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Regards, imaginaires et représentations du silence / Sous la direction de Bernard Troude / Vol.18 N.1 2020

Silences

Bernard Troude

bernard.troude@gmail.com

Chercheur en neurosciences et sciences cognitives - Chercheur en sciences des fins de vie (inscrit à “Espace éthique Île-de-France” Université Paris-Sud) - Laboratoire LEM: Laboratoire d’Éthique Médicale et de Médecine légale: EA 4569 Descartes Paris V. Chercheur en sociologie compréhensive - C E A Q: Centre d’étude sur l’Actuel et le Quotidien (UFR Sciences Sociales) Descartes Paris V. Professeur en sciences de l'art (Tunisie & Maroc). Professeur en sciences du Design et Esthétique industrielle.


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Amir Schiby - Hommage de l'artiste israélien à quatre garçons tués sur la plage de Gaza (Ahed Atef Bakr, Zakaria Ahed Bakr, Mohamed Ramez Bakr, Ismael Mohamed Bakr)

« O ! bienheureux silence autour de moi ! O pures senteurs autour de moi ! Oh comme à pleins poumons, il aspire, ce silence, un souffle pur ! Oh ! comme il écoute ce bienheureux silence ! » (Nietzsche, 1883).

 

Avons-nous besoin de nous servir de cette arme – profane - que peut être le silence ?

 

Les silences sont souvent des bons guides en cas d’antagonisme (sociaux, professionnels, émotionnels, affectifs). Une recommandation pourtant nécessaire : ne soyons pas ‘’victime’’ du silence, soyons-en les maîtres et promoteurs. Nous avons tendance à trop dialoguer par étroitesse d’esprit, trop discourir pour emplir l’espace-temps, à trop vite consentir en formulant un essai de bonne réponse, un essai sur des bons chiffres ou les bons mots ; persuadés que la signification se trouve dans ce qui est exprimé haut et fort. Or, parfois le silence a un bien plus grand pouvoir que toute parole. J’ai écrit sur ce sujet dans un opus sur le « consentement » : Le silence permet d’avoir la main (avoir la maîtrise) dans certaines situations d’empathie ou de conflit ou enfin de compromis, permettant à l’autre de se projeter et à vous de l’observer et de comprendre ce qui l’habite. Enfin, l’espace-silence permet de ne pas constamment livrer à autrui nos façons d’être, nos intentions d’être.

 

Il est une question d’actualité avec ce confinement demandé expressément, conseillé et surtout devant être appliqué. Le confinement a apporté un silence généralisé qui fait se rappeler la remarque : « Ah ! Si la ville était à la campagne ! » ou maintenant c’est : la ville est devenue une campagne où le bruit ne concerne que les bruits, les fonds sonores de la Nature. Mais, en regard de cette imposition, façon de vivre et de se comporter, la psychologie est en alerte car les accros de la téléphonie et de la virtualité pour trouver immédiatement toutes les réponses à des questions ne sont plus en phase. Plus rien à se dire comme banalité, comme juste réponse ou comme trivialités culturelles voire scientifiques. Pourtant, nous savons que toute rapidité de réponse fait apparaître une intranquilité ou pour le moins que ce qui se fait et se dit va perturber et poser question devenant du même coup anxiogène. Toute rapidité sera en sorte un bruit inconvenant à la réflexion. Réfléchir, considérer, concevoir sont des situations neurologiques faites dans le silence – les méditations elles-mêmes – au cœur de nos mondes et il ne serait pas trop risqué de s’imposer de la distance entre nos mondes intérieurs et les effets extérieurs d’une vie sociale, distances physiques également. La centralité de nos attentes doit être prépondérante dans les modes de positionnement au milieu des activités sonores et en contreparties silencieuses. Lorsqu’un antagonisme survient, sachons nous plonger dans nos sphères du silence et gardons un espace-temps en ces silences.

 

Entendons-nous bien, garder le silence ne signifie pas rester réticent face à une intrusion verbale ou physique. Maintenir le silence en revient à se protéger et à se dissocier intérieurement, saisir l’instant de la réflexion, et ouvrir à l’autre le pouvoir soit d’en faire autant ou soit de s'émouvoir de ce sur quoi vous êtes en train de porter votre pensée réflexive. Personne ne doit accéder à votre ressenti, ni dans vos expressions, ni dans vos réactions. L’espace d’un instant, apprenez à être ce livre fermé, sans aucun caractère expressif tout en laissant autrui s’argumenter avec ses propres exploits. Ce que nous vivons actuellement avec les nouveaux médias interactifs – téléphoné, tablette, ordinateur etc. – et la façon dont ceux-ci sont utilisés dans les communications directes et intensives font qu’il nous faut reprendre le contrôle de Soi, de Nous-mêmes. Le corps et notre voix doivent se renouer avec leur place au centre d’un dispositif reconnu de rapport et d'attache à l’Autre délibérément, aux Autres de nos environnements choisis. Faire cette remise en ordre des choses, c’est redonner sa place au silence surtout dans ces dispositions numériques. « Il faut […] comprendre ce silence numérique dans une acception large du mot silence, dans la mesure où ce qui est ainsi désigné n’est pas l’interruption de la parole naturelle […] » (Théviot, 2013). La supposition que tout silence - discours et connaissance de soi - s’impliquent l’un l’autre et propose de passer d’un mode d'initiation par le discours - la connaissance - à un mode de bienséance par le silence, la non-connaissance.

 

À travers une étude d’un corpus de productions écrites, nous mettons en lumière la tension entre injonction de discours et non-discours (cf : Jean-Marcel Léard, 1989) [1]. Différents régimes donnent forme au positionnement dans cette dialectique : le régime du refus du non discours, le régime du déni du non-discours, le régime de l’anticipation du non-discours. Au-delà de cette concentration, nous voyons émerger un rapport apaisé au silence avec des contributions d’apprenants en ligne qui mêlent le socio-affectif et le cognitif et les arts, discipline de l’émotion.

 

C’est par cette entrée, le « silence » ou sa non-expression et un non-discours, que la proposition du thème de contribuer à une réflexion sur les sons et verbes dans l’environnement de nos vies a fait son chemin. À travers l’analyse d’un corpus de contributions écrites de chercheurs pluridisciplinaires, nous mettons en lumière les traces de l’injonction de discours et les effets avec ce repos qu’est un silence. Nos unités d’analyse transdisciplinaires sont donc des segments d’écrits qui renvoient à la production de discours ou à l’absence de production de discours, ou encore qui portent les marqueurs du dépassement de cette dialectique. Notre question de recherche porte sur les effets de la prolifération d’espaces dans ce rapport de langage sur une dimension d'initiation à distance. Comment favoriser l’engagement des intervenants en leur donnant la parole, sans pour autant créer fictivement du non-discours dans des espaces détaillés ?

 

Ces questions d’abandon ou d’exploitation à distance sont traitées de manière extensive dans les Silences numériques et les injonctions de discours virtuel vers un discours socio-affectif de ces dernières années. Certains ont étudié la persévérance, tandis que d’autres auront composé avec l’abandon en lien avec ce socio-affectif : pointe le décalage entre potentialités de l’environnement et dispositifs vécus par tout un chacun. Finalement sur ces sujets du silence, nous allons découvrir l’existence d’autant de dispositifs vécus que de sujets, chacun adaptant à sa disposition les potentialités offertes par l’environnement d’études. Selon le sens qu’elles prennent dans son parcours, dans l’ordre de ses priorités et dans ses préoccupations du moment, les propos seront de fournir une typologie du positionnement socio-affectif, socio-émotionnel, socio-visuel par rapport au silence ; que celui-ci soit tangible ou en ligne, à travers la définition de régimes virtuels de positionnement par rapport à du non-discours.

 

Un sens pourrait-il être apporté au mot Silence ?

 

Avant de chercher les précisions, j’ai voulu savoir si le silence existait hors de nous, si une expérience peut se concevoir avec le silence ; à moins qu’on ne le recherchât volontairement, on n’en prend souvent conscience que par contraste, lorsqu’un bruit s’altère et sa disparition soudaine [2].

 

Alors restent les sons corporels les seuls devenus perceptibles. C’est flagrant en notre période en pleine actualité de pandémie. En posant la question, bien avant cet « incident de parcours » je ne pensais pas à la santé qui pourrait vaciller mais aux rapidités que nous devions fournir à nos réponses. Les silences se font dans des lieux communs aux accès difficile car très techniques (laboratoires, salles blanches, salles d’intervention, blocs opératoires etc.).

 

Le bruit le plus distinct et le plus dérangeant reste celui de la valve cardiaque qui palpite : combien de cinéastes et de musiciens l’ont adopté et travaillé avec ? Le silence, après un espace-temps sans aucun son perceptible, est tel qu’après un certain temps d'accoutumance, tous nos sens deviennent plus sensibles [3]. L'ouïe en particulier se développe suffisamment pour nous permettre d'entendre le son produit parle moindre organisme vivant au-delà des autres vivants comme les animaux souterrains, les rampants, les insectes volants. Il me vient à l’idée cette écoute d’un orchestre symphonique d’où il ne sortira aucun son pendant le concert donné par John Cage avec son 4 minutes 33 secondes (273 secondes = - 273°cs, zéro absolu) de silence complet devant une salle comble. Pour lui, le Silence est un signe musical à part entière. Il est alors possible d'entendre notre cœur, notre estomac et même nos oreilles, tous ces éléments étant notre second cerveau comme passer du non-dit silencieux au crier famine pour sauver l’humanité en chantant haut et fort ensemble. Peu à peu, cela devient insupportable et les hallucinations commencent ce qui fait merveille dans les espaces dansés, dans les accords d’orchestrations. L'expérience est en effet si déroutante que les gens frôlent la folie. Les astronautes s’y entraînent. A nos oreilles humaines, l’Univers est silencieux et dans ces Silences, les études cherchent une réponse aux envois de signes et de sons vers l’ultra-lointain.

 

C’est peut-être, en conséquence et souvent, que le silence fasse peur parce qu’il nous renvoie l’image d’une mort possible : mort physique, cérébrale ou civile ? Régulièrement, nous ne le supportons pas et fuyons ces silences qui sont formes d’apaisement ou d’aggravation. Pourquoi la société de consommation a-t-elle horreur du silence ? Nos vies quotidiennes en témoignent sans arrêt : depuis le poste récepteur (radio ou télé, ordinateur et tablette) allumé au réveil jusqu’aux mélodies d’ascenseur, il n’est pas un voisinage qui ne soit habité et habillé de musique, de sons et de paroles jusqu’à cette injonction psychanalytique de parler, harcèlement justificatif d’un effroi ou d’une psychopathie. Au point que l’on s'enflamme régulièrement sur la qualité d’un silence en campagne, la nuit en campagne ou en ville, dans une salle de concert ou de méditation et que ces lieux où le silence est de rigueur seront tenus comme des configurations de sanctuaires.

 

Il semble donc qu’il y ait le silence émis, celui que nous produisons quand on se tait, et la réception du silence. Il y a certainement là une affaire de communication intra-neurologique et extra-neurologique. Pris dans ces sentiments, comment dès lors traiter l’indication, non avec objectivité mais pour le moins un peu d’exactitude, et tenter d’être plus juste avec la sensation du silence ; reflet d’une forte personnalité (Endô, 1966), une capacité – et facilité – à incarner l’ombre et la lumière, une part obscure qui se donne à entendre et à deviner. Écrire sur ce thème pour ne pas abandonner le sens d’une incommensurabilité sociologique et culturelle où le bruit et les sons prolifèrent en tous points. C’est avec le concept nomade venu de mes connaissances en mathématiques que je me rends compte de l’impossibilité à pouvoir comparer des paradigmes (successifs) en raison de certaines différences fondamentales de leurs dispositions de raisonnement respectifs. Les silences, au niveau des cultures et des absorptions auditives au sens le plus large, offrent des possibilités d’interactions ou d’hybridations ayant des traductions de moments qui laissent toujours persister de l’indéterminé ou des imprécisions dans les passages d’un espace-temps à l’autre.

 

Il est envisagé dans les recherches de distinguer d’un côté l’usage sciences artistiques et de l’autre, sciences en neurosciences dans l’ordre des savoirs. Seules et pour le moment, les questions de ressenti et de composition pour des applications (urbaines, théâtrales, harmoniques, heuristiques) retiennent mes attentions.

 

Je vais donc vous laisser la parole avec sérieux ou avec ironie. Que l’on nous submerge dans les bruits, ou que l’on nous exige au silence ou encore le prescrive, n’est-ce pas, à chaque fois, une façon de nous couper le sifflet ?

 

Il y a ce Silence de mort, le Silence du mort

 

« O bienheureux silence autour de moi ! O pures senteurs autour de moi ! Oh ! comme à pleins poumons il aspire au silence, un souffle pur ! Oh ! Comme il écoute, ce bienheureux silence » (Nietzsche, 1883).

 

A « l’heure du plus grand silence » Nietzsche conclut la seconde partie du Zarathoustra par ce chapitre étrange. C'est le moment où Zarathoustra s'écarte de ses compagnons. Retournant à la solitude, à sa caverne (comme celle de l'ours), à cet instant le terrain s’éclipse sous ses pas, son imagination peut se percevoir. Dans le silence mortel, horrible, une parole sans voix s’exprime à lui et chuchote en l'interpellant : « c'est toi Zarathoustra qui sais mais ne dis pas. C'est toi qui t’entête, te dérobe, ne veux rien dire ». Il frémit comme un gamin et n'ose pas s’exprimer : ne se sentant pas à la hauteur de la parole entendue qui est la sienne. D'ailleurs lorsqu'il a voulu discourir (déplacer les monts et les abimes), aucun individu n’a pu le comprendre. Mais la parole sans voix précise. « Ne tiens pas compte des railleries, tu dois commander de grandes choses. Tu as la puissance et ne tu veux pas gouverner. C'est inexcusable ». Zarathoustra couché sur le sol sue et pleure, accablé par ce que lui dit la parole sans voix. Le déshonneur est en lui. Se répand des rires autour de lui et entend : « Tu dois devenir enfant, porter la fierté de la jeunesse ! ». Réfléchissant, et en définitive il refuse. L’ardeur brisée, le ventre abîmé, il faut entrer à la solitude, au double silence. La voix du lion lui a manqué et son seul contentement est qu'il soit parvenu à révéler cette histoire ; cette histoire qui, en psychologie, va directement faire émerger une description de mort à venir. Il est vrai que, de tout temps et chez tous les peuples, le silence se fait autour du corps qui se laisse aller à l’au-delà. Dorénavant, cela s’intitule le domaine des soins palliatifs où les environnements sont dédiés au silence. Tout autour se maintient un silence intime et lentement des profondeurs montent les images soit des moments passés soit des futurs moments en l’absence de… Mais silence ! les voix se sont changées. Les sons et leurs utilisations ont changé au même titre, encore cette fois, d’un John Cage fasciné par des textes chinois [4] qui initie le contexte musical au silence spécificité selon lui comme étant un signe musical. Les recherches sur le son silencieux seront des textes élaborés en faisant cet apport sur une sonorité sans faille du silence trop sonore.

 

Ce rappel fait émerger le processus de mort dans les systèmes psychologiques et psychiatriques. Ces silences émettent beaucoup de tonalités selon que la Mort soit comprise ou qu’elle soit un problème à résoudre. Neurologiquement prévisible et attendue ou sociologiquement imprévisible et être une atteinte aux droits de vivre.  « On s’est étreint en silence, ce silence accompagné d’une pression de la main sur l’épaule étant dans nos milieux l’expression maximale du chagrin, puis nous avons parlé de choses pratiques » (Carrère, 2009). Sans bruit ou presque cependant le contraire d’autres civilisations et coutumes où la mort s’accompagne de bruits tonitruants pour exorciser le fait de mourir. Aurons-nous un conflit des interprétations sur ce thème ?

 

Toutes sciences humaines ne peuvent que faire franchir les injonctions reçues des interprétations, essais d’herméneutiques issus des religions, essais d’exégèses sur la vie civile. Il me faut saluer ce mérite de P. Ricœur (Ricœur, 1960) et de G. Durand (Durand, 1993), d’avoir repris ce que disent les sciences de l’homme pour sonder et estimer ce qui compose ces sciences humaines, les pouvoirs cognitifs et leurs images (Wunenburger, 2016). Et, en ce qui concerne le silence : pourquoi ce conflit d'expositions peut-il apparaitre ? Il s’agit de traverser les voies ouvertes à la philosophie et à la sociologie/anthropologie contemporaine par ces nouvelles donnes sur les éléments du ‘’Silence’’, passant par les observations des analyses sûrement étendues, par l'observation des conditionnements sociaux et des diktats religieux de toutes obédiences.

 

Au terme de ces analyses et alors seulement, un sens admissible à la notion de silence sera possible. Je rapporte ces observations détaillées parce qu’ils sont caractéristiques d’une pensée contemporaine trouvant les moments du silence dans les multiples occupations de ces hommes et femmes qui n’ont jamais le temps pour écouter, pour voir et regarder. Il est peu probable que leurs emplois du temps ne les laissent libre de leur choix, leur journée et leur nuit étant calculées, fixées - je n’oserai dire à la minute près – pour passer d’un sujet à l’autre sans une once de tranquillité. Et qui veut dire tranquillité, pour moi, veut dire apprécier un moment de silence, un moment sans fond sonore (musique ou parole) un moment monacal avec soi-même. Les cerveaux étant toujours prêts comme instrument d’une précision et d’une rapidité lié à la promptitude d’une réponse attendue réclament de plus en plus les occupations dites nécessaires et vitales. Dès lors, la Mort attendra.

 

Nous avons à estimer si une Nature du Silence s’éprouve et qu’en savons-nous en nos cognitions ?

 

Nous savons que cela ne peut être qu’une absence de bruit donnant cette impression immédiate de pouvoir le définir. Sonorité et action, phonème et acte aventureux font que le symptôme intermédiaire est le silence ; et nous nous accommodons de cette absence de quelque chose, possibilité indicible d’un rien. Le silence (action) se produit corroboré par l’expression ‘’faire silence’’ ou ‘’faire ordonner un silence’’ ce qui suppose une abstraction de l’activité, une ultime cessation d’activité. La cessation de toute activité et d’agitation mettra en avant ces silences. Nous le ressentons en ce moment avec un confinement obligé partout et en tout lieu. Loin d’être un effet, c’est l’affirmation en creux d’une pénurie de toute cause. En sciences physiques, il sera dénommé comme étant l’absence de propagation d’ondes sonores et en physiologie du cerveau ce sera l’absence de vibration du tympan révélant une non présence de son.

 

Cependant ne serait-ce pas une imaginaire spontanéité qui nous ferait accepter si aisément sous un même concept des pratiques aussi contraires que celles du silence dans une relaxation pondérée et celle convenant à un silence issu de l’attente anxieuse d’une réponse qui traine à arriver et qui ne vient pas ? Ces silences anxiogènes, ces silences apaisant ou oppressant annoncent des absences de troubles ou ces mêmes troubles qui seraient dûs à une absence. Nous entrons dans la suggestion affective du silence, appréciations aussi contraires qui nécessitent de nous prévenir que ce n’est pas l’affaire d’un simple objet de la pensée mais une détermination purement logique comme lorsque se définit le repos comme absence de mouvement alors que cela relève tout simplement et davantage de l’appréhension affective réflexive de modalités de toute existence, des éléments existentialistes heideggériens, plutôt que d’une négation conceptuelle.

 

Dans les cas de l’inquiétude, tout silence émane d’un néant creusé dans le monde environnant par le souci, la projection dans l’éclosion d’une personnalité. Les silences prennent donc l’accent des évènements en tant qu’entendement d’un monde et les expériences opposées de ces silences différent non seulement au plan d’une qualification subjective mais très certainement et en même temps objective d’une structuration. Dans le cas de toute quiétude le silence est assimilé à ce repos d’une masse indistincte (au monde) en nos propres présences pendant que nous demeurons auprès de nous-mêmes. Pour l’inquiétude les silences sont issus d’une néantisation d’un mode par nos soucis qui seront la projection dans toute la plénitude de nos êtres de possibles qui ne se réaliseront pas. Les historiographes s’exprimeront sur le silence des sources historiques, les chroniqueurs évoqueront les silences des faits divers et de la politique, et les juristes deviseront des silences de toute loi. Ce seront entendu des silences invoquant une déficience ou insuffisance, une carence ou une déficience qui ne peuvent être une contrariété ou une déconvenue. Revenons sur le silence musical qui ne saurait être une ressenti frissonnant bien qu’étant, nous l’avons vu avec J. Cage, une absence de son. Ces silences sont des éléments de respiration sans être un défaut d’être ; simplement une fonction syntaxique souvent, et des respirations, des soupirs marquant la pause d’un moment une suspension d’un acte sensible qui va procurer à nos cognitions un ensemble de plénitude diverse et les silences musicaux selon Jankélévitch sont « au centre et au cœur même de toute musique (…) milieu atmosphérique où les accords respirent ; tandis que qu’à l’inverse, les musiques d’ambiance filtrent par osmose à l’intérieur de la mesure vide pour en colorer et en qualifier le silence » (Jankélévitch, 1961).

 

Conclusion

 

Même le silence initial et terminal appartient à un discours, l’Alpha et l’Omega

 

Si les silences peuvent apparaître souvent dans une unicité, ils vont se disperser dans des ensembles de silences agglomérés en une multiplicité de couples opposés : silence reposant (apaisant) du milieu naturel ou effrayant silence d’espaces fantasmés infinis (tels ceux des films avec des espaces inventés). Nous pouvons dans cette terminaison rapporter les silences d'exaltation ou de frénésie et ceux du dédain et de la morgue, en fait silence d’amour et de haine. Comme le décrit peu de temps avant sa propre mort, Paul Ricœur fait ressortir la nécessité d’un deuil de toute image (silencieuse) ou de leur représentation naïve (en silence) au sujet de notre monde et celui fantasmé d’un au-delà promis (Ricœur, 1960).

 

Avons-nous acquis cet accès au droit du silence ou ces silences punitions ? Silence d’un devoir ou silence d’une faute ? Nous pouvons attester de ceux qui entretiennent leur silence dans un mutisme obligé n’ayant rien à dire, et à l’inverse ceux qui parlent trop (trop vite) en silence car ils comprennent tout sans un mot. Pourquoi tant de discriminations et de similitudes. Ce sont des variations dans les discours et non des interruptions verbales et pour cela, le silence se mêle aux paroles, les parcourt et les entoure comme le sont l’être et les altérités. Autre question complémentaire : pourquoi en est-il ainsi ? Pour comprendre il faut s’interroger sur les deux cas ensembles : sur la limite du langage qui n’est pas de produire du bruit mais d'approcher les communications, les sons n’incarnent qu’un moyen technique ; or cette fonction peut à l’identique être remplie par le silence. Merleau-Ponty avance que dans le langage, les mots vont surgir de nos vouloir-dire dont nous ne prenons l’intuition qu’en parlant : « Si nous chassons de notre esprit l’idée d’un texte original dont notre langage serait la traduction ou la version chiffrée, nous verrons que l’idée d’une expression complète fait non-sens, que tout langage est indirect ou allusif, est, si l’on veut : silence. » (Merleau-Ponty, 1960). La réorientation des langages issus de la révolution industrielle et tertiaire – cette troisième révolution/évolution - que nous vivons devrait sensiblement remettre la place de l’Homme au centre du débat y compris le débat silencieux. Pour cela, il faut comprendre les thèmes de santé publique et privée. Ce qui était caché devient ce qui est su ou devrait être su.

 

« Même quand elle ne s’affiche pas, la maladie isole, impose la solitude et le silence » (Ben Jelloun, 2014).

 

Rester silencieux sur un problème de santé, se traduit comme un mauvais film et les mots très simples pour annoncer une maladie ne doivent pas, ne peuvent pas être prémédités. Le silence apparaît alors comme un des pouvoirs essentiels de tout discours et même à titre privé un des modes privilégiés. D’autre part, dans le comportement personnel, notre être se déchiffre devant autrui qui est un langage, à nous, adressé. Toute communication inclut donc tout ce qui fait sens y compris les silences car ceux-ci appartiennent à l’intersubjectivité dont ils sont une des expressions. Ne pas dire ou ne rien dire n’est pas un discours de santé. Caché son état par les silences éloquents du langage ou de son corps n’est pas une avancée et ne résoudra rien et ne sont que des absences d’un bruit, une négation radicale de sentence des non-êtres de parole. Non pas cet absolu de l’être mais son envers, sa relativité qui va vers la sortie d’une impassible sérénité.

 

Tout exposé conçoit le silence éloquent car il ne saurait y avoir de tel que si l’expression directe est économisée parce qu’il est à lui tout seul le signifiant pour plusieurs potentialités de développements. Les silences sont inévitablement une des conditions de la parole comme recueillement du sens. Expliquer sa santé intime, c’est exprimer ses états neurologiques et physiologiques. Toute épreuve commence par une consultation. Cette phrase sert tout autant en phénoménologie de la santé qu’en politique. Heidegger signale sans aucune compromission : « Parler est, depuis soi-même, écouter. C’est écouter la parole que nous parlons. Ainsi pour parler ce n’est pas en même temps écouter : parler est avant tout écouter (…) Il y a écoute dans la mesure où il y a appartenance à l’injonction du silence. Toute vraie écoute retient son propre dire. Car l’écoute se tient en retrait dans l’appartenance par laquelle elle reste liée à la résonnance du silence » (Heidegger, 1951).

 

Malgré toutes les avancées et les conventions et les idées préconçues, l’Être doit mourir autant le dire que le taire ; silence éloquent. Mais devant les peurs engendrées [5] dans ce délai inconnu - je vous assure plus pour très longtemps – devrait-on ne rien dire et empêcher une vérité par le silence ? Il est bon – cela n’engage que moi – de fixer les idées le plus tôt possible car qui parle : « Moi, si j’avais une maladie ou un problème important, je veux absolument le savoir car je pourrais me défendre en connaissance de cause, grâce à mon moral. » Le problème est que ce genre de parole provient toujours d’une personne en bonne santé et il est impossible de connaître par avance une réponse à une situation ignorée ; car dans le concept, l’ignorance de la propre mort n’est aucunement envisagée. Étant donné que là encore, le silence est proverbial et maintenu et raisonner dans l’inconnu n’est pas supportable.

 

En effet, l'interrogation que j’ai proposée approfondit ce qui est annoncé : mettons de côté pour le moment souci, ontologie, dasein (moment d’existence de l’homme) pour nous consacrer seulement à l’espace-temps qui inclut la phénoménologie du silence. Faisant se rejoindre ces différents moments, le temps se rend possible à lui-même et ce n’est plus ce temps ‘’ordinaire’’ [6] qui nous garantit notre ‘’ pouvoir-être ‘’ mais bien la temporalité de cet espace sans passé ni futur mais du point au présent qui unit. Le sens réfléchi d’une manifestation. Ceci est un impact significatif et cet intervalle est présent alors il faut s’en référer à lui qui emporte dans le flux du moment le destin des éléments. C’est ce qui peut se comprendre : le passage du sonore au silence entre les sons inventés ou calculés. Les passages de l’un à l’autre est tangible comme des signes ou des soupçons. Les silences peuvent être considérés comme des jointures comme un ‘’ajointement’’ (terme heideggérien) comme un accord. C’est ce qui maintient la fluidité des perceptions et des impressions. Cette réflexion sur les relations entre le langage et le silence s’inscrit plus largement dans cette recherche concernant l’absence du son. Les images produites sont celle fournies pour des moments d’une pensée intervenant dans l’ensemble des instants avec des musiques, des langages et des instants du parler. Mes intentions sont de penser cette relation du « verbe sonore et du verbe pensé » non-dit à partir de l’analyse des sons produits en m’appuyant sur des écrits de Nietzsche, Merleau-Ponty, Ricœur mais aussi sur les réalisateurs, les compositeurs et musiciens qui m’ont paru exemplaires.

 

Que peut-on entendre par ces notions de langage (verbe) et silence (son inaudible) ou quand le cerveau fait obstacle aux entendements aux regards appuyés par les images restées invisibles à l’intérieur de nos corps ? Sachant que la complexité du rapport entre les concepts provient du fait qu’ils sont proches et dépendants. Les termes désignent l’apparence physique du son et l’apparence du silence se rapporte à l’audible, à l’abstraction, à l’absence de sonorité explicative du moment, du temps passé, à l’espace-temps. Cela renvoie au corps vivant, au corps vécu par lesquels nous faisons l’expérience du monde. Ainsi, nous avons une entité, objet du discours scientifique et en même temps une abstraction, et l’espérance de silence nous laissant doués de sensations, de perceptions et d’émotions, de pensées. Le corps est l’objet de différents discours (le verbe) qui nous révèlent de possibles « être au monde » avec le Silence. Ainsi, nous voyons comment à travers certains passages utilisant l’imagerie du son, le discours sur le langage a été considérablement modifié.

 

Pour achever, je vais transformer une citation de Paul Ricœur qui dit : « La question du sens peut-elle être pensée comme récapitulation de l’existence ? » (Ricœur, 1960). Et en somme de l’étude, je me permets de dire et d'insister : « La question du sens de nos langages peut-elle être complétée par l’évaluation de nos silences ? ».

 

Bibliographie

 

Tahar Ben Jelloun, L’Ablation, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2014, § Regards.

Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, Paris, P.O.L, coll. Folio, 2009.

Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod, 11e édition, 1993.

Shûsaku Endô, Silence, (1966, Tokyo) Trad. en français, Paris, Folio coll. Essais, 2010. Adaptation au cinéma de Martin Scorcèse, 2017, www.allocine.fr.

Martin Heidegger, Acheminement vers la parole, (1951) Paris, Gallimard, coll. Tel, 1981.

Vladimir Jankélévitch, La musique et l’ineffable, (1961), Paris, POINTS, coll. Points Essais, 2015.

Maurice Merleau-Ponty, Signes, (1960), Paris, FOLIO, coll Folio Essais, 2001.

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, § Le retour au pays, (1883) Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 1968.

Paul Ricœur, Vivant jusqu’à la mort, (1996) Paris, SEUIL, POINTS, coll. Essais, 2007/2019.

Anaïs Théviot, Un silence numérique bavard. Controverses autour de l’interdiction de la propagande politique en ligne avant le vote, in Mots. Les langages du politique, no 103, 2013, journals.openedition.org.

Jean-Jacques Wunenburger, L’Imaginaire, Paris, PUF, coll. Que Sais-je, 3eme édition, 2016.

 

Notes

 

[1] Jean-Marcel Léard, URI : id.erudit.org/.

[2] L’expérience a été tentée scientifiquement dans ce qui s’appelle une chambre anéchoïque, absorbant les sons extérieurs à 99,99%. Steven Orfield, créateur de cette chambre, a lancé un défi qui consiste à rester le plus longtemps possible dans cette pièce sans lumière. Le temps le plus long est de 45 minutes.

[3] Je rappelle qu’en plein désert apparent de sable, il faut environ 15 à 20 minutes pour obtenir ce que nous pouvons appeler Le Silence. Expériences personnelles multiples fois répétées dans les déserts tunisiens et marocains de jour comme de nuit.

[4] Il s’agit du Yi King, le Livre des Mutations, qu’il explore en 1951 avec les voies de la musique aléatoire : Music of Change, composition créée par David Tudor ; ce dernier sera son principal interprète. Premier compositeur, initié par son maître Daisetz Suzuki, Cage va intégrer le concept de « non-intention » dans sa musique. Sa présentation en 1952 de The Event au Black Mountain College, est considérée comme l’un des premiers happenings par Allan Kaprow, l’inventeur du terme.

[5] Peurs d’une souffrance mal maîtrisée, de la douleur continuelle, d’une mutilation, peur devenant cas de conscience pour les thérapeutes, les entourages et soi-même.

[6] Ce mode de réflexion est une constante que j’ai : Re-penser l’ordinaire ; et ce depuis 2012 et le colloque d’avril 2013.

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