoi ? Que résume son nom au-delà de la factualité de ce qui a été commis : la présomption, l’audace et le courage ; ou, peut-être, tout simplement, la vie affrontée au temps ? Et enfin, comment assumer l’excès passé, comment le dépasser ? Les dieux délibéraient si Ulysse était nostimos,c’est-à-dire susceptible de revenir. On pourrait aussi traduire «autorisé à le faire» : le balancement, jusqu’à la folie parfois, entre l’interdit et le désir précipite la pensée de l’excès dans les abîmes.

 

Rationalité oblige, nous revêtons spontanément l’excès des habits du concept. Homère, pourtant, nous conduit tout ailleurs : l’excès est cosmique et touche l’âme. La mer et son horizon (lorsqu’on la reçoit depuis le rivage) ou son déferlement (quand on y est plongé), sont ses images, infiniment puissantes. Mais les mots eux aussi, quand la banalité ne les a pas rongés, sont d’immenses pans d’univers soudainement révélés aux yeux, aux sens, à l’âme et à l’esprit. Leur sonorité, leur constitution intime (l’étymologie) et l’histoire de leurs usages précèdent chaque écoute et chaque emploi. Par sa filiation latine, l’excès a partie liée avec le fait de sortir, de franchir, de déborder, de surmonter, autant d’actions et de conduites dont le sens, à son tour, s’éclaire de l’éventail des termes attenants à la limite : frontière, loi et tradition, monde familier du dedans et étendues inconnues du dehors, enfermement et passage.

 

C’est le couple de l’excès et de la limite que nous explorerons ici. Un couple qu’on ne peut défaire, mais dont la compréhension gagne beaucoup à analyser chacun des deux termes. C’est pourquoi, nous nous attarderons auprès de réalités telles que la perte, la nostalgie ou encore le destin, situées du côté de la façon de recevoir la limite, mais aussi, sur l’autre versant, auprès de l’ouverture : le passage, le courage, la curiosité et le désir, l’amour avant tout.

 

Nous partirons du récit des épreuves endurées par Ulysse, parce qu’il m’a paru, spontanément (et naïvement), que la destinée d’un guerrier était la plus à même de nous approcher de l’excès. J’aurais vivement aimé pouvoir le faire à partir de Ernst Jünger, de Maurice Genevoix ou d’un de ceux qui se sont retrouvés par millions dans les convulsions du 20e siècle. Mais s’ils ont retracé dans leurs Mémoires les extrêmes dans lesquels ils avaient été plongés et exprimé combien, et avec quel effroi, ils avaient atteint l’essence de la guerre, aucun (de ceux dont j’ai lu les autobiographies) n’a dit vraiment ce que l’excès avait fait en lui, avait fait de lui, qui était ma question. Sans doute, était-ce impossible.

 

Les quatre chants (ix-xii) de l’Odyssée qui contiennent les actions d’Ulysse confronté au destin tout au long de son interminable périple, sont prononcés à la première personne. Ensemble, la puissance poétique d’Homère et le «je» (un des plus anciens de notre culture), y enseignent le tragique humain lié à l’excès. Leur leçon est immémoriale, humaniste, anthropologique. Chaque époque, depuis 2700 ans, en a fait sa propre lecture. La nôtre aussi. Dans le monde de 2020 singulièrement bouleversé, complexe et excessif, nombre d’artistes et d’auteurs reprennent Homère dans des spectacles, des lectures et des entretiens, des textes, des vidéos. J’en ai retenu deux : le récit personnel de l’écrivain new-yorkais Daniel Mendelsohn (né en 1960), Une odyssée. Un père, un fils, une épopée (2017), et Le bonheur, sa dent douce à la mort. Autobiographie philosophique (2020) de la Française Barbara Cassin (née en 1947), un texte qui poursuit un essai précédent, La nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? (2013), dans lequel, aussi, l’Odyssée tenait une place centrale.

 

1. Homère et le choc du réel

 

Le tragique humain

 

Vous connaissez l’histoire. Après le ravage de Troie, Ulysse rembarque vers son royaume, Ithaque. Dix années vont s’ensuivre, enchaînant les périls hors mesure. Être massacré en abordant la première île. Dévoré par le cyclope. Égaré sans retour par les sirènes. Englouti par les monstres marins Charybde et Scylla. Privé d’humanité par des herbes hallucinogènes ou par les sortilèges de Circé. Et cent fois anéanti en mer, poursuivi par la haine implacable de Poséidon. Après un énième naufrage, les Phéaciens le recueillent conformément aux codes de l’hospitalité : pour la première fois depuis tant de désordres, la règle retrouve une voix, une place. Dans la nuit du banquet organisé en son honneur, bouleversé par les chants de l’aède qui rappellent sa bravoure à la guerre et célèbrent sa mémoire car nul ne sait ce qu’il est devenu, il livre à ses hôtes le récit de ce qu’il a traversé. Dévoilant alors son identité après l’avoir tellement cachée (l’Odyssée fourmille de ses dissimulations, dictées en partie par la mètis, mais pointant peut-être aussi que le silence seul peut succéder à l’excès), il enchaîne les faits et se vante de ses exploits.

 

Pourtant, il les met à distance. Qu’est-il en train de comprendre en mettant son histoire en mots ? C’est, je pense, la question même d’une autobiographie. Et que signifient tous ces épisodes où il pleure et déplore ? On passe à cette affaire singulière de la confession. Car, en réalité, ce qu’il narre c’est sa rencontre avec le tragique humain. Le cours sans fond dans lequel il a été plongé le confronte à son rapport à la mort, à la violence qui l’habite et à l’ambiguïté consubstantielle qui mêle l’ordre cosmique et le chaos, le destin et la liberté.

 

«Tout se déploie en quelques hexamètres : la grandeur et la servitude, la difficulté d’être, la question du destin et de la liberté, le dilemme de la vie paisible et de la gloire éternelle, de la mesure et du déchaînement, la douceur de la nature, la force de l’imagination, la grandeur de la vertu et la fragilité de la vie» (Tesson S. 2018 : 20).

 

Le temps des mythes est clos. L’Odyssée est l’aventure d’un humain. L’excès qui la tisse de part en part ne résulte plus du caprice d’un dieu, d’une déesse. Homère expose les passions des hommes et nous place dans l’apprentissage du tragique des choses. Pour la première fois, l’homme se rencontre.

 

Jamais indemne de l’excès

 

Peut-on guérir de l’archè kakon, du mal primitif ? Ulysse n’en finit pas de revenir de la guerre, sans cesse jeté à l’eau, poussé vers le mauvais rivage, dérouté. Tout ce temps-là, il ne comprend rien, il sent tout. Le cri de la tempête l’envahit de bruit et de fureur, cogne chaque parcelle de son corps et de son âme, l’esprit débranché : plus question de l’intelligent Ulysse. « Écouter la tempête d’une âme tendue, c’est […] communier dans l’effroi et dans la colère, avec un univers forcené » (Bachelard G. 1948 : 296). Tout cela est dit après coup, à la faveur de la nuit étoilée, dans le long récit aux Phéaciens comme si c’était la mémoire affective (presque sensitive) qui témoignait le plus, ou la seule vraiment, de l’excès passé.

 

Homère chante Ulysse polutropos. « Aux mille détours. Par tours et détours», traduit Daniel Mendelsohn (2017 : 60). Les tours, ce sont les ruses qui le sauvent de la multitude des périls. Les détours, eux, sont les boucles sans fin de son errance jusqu’aux séjours d’êtres de moins en moins assimilables à des humains (Circé, par exemple), et jusqu’aux Enfers, auprès des âmes qui ont franchi l’ultime limite. L’évocation nue de la mer infinie, le mystère absolu des côtes jamais entrevues expriment avec la puissance sans égale de la poésie la dépossession progressive d’Ulysse de son soi ancien qui est sans doute le sens le plus profond de son périple. Il reviendra certes à Ithaque, mais autre que celui qu’il était quand il est parti. L’excès change, irrémédiablement quoi qu’on en espère tout d’abord. Primo Levi l’a dit admirablement dans sa méditation sur les longues errances sans destination qui l’ont balloté, durant des mois, en Pologne et dans l’immensité russe après la libération d’Auschwitz (Levi P. 2000 [1963]).

 

La finitude

 

La limite a des vertus. Et, bien plus : une nécessité. Parce qu’elle contient, elle donne consistance. Grâce à la forme (qui n’existerait pas sans un tracé, une enveloppe, une marque… entre dedans et dehors), nous sommes quelque part et nous sommes portés.

 

Mais l’excès est désorientation. La discontinuité est sa matière. S’il outrepasse les limites et la mesure (c’est son sens premier), il opère aussi des coupes dans le tout. La tristesse du fini, du limité, imprime la nostalgie (Ricœur P. 1950 : 420). Et parfois – Ulysse l’a connue – survient l’angoisse nue. À l’envers du débordement de l’excès, celle-ci enserre l’âme et le corps dans l’effroi de ne pas être. Elle est un rapport au néant et à la possibilité. La présence, aussi, est en relation étroite avec la limite. On ne peut sentir la présence envers rien et il y a une douleur vertigineuse du vide. C’est peut-être cela aussi que signifient les vers d’Homère emplis de la furie du vent dans la tempête.

 

La limite joue un rôle très singulier. Elle est là, fixe, mais elle pousse à un incessant va-et-vient d’un côté à l’autre d’elle. Elle donne le goût de l’éternité, de la perfection, du tout, de la plénitude – sans y apporter la sérénité toutefois, car ces choses ne vont pas sans l’angoisse de la liberté, la peur, le repli, la crispation. Mais comme elle arrête, pose un obstacle, enferme parfois, elle impose aussi (ou donne le désir) de l’affronter, de la dépasser, la contester, l’oublier.

 

Mesure et démesure

 

L’Odyssée est une succession de défis extrêmes opposés à Ulysse. Il en devint, pour les Grecs, le champion de la mètis. La mètis, explique Jean-Pierre Vernant, « préside à toutes les activités où l’homme doit apprendre à manœuvrer des forces hostiles, trop puissantes pour être directement contrôlées, mais qu’on peut utiliser en dépit d’elles, sans jamais les affronter en face » (Detienne M., Vernant J.-P. 1987 : 57). « Elle joue du multiple face à ce qu’on ne peut pas enclore dans la limite d’une forme unique et fixe » (ibid. : 11). « Elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambiguës qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux » (ibid. : 10). Excéder, ici, c’est donc retourner les frontières du possible, les dépasser, les subvertir. C’est aussi miser sur le mouvant plutôt que le fixe.  Biaiser, recourir à la ruse et à la dissimulation. Jusqu’où est-il légitime de pousser la mètis ? Et touche-t-elle le vrai ? Ulysse ondoie, Platon ne déroge pas : qui a raison ? Nous verrons plus loin ce qu’en pense Barbara Cassin.

 

Parfois, la mètis réussit trop et verse dans l’hubris, l’orgueil insensé et la démesure qui rompt toutes les digues. L’hubris d’Ulysse qui a abattu sur lui le malheur (la vengeance sans fin de Poséidon) fut d’humilier le cyclope après l’avoir vaincu. Peut-être dans un vertige autodestructeur ? Il y aurait dans ce geste outrancier, comme dans la fureur des guerriers de l’Iliade, quelque chosequi signerait le désir d’en finir, après l’irrattrapable et devant l’incommensurable, l’infiniment sans et hors limites. Mais la guerre et le défi insensé d’Ulysse sont aussi une image. Elles disent notre situation, notre être au monde, où nulle frontière n’est étanche. Nous sommes faits de mètis et d’hubris, pris dans la nécessité du vivre et la pulsion de s’affirmer. Nous débordons sans cesse les impossibilités, sans en triompher.

 

2. Attendre l’inattendu

 

Plutôt que sur l’excès commis, les retours autobiographiques, pour la plupart, sont beaucoup plus diserts sur l’excès qui survient, l’événement qui bouleverse les lignes, effondre les certitudes. Il était inéluctable, mais la vie ordinaire l’avait fait ignorer, oublier, enfouir dans la succession sans à-coups des jours. Peut-être, d’ailleurs, serait-il morbide de l’attendre et de s’y préparer obsessionnellement comme les memento mori en intimaient l’ordre ? Mais une fois qu’il survient et passe à la dimension réelle du fait accompli, comment l’apprivoiser ? Daniel Mendelsohn et Barbara Cassin en parlent, à partir, l’un et l’autre, de la perte d’un être aimé.

 

La peur de tomber

 

Daniel Mendelsohn entreprit l’écriture de An Odyssey : A Father, a Son and a Epic quelques mois après la mort de son père, à la fois pour tenter de le découvrir derrière tous les remparts dont Jay Mendelsohn avait cru nécessaire et décent de dissimuler sa vie intérieure, et pour démêler enfin les écheveaux de méprises qui avaient compliqué leur relation, le père ayant toujours présenté un visage sûr quand le fils n’avait cessé de sentir que tout en lui était « irréversiblement nébuleux et imprécis » (Ibid. : 64). « Attendre l’inattendu » figure dans les premières pages (ibid. : 18).

 

Dans l’existence de Jay Mendelsohn (1930-2012) on ne trouvera aucune place à l’excès et aux ruses de la mètis. « Mon père détestait l’exagération, tout comme d’ailleurs il détestait tous les excès » (ibid. : 52) et « s’il était une chose que nous savions de [lui], c’était qu’il ne trichait ni ne mentait jamais » (ibid. : 225). Voilà pour l’excès dans son premier sens (l’excès commis). Mais cette droiture dépassait l’exigence éthique. Jay Mendensohn avait peur de tomber. Devenu âgé, il marchait à petit pas les jours enneigés – et bien sûr, comme le laisse être la désinvolture du destin envers les humains, c’est une chute, sur un parking de supermarché, qui l’entraînerait en quelques mois dans la mort. Mais, peu à peu, grâce à l’écriture (qui subvertit les limites des évidences), Daniel Mendelsohn put toucher ce qui tenait cette vie tellement droite. Son père était hanté et structuré par la peur de n’être pas à la hauteur. Il apprit à retenir ses émotions, à corseter son affection. Son sens suraigu de la précision, l’affirmation qu’il avait toujours à la bouche « x c’est x ! » n’étaient pas liés, comme chacun le supposait, à sa formation mathématique et à son travail dans l’aéronautique militaire : ils étaient son garde-corps (autrefois on disait « garde-fou » pour nommer ces rambardes).

 

L’excès n’est pas pour celui qui est peu sûr de soi, vulnérable. Jay Mendelsohn avait grandi à Brooklyn dans une famille pauvre, ne pouvant compter que sur sa volonté qu’il a hypertrophiée et sur la lecture. Il lisait tout, et de tout. Ainsi, il posait des digues de savoir face au monde trop vaste lorsqu’on appartient à la classe des petits. Mais élargir ses connaissances (autrement dit : repousser les limites, dans un effort, en vérité, prométhéen) était aussi la manière pour lui de se donner une dignité dans la conviction qu’elle tenait à ce que l’on parvient à faire du lot de qualités et de responsabilités qui nous est échu. Sagement, l’excès était devenu « culture ».

 

L’infini dans le fini

 

Le temps est un inlassable excès. Il porte ou pousse – c’est selon – vers le futur et laisse le passé derrière la frontière. Le présent se fait no man’s land. Mais quand viennent l’expérience et les années, vient aussi la nostalgie. « L’amour et la concurrence des amours, le rapport entre le nouveau et l’ancien, la manière dont le nouveau devient l’ancien et l’élan habitude, bref le temps comme ligne et comme cycle, sont l’une des clés de la nostalgie » (Cassin B. 2015 : 30-31).

 

Mais pour Barbara Cassin, il y a aussi de l’infini dans le fini. Elle revient à ce propos sur la scène finale des retrouvailles d’Ulysse et de Pénélope. « Les dieux pitoyables retiennent la nuit pour les amants. Ils jouirent de l’étreinte amoureuse, ils jouissent par les récits et échangent les mots avant que le sommeil ne tombe. C’est l’infini dans le fini, une très bonne description de l’amour » (ibid. : 49). Elle enchaîne : « Un instant pour combler, pour faire éternité, et simplement déjà pour faire cesser la douleur. […] Un moment hors du temps, un kairos qui fait date, une entaille et une exception, il n’y a sans doute rien d’autre qui puisse concurrencer ‘tout’ le temps et la longueur du temps qui manque » (ibid. : 49-50).

 

La fidélité et l’ouverture

 

Mais si, avec la nostalgie, « l’amour ailleurs, l’amour de l’ailleurs, cèdent devant le désir du même » (Ibid. : 32), comment laisser une chance au pas-encore ? Barbara Cassin est forte, ou sage, ou simplement capable de prendre au sérieux la philosophie et de faire confiance aux mots pour renverser le malheur. Est-ce cela qui lui donne, après la mort de son mari, cette évidence : « À chaque tournant de vie, ressaisir autrement tout le paysage. Non pas accumuler les expériences mais recosmiser[1], refaire beauté du tout jusqu’à maintenant, en mêlant les temps pour séduire le toujours » (Cassin B. 2020 : 58).

 

Elle connaît la Méditerranée : elle a grandi avec les auteurs grecs, et vit les étés en Corse, dans une maison en surplomb de la mer (et tout à côté de la petite terrasse rocheuse où repose désormais son mari). Elle en reçut le plus précieux des savoirs : être un lieu, avoir lieu, avoir un lieu.

 

« Nous sommes, morts et vifs, hospités là, par le village [en Corse]. Mais nous sommes hospités en même temps par le monde, dans un cosmos véritablement grec qui se déploie dans cet horizon si propre aux îles. […] On sait, au milieu de l’eau, qu’il y a un rivage, limite entre un dedans et un grand dehors et que l’île est finie. […] Dans sa finitude, une île est un point de vue sur le monde. Une île est immergée dans le cosmos, avec le ciel étoilé au-dessus de nos têtes et l’immensité de face, sensible au regard » (Cassin B. 2015 : 15-16).

 

Habiter (« être hospité » dit Cassin) signifie que l’endroit où nous sommes ne peut pas être seulement un point dans l’espace abstrait de la géométrie ; il ne s’agit pas d’une relation extérieure mais quelque chose qui définit notre être. Et l’une des plus profondes détresses est sans doute celle du sans-abri, du sans domicile, du migrant qui ne peut s’arrêter ni s’établir nulle part : l’abime lorsque le sol se dérobe. Sans lieu, pas de limite qui tienne. Pas d’identité, et aucune chance d’être reconnu.

 

La nécessité du «trop»

 

Les parents de Barbara Cassin n’ont jamais rien compté ni mesuré, à commencer par leur affection. S’il n’y pas de trop, alors il y a l’amour. Et aimer (comme aussi être aimé) c’est ouvrir les possibles. Les limites n’existent pas. Pas plus que l’excès n’est coupable.

 

« Je me souviens du moment où cela m’est apparu avec certitude. [Ce soir-là, à la cuisine, tout près de sa chambre dans l’appartement minuscule, il y avait du monde], je me suis réveillée. Je suis descendue de mon lit qui était un peu haut, j’avais du mal à descendre toute seule, donc j’étais vraiment petite, quatre ans, peut-être même trois. Et je suis allée jusqu’à la cuisine. Là quelqu’un m’a prise sur ses genoux, câlinée puis remise au lit. […] Le bruit des voix m’a de nouveau réveillée, je suis redescendue, ils m’ont ré-accueillie sur leurs genoux, donné quelque chose à manger ou à boire et remise au lit. Je me suis endormie d’une grande goulée de sommeil. Je me suis réveillée une troisième fois, et j’ai su : c’est fini, je ne peux pas y retourner, ce n’est pas possible. Trois, c’est trop. J’ai quand même glissé en bas du lit, j’y suis allée, coupable jusqu’à la moelle. Ils m’ont prise tendrement dans leurs bras, tout était normal, doux, et ils m’ont tendrement recouchée. Ils n’avaient pas compté, je n’étais pas coupable. Là j’ai su ce que c’était l’amour. Trois fois, c’est l’infini. Il n’y aura jamais de trop, ce ne sera jamais trop » (Cassin B. 2020 : 51-52).

 

3. Le vrai

 

La traversée des apparences

 

Dans leurs approches documentées de l’Odyssée (tous deux sont hellénistes) Barbara Cassin et Daniel Mendelsohn consacrent une attention particulière aux thèmes de l’apparence et de la reconnaissance.

 

La première est réputée illusoire. Pire, elle serait un écran interposé d’avec la vérité et un obstacle au franchissement indispensable des limites du sensible pour atteindre au vrai. La seconde arracherait le voile dans un dénouement hollywoodien. Ce n’est pas du tout leur conviction. Au contraire, par des chemins de pensée différents, ils donnent à l’apparaître le statut de ce qui fait atteindre le vrai ; vrai à comprendre comme ce qui est véritable pour un sujet et non comme une/la vérité métaphysique.

 

Après des développements sur l’action du temps (laissons ici de côté la métamorphose, pourtant tellement liée à la limite et l’excès) Mendelsohn en arrive à la question du secret et de la connivence, vérité partagée de deux êtres qui s’aiment. Vérité-véritable du couple – et non de la famille. Seuls, ces deux-là savent (Mendelsohn D. 2017: 405). Seuls, ils voient ce que les formes du banal, du social et de la culture cachent aux yeux des autres. Mieux encore : peu importe si leurs comportements à l’un et à l’autre et si leurs faits d’expérience et de culture et leurs convictions personnelles ne s’ajustent pas nécessairement ni constamment, ce qui compte est l’homophrosyné, laccord des sentiments qui les joint secrètement, c’est-à-dire intimement, sans démonstration extérieure ni explication. Elle ne dissipe aucun malentendu, elle les excède (Ibid. : 214-216). L’apparence, quand elle devient secrète, n’est plus le limes romain, le mur, elle est l’ouverture.

 

Une question de place ?

 

L’humain aurait-il une place dont il ne peut déroger ? La littérature et la théologie (pour n’évoquer qu’elles) ont longtemps placé en tête de leurs préoccupations la dialectique sans fin, voire sans issue, du destin et la liberté. Ce n’est plus vraiment notre question. La place, en dernier ressort, est fixe ; alors que notre condition, aujourd’hui, est d’être emporté.

 

Le Dictionnaire des intraduisibles, Vocabulaire européen des philosophies, dirigé par Barbara Cassin, expose à l’article « Destin » que celui-ci « renvoie à la nécessité, quelle que soit sa nature (calcul ou décision divine, enchaînement naturel ou cosmique), qui régit la vie humaine et articule dès lors déterminisme, finalité et liberté » (Cassin B. 2019 : 295). L’article poursuit, se tournant, avec l’allemand et Heidegger, du côté de la destination, de l’historicité, de l’appel et de la réponse. Digressons quelques instants sur ce que ce dernier, interprétant le grec, dit de l’archè. Un détour qui n’en est pas vraiment un puisque l’archè parle du temps et du destin comme excès. Ou mieux : comme transition.

 

« Le mot […] reçoit pour les Grecs plusieurs acceptions. […] Áρch est ce à partir de quoi quelque chose est issu. [Il] désigne le début. […] Le début est toujours ce que l’on dépasse et outrepasse, ce qui est laissé en arrière dans l’empressement qui va de l’avant. En pensant l’aρch de cette façon, comme ‘début’, nous renonçons d’emblée à sa teneur essentielle. […] L’aρch est ce qui fraye la voie à la nature et au domaine du surgissement. […] Mais c’est encore trop peu dire, car l’aρch est aussi injonction qui dispose de l’entre-deux entre surgissement et évanouissement. […]. La transition est le véritable surgissement » (Heidegger M. 1985 [1941] : 140-141).

 

À la lumière de ce temps qui n’est plus sortie (excès) mais transition, nous comprenons mieux pourquoi Homère métaphorise le pire danger que court Ulysse sous la forme du sommeil et de l’oubli. Plusieurs fois, alors que les côtes d’Ithaque étaient en vue, Poséidon (qui veut la perte du héros de l’Odyssée parce qu’il a mutilé et humilié son fils, le cyclope Polyphème), le plongea dans le sommeil et le navire sans capitaine fut rejeté au large. Les Sirènes elles aussi, cherchèrent à perdre Ulysse dans leurs chants hypnotiques du souvenir de sa gloire passée. Vernant a rappelé que l’endormissement est la faille et la défaillance de la mètis (1987 : 38).

 

Le passage

 

L’Autobiographie philosophique de Barbara Cassin s’ouvre sur la déclaration d’un petit enfant aussi hardie que fausse et se poursuit, dans une longue première partie, avec d’autres anecdotes autour de ce que l’on dit (et non sur ce qui est). Ces pages déconcertent, surtout lorsqu’elles plaident le mensonge et célèbre Gorgias et les sophistes. Que veut dire Barbara Cassin en déclarant avec force : « Je n’aime pas l’Un. Je ne veux pas de l’Un ni de la majuscule. C’est l’un des brins les plus consistants de mon rapport à la vérité : il n’y en aura pas qu’une. C’est trop risqué » (Cassin B. 2020 : 56-57). Pourquoi pas l’universel ? Parce que « la pathologie de l’universel, c’est l’exclusion » (ibid. : 116) ; et parce qu’il n’est pas ce qu’il prétend être : « L’universel est toujours l’universel de quelqu’un » (Ibid. : 35).

 

« Il n’y a que du cas » (Ibid. : 40). La vérité, nous invite à penser Barbara Cassin, n’est pas l’étalon de l’exactitude, mais une évidence, un rapport de soi au monde. Parfois, il faut renoncer se hisser dans l’universel et se sauver soi. Transgresser à l’envers, en quelque sorte. Rebrousser vers nos limites vivables. Barbara l’a découvert avec des adolescents psychotiques à un moment, au début de sa carrière, où elle avait été chargée d’enseigner le français à un groupe d’entre eux. Comment leur faire découvrir qu’ils avaient une vérité et une langue pour la dire ?

 

Mais à cette proposition éminemment humaniste (l’individu, avant n’importe quel principe général), Barbara Cassin ajoute, avec autant de force, un appel au jugement. Le jugement, dit-elle, est la faculté politique par excellence et demande l’engagement. Il faut quitter le retranchement quiet des doxa universelles, et s’impliquer. « Qu’est-ce que je pense de ce que je vois ? Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui suffit ? Qu’est-ce qui ne suffit pas ? Qu’est-ce que je comprends ? » (Cassin B. 2020 : 164). Il s’agit de confronter sa vérité intérieure au monde ; en aucune manière, de plier celui-ci aux caprices, aux préjugés et à l’avidité du profit individuel.

 

L’éloge de la traduction

 

Ce jugement-là est exigeant et n’a rien à voir avec l’inconsistance piteuse et dévastatrice des opinions. Il s’apprend, en écoutant, en se frottant à la diversité. De là, vient le grand éloge de Barbara Cassin de la traduction et toute l’énergie qu’elle consacre, depuis une dizaine d’années, au Vocabulaire européen des philosophies, Dictionnaire des intraduisibles, l’œuvre, collective forcément, qui fait sa fierté dans son Autobiographie.

 

Entrer dans la langue d’un autre, c’est développer un savoir-faire avec les différences, se mouvoir dans « l’entre » et dans le « et ». Quand on passe entre les langues, on dés-essentialise (Cassin B. 2016 : 225). La traduction « met en considération l’autre et trame la diversité » (ibid. : 224). Et surtout en ces temps terribles de passages meurtriers en Méditerranée et dans la Manche, « la traduction comme modèle du ‘entre’ interdira toujours l’enchaînement ‘logos’, ‘barbare’, ‘esclave’, ‘subalterne’ qui fait douter que celui qui se noie soit un homme » (ibid. : 231).

 

Terminer

 

L’excès aurait ainsi plusieurs versants. Le premier regarde l’aventure et la condition humaines. Sous cet aspect, philosophique, il serait le mouvement même. L’être-temps. Le deuxième concerne le passage. L’héroïsme ancien se fait ici réflexion sur ce que c’est qu’un acte et sur la faculté que nous avons (dans quelle mesure ?) de « passer là où il n’y a pas de passage » (Cassin B. 2014 : 193). Dans une société qui a transformé tous ses repères depuis les années 1960, de nouvelles formes de la confiance, de l’attachement, de la fidélité, de l’égard et de l’amour, retournent spectaculairement la question du dépassement des limites. Le troisième, que nous n’avons pas envisagé, mais qui pousse aujourd’hui tant de créateurs et d’intellectuels à porter dans notre horizon la voix d’Homère, tient au sort catastrophique que nous infligeons à la terre et aux vivants.

 

Bibliographie

 

Bachelard, Gaston 1948 [1943], L’air et les songes. Essai sur l’imagination du mouvement, Paris, José Conti.

Cassin, Barbara 2020, Le bonheur, sa dent douce à la mort. Autobiographie philosophique, Paris, Fayard.

-  2019 [2013], La nostalgie. Quand donc est-on chez soi ?, Paris, Fayard.

- (dir.) 2019, Vocabulaire européen des philosophies. Le dictionnaire des intraduisibles, édition augmentée, Paris, Seuil et Robert.

-  (2016), Éloge de la traduction. Compliquer l’universel. Ouvertures, Paris, Fayard.

Detienne, Marcel ; Vernant, Jean-Pierre 1987 [1974], Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion.

Heidegger, Martin 1985 [1941], Concepts fondamentaux, texte établi par Petra Jaeger, traduit de l’allemand par Pascal David, Paris, Gallimard.

Homère 2017, Odyssée. Traduction par Dufour, Médéric et Raison, Jeanne, Paris, GF Flammarion.

Jollivet, Servanne 2005, « De la guerre au polemos : le destin tragique de l’être », Astérion,url : doi.org.

Levi, Primo 2000 [1963], La trêve, traduit de l’italien par Genevois-Joly, Emmanuelle, Paris, Grasset.

Lipovetsky, Gilles 2021, Le sacre de l’authenticité, Paris, Gallimard.

Mendelsohn, Daniel 2017, Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée, traduit de l’américain par Taudière, Isabelle et Meyer, Clotilde, Paris, Flammarion.

Tesson, Sylvain 2018, Un été avec Homère, Paris, Les Équateurs.

 

Notes

 

[1] Recosmiser, et plus loin, hospiter sont des créations langagières de B. Cassin. Elle les emploie sans guillemets ni italiques, par conviction que les mots doivent épouser librement ce que nous sentons.

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