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Art versus Société : soumission ou divergence ? / Sous la direction d'Hervé Fischer / Vol.18 N.2 2020

Une pièce de souveraineté : le projet de György Galántai et Artpool « World Art Post » *

Zsuzsa László

magma@analisiqualitativa.com

Le Artpool Art Research Center est un centre d’archives, bibliothèque, documentation et de recherche sur l’art basé à Budapest, fondé en 1979 par György Galántai et Júlia Klaniczay. Il a été créé dans le but de poursuivre la tradition de l’Atelier de la Chapelle Balatonboglár, un espace artistique d’été pour les artistes d’avant-garde organisé par Galántai entre 1970 et 1973 en Hongrie. Basé sur le concept d’archive active de Galántai, Artpool a pour mission non seulement de préserver les documents collectés, mais aussi de lancer de nouveaux projets qui font circuler l’information et génèrent des idées encore à réaliser. Artpool a fonctionné comme une institution autogérée pour les pratiques artistiques non soutenues par le régime socialiste, se concentrant principalement sur l’art conceptuel, l’art par correspondance, la performance, la poésie visuelle, Fluxus et d’autres formes d’art expérimentales. Son fonctionnement en tant qu’ONG a débuté en 1992 et a permis à Artpool d’ouvrir son propre espace et ses archives aux chercheurs et à un public plus large, en organisant des événements, des expositions et des projets publics. Pour assurer sa viabilité en 2015, Artpool a rejoint le Musée des Beaux-Arts de Budapest et y fonctionne aujourd’hui comme une unité distincte.

 

Abstract

Artpool prend en compte le contexte social dans lequel elle opère et qu’elle doit réinterpréter perpétuellement comme un système holarchique. Un système sans hiérarchies traditionnelles, qui peut continuer à relier Artpool au monde entier aussi bien qu’à son environnement social local, comme elle le fait depuis 1982, mais de manière encore plus radicale, par des réseaux de communication de plus en plus nombreux.

 

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Artpool a envoyé en 1981 un appel à toutes les adresses que les fondateurs, György Galántai et Júlia Klaniczay, avaient recueillies depuis le début. Ils y demandaient des dessins de timbres commémorant des événements artistiques, des œuvres d’art, d’autres artistes, ou eux-mêmes, etc. Les timbres d’artistes reçus ont été rassemblés dans une exposition lors du sixième événement d’Artpool Periodical Space, s’inscrivant ainsi dans une série d’expositions réalisées dans différents lieux sous l’inspiration du « Réseau éternel » - l’Eternal Network - de Robert Filliou.

 

La couverture du catalogue présentant les timbres de 550 artistes de 35 pays, était consacrée à une carte du monde indiquant uniquement les fuseaux horaires, sans frontières politiques. Dénonçant ainsi les frontières idéologiques et économiques qui prévalaient encore pendant la fin de la guerre froide, et célébrant le réseau décentralisé de l’art postal, le projet créait une vision alternative du monde, que nous dirions maintenant holarchique. Cette image indiquant seulement les fuseaux horaires s’inscrivait dans l’état des choses de ce moment-là, cartographiant un monde dans lequel Artpool pouvait se sentir chez lui et évoquer son propre espace sans limite, celui de ses contacts et de son réseau de communication.

 

Cette carte ne se référait évidemment pas l’utopie d’une homogénéité mondiale. György Galántai a conçu un timbre vierge, que chaque participant pouvait remplir avec son propre univers, « formant ainsi plusieurs séries significatives d’univers ne tenant pas compte des frontières géographiques, politiques ou culturelles » - soulignaient Galántai et Júlia Klaniczay dans l’avant-propos du catalogue [1]. « L’édition de timbres est un monopole d’État » - de sorte que le timbre artistique constitue « un acte d’indépendance, une affirmation de souveraineté », affirme Gábor Tóth, poète visuel et expérimental basé à Budapest, dans son manifeste publié dans le même catalogue [2]. Le réseau de l’art postal, tout comme celui de la poste, n’a servi que de support à l’art par correspondance, qui reposait sur l’économie du don et se définissait comme marginal et indépendant des institutions artistiques servant soit le marché, soit la représentation de l’État. Il a servi à construire un musée mondial alternatif d’œuvres d’art miniatures, par définition itinérantes.

 

« L’idéal des individus qui développent le réseau d’art postal est de construire une "société idéale", le Réseau Éternel. Dans ce réseau, le discours et le dialogue se maintiennent en équilibre. Les dialogues stockent le discours et les discours provoquent les dialogues. Chaque individu peut être le moteur et le nœud qui anime le réseau et fait naître des projets, des expositions, des archives ou, par exemple, des musées. Ainsi, les productions individuelles deviennent partie intégrante de la communication sociétale et l’exposition en est une manifestation » [3].

 

Près de quarante ans plus tard, alors que les timbres-poste, et donc les timbres d’artistes, sont devenus des monuments de la technologie de la communication d’une époque révolue, et que le Artpool Art Research Center est lui-même devenu un département d’un musée d’État, nous pensons que cette carte en couverture demeure toujours d’une grande pertinence. Artpool prend en compte le contexte social dans lequel elle opère et qu’elle doit réinterpréter perpétuellement comme un système holarchique. Un système sans hiérarchies traditionnelles, qui peut continuer à relier Artpool au monde entier aussi bien qu’à son environnement social local, comme elle le fait depuis 1982, mais de manière encore plus radicale, par des réseaux de communication de plus en plus nombreux.

 

Comme le déclarait Vliém Flusser et comme l’a souvent cité György Galántai, « il devient de plus en plus évident qu’il est absurde de tenter de faire une distinction nette entre la science, l’art et la politique. Nous pouvons supposer que dans la science, il y a des impulsions normatives-politiques aussi bien que des impulsions fictives, artistiques et poétiques à l’œuvre, et que dans l’art et la politique, la recherche de la vérité se poursuit. À l’avenir, nous devons apprendre à faire la distinction entre la lecture qui prétend ne pas mettre en jeu des valeurs (la science) et la lecture interprétative (l’art et la politique). Nous devons comprendre, avec le poète Rilke, que c’est une erreur de faire une distinction stricte. Si nous nous exerçons à penser ainsi, nous pouvons nous attendre à des surprises. Ce que la science, l’art et la politique nous apporteront, si nous les lions dans une lecture unifiée, dépassera nos rêves les plus fous » [4].

 

* Traduction de l’anglais par Hervé Fischer.

 

Notes

 

[4] Vilém Flusser: Does Writing Have a Future? Traduit par Nancy Ann Roth, University of Minnesota Press, 2011. p. 83.