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Regards, imaginaires et représentations du silence / Sous la direction de Bernard Troude / Vol.18 N.1 2020

Le silence et l’initiation

Mabel Franzone

mabel.franzone@gmail.com

Docteur en Lettres des Universités de La Sorbonne Paris, Professeur Université de Salta (UNSa) Argentine.


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Propos autour du silence dans deux « théories de la connaissance visionnaire »[1] : le Soufisme Sunnite et les Anciens Toltèques du Mexique.

 

À Eduardo Boero, parti dans le silence et la discrétion propres à son âme.

 

« Entre deux notes de musique il y a une note

Entre deux faits, il y a un fait

Entre deux grains de sable aussi près qu’ils soient

Il y a une plage d’espace.

Il y a un sentiment qui est entre les sentiments.

Dans les interstices de la matière primordiale

Est la ligne du mystère et du feu

Qui es la respiration du monde

Et la respiration continue du monde.

C’est ce que nous avons entendu

Et que nous appelons : Le Silence ».

Fragment du poème « Donne-moi ta main » [2]

Clarice Lispector (Ukraine, 1917- Brésil, 1977)

 

Il y a quelque chose d’impénétrable dans le monde de l’Âme et de la « connaissance visionnaire » (Corbin, 2005) parfois tous deux réduits à la catégorie de « paranormal » ou de « perceptions ambigües ». Des mystères seront dévoilés aux mystiques en quête de sens (Corbin, 2005), mais il faut avoir cette intention ou cette vocation. Si nous pensons à une systématisation du sacré, on peut parler d’un voyage dans la hiérohistoire, mais ce ne se fera pas au moyen d’un déplacement dans l’espace ni suivant une chronologie déterminée sinon par délocalisation instantanée (Corbin, 2005), accomplie au dedans de la dimension matérielle de l’imagination [3].

 

Ces connaissances n’ont point une place dans l’Histoire, mais Henry Corbin nous enseigne qu’il n’y a (pour ces connaissances) qu’une histoire légitime, celle qui traiterait de la théorie de la connaissance visionnaire ou aperception subtile de l’Imaginal [4], c’est-à-dire le monde des corps subtils, le monde sensible-spirituel. Dans ce cadre et dans ce registre non-ordinaire nous allons centrer notre écrit.

 

Nous avons choisi de traiter le silence dans deux de ces théories : Les Anciens Toltèques et le Soufisme Sunnite [5]. Sans doute le sujet du silence et la Science Spirituelle est aussi vaste que le monde imaginal, mais nous sommes limités par les jalons de notre connaissance, celle qui, au-delà des livres, est dessinée par notre propre vécu. Dit autrement, nous allons essayer un rapprochement aux rôles du silence dans ces deux savoirs, par la reconstruction de notre expérience personnelle.  Nonobstant nous considérons la démarche d’Henry Corbin, celle de la phénoménologie herméneutique- même si nous ne la connaissons pas en profondeur- comme la plus appropriée pour traiter l’expérience spirituelle. En effet, il y a une exploration de ces expériences spirituelles, sans que cette exploration soit réduite à des normes empiriques rationnelles.  Comme disait Daniel Proulx dans son mémoire pour l’obtention du grade de Maître ès Arts « la vérité des produits de l’imagination ne pose plus problème, car la relation de vérité existant entre « objectivité » et « subjectivité » est dépassée dans l’approche phénoménologique-herméneutique de Corbin. La vérité du sujet et de ses expériences n’est plus enfermée dans le sujet lui-même.  La vérité des expériences du sujet, n’entraîne pas un subjectivisme, mais pour cela il faut une phénoménologie et une herméneutique qui soient liées d’une manière dialogique faisant apparaître une « subjectivité- objectivé » (Corbin, 2006, p.79). Ainsi, la véracité de l’image est intimement liée à la forme dont elle est éprouvée car elle ne peut pas être perçue uniquement sous un mode personnel. L’universalité de cette connaissance échappe proprement à la raison » (Proulx, 2011, p.14). Il s’agit donc, d’une intériorité vécue au niveau universel échappant à toutes les chapelles ou communautés « possédantes » de vérité (Davy, 1983, p.33).

 

Nous-nous sommes demandé longuement sur la pertinence de comparer le rôle du silence dans des Savoirs si différents, cimentés dans des visions du monde en apparence opposés. En effet, le Soufisme est la partie ésotérique de l’Islam, ce monothéisme qui adore un seul et unique Dieu, Allah, aimant aussi d’un amour sans égal son dernier Messager, Muhammad, le Prophète, qui –d’après l’Islam- est le dernier Envoyé de Dieu. Les Toltèques adorent la Terre-Mère, la Nature Toute-puissante et n’ont pas le concept de « Dieu », ils parlent plutôt d’« énergie ». Mais à la fin, nous-nous sommes dit qu’il s’agissait donc de traiter chaque savoir comme si l’on était un vrai Soufi, un Derviche, lisant son propre Livre de Révélation, Le Coran Sacré ; ou un apprenti-sorcier recevant le précieux enseignement de son Nagual, de son guide spirituel, avec tout l’amour que l’un ou l’autre peuvent avoir pour leur source de vie. Et cela parce que d’après notre expérience, les deux savoirs sont des terrains propices au développement de la véritable imagination créatrice, de l’imaginal. Par des moyens différents et avec des objectifs distincts on arrive à la construction d’une éthique fondatrice des chemins mystiques. Cette éthique agit sur les corps des Derviches ou des Sorciers par des changements radicaux dans les comportements habituels, aboutissant ainsi à une série de transformations menant à une totale et complète transcendance.

 

Pour arriver à l’accomplissement de ces changements ou transformations, ces deux sciences visionnaires, incluent la pratique du silence. Peut-être non pas comme « le silence de l’apprenti » [6] de la Franc-Maçonnerie ou d’autres types d’initiation, sinon l’utilisant de manière à faire taire l’histoire personnelle, à maîtriser l’ego, à favoriser la contemplation ou encore pour arriver à d’autres niveaux plus subtils, des niveaux de connaissance et des niveaux de réalité suprasensibles. Au fur et à mesure il appert que le silence s’impose pour, enfin, éclater avec la brillance d’un diamant.  Comme si c’était un trésor caché.

 

La vision du monde des Soufis islamiques

 

Chaque Vision du Monde transmet une perspective, un concept ou représentation mentale par lesquels une culture déterminée conçoit la réalité. Les croyances, les religions, les perspectives, les images, les concepts, les mythes, font partie des cosmovisions. La philosophie, les religions, la science, les systèmes politiques sont des représentations qui expliquent le fonctionnement du monde et déterminent la manière de le rapprocher. Nous allons parler d’un plan d’existence ou un niveau de réalité plus subtil, un plan de l’imaginal où la quête spirituelle et l’éthique qui s’en dégage, font possible une esquisse de comparaison. Ici nous n’allons point nous occuper d’autres concepts qui forment une cosmovision, sinon que d’un plan-pour l’appeler ainsi- invisible où la logique et la causalité n’ont pas lieu d’être.

 

Aussi, il faut signaler que dans ces niveaux autres de la réalité, nous allons nous centrer sur le corps, sur la spiritualité incarnée dans des corps, ces corps qui deviennent véhicules d’illumination. Etant donné que l’écoute, la parole et le silence passent par une corporéité, nous traiterons les rituels ou les exercices destinés à réveiller la matière et diriger les sens vers un chemin de transcendance. Car, par ces moyens, il se produit une intensification de la conscience et une intensification de la lumière, celle qu’on est en train de chercher –pour les Derviches- et pour les Naguals il y a une ouverture vers des mondes parallèles et un redoublement de l’énergie, capital qui sera utilisée pour explorer l’invisible. L’intensification de la conscience, par un retour imaginatif à elle-même, dégage une profondeur de signification [7].

 

Pour l’Islam l’être est subordonné à l’Absolu, à l’Abîme Sans Fin. La connaissance de Dieu répond à un long processus d’intériorisation des Noms de l’Aimé (Dieu) et de Ses [8] attributs, et c’est un des moyens aidant à Son rapprochement. Selon l’apprentissage des attributs, le pérégrinant sort transformé, le processus d’intériorisation se fait conformément à l’Image de Dieu (Proulx, 2011, p.19). Le terme Soufisme (Tasawwuf) a plusieurs sens, pouvant aussi définir la noblesse de caractère, mais en essence signifie le détachement de tout sauf d’Allah et figure aussi la pratique collective du Souvenir d’Allah. C’est l’extase de rencontrer Sa vérité et d’agir en conséquence (Sheyk Muzaffer Ozak, 2019, p.131).

 

Dieu, Allah, l’Éternel, celui qui n’a engendré et qui n’a pas été engendré, est aimé d’un amour sans fin, sans égal. On récite constamment Ses Noms, on dit sans cesse qu’Il est le Dieu, l’Unique. Sous la formule La Ilahe et Ilallah on affirme une et mille fois par jour, et tous les jours de la vie, le monothéisme qu’est l’Islam. Et quand notre heure finale arrivera, elle doit nous rencontrer récitant ce La Ilahe et Ilallah, toujours avec un mouvement de la tête, de droite à gauche et répétant en silence, de gauche à droite, Muhammad est son Messager.

 

Le cerveau n’est qu’un outil pour ce speculum divin qui devient le Derviche. Le Cœur est l’organe de vie, celui qui nous guide à travers l’infini. Il doit se vider de tout mal pour que Dieu y entre, pour qu’Il prenne toute la place.  Pour que ce cœur puisse couper toute la mauvaise herbe que l’habite il y a un moyen infaillible, le souvenir d’Allah, qui se fait par une cérémonie, le dhikr, dont on peut distinguer sept catégories ou sept niveaux : 1) le dhikr manifesté (audible), 2) le dhirk occulte (inaudible), 3) le dhirk du cœur ; 4) le dhirk de l’âme ; 5) le dhirk du secret de l’âme ; 6) le dhirk du secret, du cœur intime ; 7) le dhirk du secret du secret (Proulx, 2011, p.51). La subtilité montante de ces niveaux, va de pair avec la paix du cœur. Cette paix est un des buts et c’est aussi la récompense.  Le souvenir d’Allah est la lumière des yeux et le délice des cœurs.  Nous n’avons jamais éprouvé un amour si intense et si subtil que durant la cérémonie du dhirk et jamais nous nous sommes senti si près de la Transcendance que quand nous prononçons quelques-uns des Noms d’Allah. Peut-être ces noms sont infinis en nombre, nous avons été sensible à – en premier- à « Al-Latif », qui signifie : (…) « Il est le plus délicat, le plus fin, le plus gentil et le plus beau. Il est qui connaît les détails plus subtils de la beauté. Il fait la beauté la plus délicate et Il la concède à ses serviteurs, car Il est Tout-Beauté… » (Sheykh Tosun Bayrak, 1983, p.23). Nous avons retenu plusieurs Noms, de la série sans fin des Noms de Dieu : An- Nur (La Lumière) ; Al- Hâdi (Le Guide) ; Al-Badi (Qui est à l’Origine) ; Al Bâqi (L’Eternel) ; Al- Wârith (L’Héritier de Tout). La liste des Noms est longue, dans l’écrit cité en bas de page, il y en a 72. Mais nous nous souvenons toujours d’Al- Latif, car ce Nom nous a transmis la Beauté de l’Amour que les Soufis professent pour Le Créateur. Et ainsi chaque Derviche est frappé par un Nom en particulier. Mais chacun de Noms est le plus Grand, puisque celui que l’aimant (le Derviche, le serviteur, le croyant) préfère pour la cérémonie du Souvenir, sera le Plus Grand pour lui Sheyk Muzaffer Ozak, 2019, p.53) .

 

Tout le pouvoir est d’Allah, Créateur de Ciel et de la Terre. Nous devons nous soumettre complétement à Ses desseins, à Sa Volonté.  Nous devons confier en Lui, car Il a un plan pour chacun d’entre nous. Notre devoir est de suivre les cinq piliers de l’Islam, à savoir : établir le salat (prière) cinq fois par jour, avec l’ablution ; faire le jeûne ; donner le zaqat (aumône) ; aller au moins une fois à La Kaaba ; donner sahada (témoigner que Allah, Lui Seul, est digne d’adoration et que Muhammad est Son Messager). Et c’est le Noble Prophète qui nous a marqué le chemin avec Ses douces enseignements ; ce chemin étant un chemin de lumière qui montre toute une architecture céleste, avec une expansion allant du haut en bas, suivant une verticalité notoire, mais une verticalité intérieure de ce véhicule d’illumination qui est notre corps. Le chemin de lumière a quatre portes. Ces portes ne sont pas juxtaposées, sinon que l’une va dedans l’autre, telles des poupées russes.

 

La première porte est la loi sacrée ou sharī’a, aussi appelée « les dits du Messager ». La deuxième porte est le sentier spirituel ou tarīka, c’est le sentier fait des actions exemplaires du Prophète, l’Aimé de Dieu [9]. Elle est appelée aussi « les actes du Messager ». La troisième porte est la réalité ou haqīqa ; elle correspond aux états particuliers du Prince de deux Mondes (Muhammad) et est définie comme « les états du Messager ». La quatrième porte est celle de la connaissance intérieure ou gnose, ma’rifa ; elle est le secret de l’être le plus Saint (le Prophète) ; elle est appelée « la Miséricorde des Univers ou secrets Muhammadiens ». Ces secrets si chers permettent d’atteindre un état de pureté d’une beauté indéfinissable par les mots. Les deux premières servent de guide dans le chemin, les autres sont beaucoup plus profondes (Sheyk Muzaffer Ozak, 2019, p.131). Ce chemin spirituel est ornementé de secrets, l’un plus précieux que l’autre, et tout secret est investi de silence.

 

Au-delà de la quatrième porte, existant aussi l’un dedans les autres, il y a trois palaces. Le premier est celui de la centralité axiale, qutbiya. Le deuxième est celui de la proximité ou qurbiya. Le troisième palace est celui de la servitude,‘ubūdiya. On ne peut pas décrire avec une plume et des paroles tous les mystères Divins ici cachés. Seulement, ceux qui peuvent les voir – c’est-à-dire ceux qui en feront l’expérience - pourront savourer les délices et la douceur des secrets enfermés dans ce sentier au parfum de roses. Suivre la sharī’a, signifie suivre la lumière sacrée du Messager, elle fait que les hommes deviennent humains ; elle rétablit l’ordre dans chacun des deux Mondes, le visible et l’invisible. Et, elle a une pleine lune qui jette de la lumière sur la méchanceté de ce qu’est mondain, tandis que le soleil de la loi sacrée nous guide vers la plénitude de l’âme et la paix du cœur. Elle fait possible l’union de l’aimant avec l’Aimé (Sheyk Muzaffer Ozak, 2019, p.132-133).

 

Néanmoins la sharī’a, la loi, n’est nullement appréciée par notre moi inférieur (nafs). En effet, cette loi met des obstacles et des limites à tout les désirs et inclinations et mène un combat constant avec l’ego. Cette bataille est la plus rude et sauvage que l’on puisse livrer. C’est un al-jihad al-akbar ou jihad majeure. Et c’est dans cette lutte que le silence (samt) fait son entrée. D’abord pour faire taire notre ego. Et après pour apprendre que « le silence est une qualité des hommes du chemin, ainsi comme parler quand nous est sollicité, est le plus noble des attributs » (Al- Qushayri, 2017, Ch.10, p.259).

 

La vision du monde des anciens Toltèques

 

« Ce monde réel est tel parce que on nous l’a appris comme cela » [10].

 

Cette phrase vient ébranler la notion même du réel et à ébranler le monde tel que nous le pensons et le connaissons. Des notions fondamentales sont mises en question dans la vision du monde proposée par les ouvrages de Carlos Castaneda - auxquels nous allons faire constamment référence - et par une pensée dite « archaïque ». Le monde n’est plus fait d’objets qui nous entourent sinon d’énergie. Le monde donc, se raconte par une syntaxe autre.  Parfois nous avons le sentiment d’un monde mis à l’envers. En effet, il y a une syntaxe pour laquelle, « les faits de la réalité ne sont que des variations d’intensité » (…) « Selon elle, rien ne commence et rien ne finit. La naissance n’est pas un événement net et précis, mais un degré particulier d’intensité » (Castaneda, 2000, p.11). Le monde Toltèque est raconté par la connaissance instituée par les Sorciers mexicains de l’Antiquité et transmise depuis des milliers d’années bien avant la conquête faite par les Espagnols (Castaneda, 1994, p.14).

 

La notion de « champs énergétiques » est présente dans toutes les pensées dites « archaïques », et également dans la Physique actuelle, aussi dans la Phénoménologie. Dans la vision du monde propre aux Toltèques, Anciens Mexicains, le nagualisme, ladite notion est de vitale importance car devient un paradigme. Ces Toltèques étaient des hommes profondément intéressés par leur relation particulière avec l’univers au point qu’ils s’étaient donnés pour tâche de prospecter jusqu’en ses limites la perception ; ce, par le biais de l’usage des plantes hallucinogènes qui leur permettaient de changer de niveau de conscience. Après avoir pratiqué pendant des générations, quelques-uns apprirent à « voir », ce qui veut dire percevoir le monde, non comme une interprétation mais comme un flux d’énergie constant. Ainsi, le monde de l’existence n’est pas composé d’objets tels que ceux qui s’offrent à nos yeux, sinon par de champs d’énergie appelés « les émanations de l’Aigle  » [11]. Cet Aigle est bel et bien « la Source de Tout », comme pour les Soufis la Source est Allah, le Grand. Ramana Maharshi disait : « Vous ne serez satisfait que lorsque vous aurez atteint la source. Jusque-là vous n’aurez aucun repos » [12]. L’inquiétude qui habite dans les cœurs des apprentis fait qu’ils s’engagent sur un chemin de connaissance aussi rude, solitaire et exigeant un sacrifice total.

 

Les émanations de l’Aigle sont groupées en « bandes » qui sont autant d’univers indépendants, dont deux seulement (des 48 existantes) sont accessibles aux hommes, celle où est regroupé la vie organique et celle des structures inorganiques, tels les minéraux, les gaz, etc. A l’intérieur de la bande d’émanations des êtres organiques, une zone particulière correspond à la bande de l’homme et borne la perception du connu. Toutes les émanations de la bande de l’homme ne sont pas égales en chacun. Ces variations son généralement considérées comme des formes de sensibilités atypiques : perceptions extrasensorielles, phénomènes, génies ou encore comme des tares. Les émanations normalement alignées sont appelées la conscience commune, le tonal, le côté droit. Les émanations d’au-delà de la bande de l’homme forment l’inconnu proprement dit, le nagual [13], la réalité à part, le côté gauche. La pratique des anciens Toltèques consiste, en partie, à développer la capacité de percevoir de telles émanations.

 

Nous demandons aux lecteurs de bien vouloir comprendre que la présentation de cette « théorie visionnaire » est difficile à faire, car est un système basé dans les similitudes, système déjà connu en l’Europe de la Renaissance, s’étant effacé depuis dans des chemins plus souterrains, poussé par l’arrivée des positivistes. La ressemblance est le seul moyen d’introduire de l’ordre dans le monde insaisissable de l’analogisme (Descola, 2005, pp.285-286). En effet, c’est un monde contenant une infinité de choses différentes, chacune située en un lieu singulier. Il faut alors chercher des liens entre ces choses, des liens de similitude entre les termes : métaphoriques - ou métonymiques, traitant de similitudes entre les relations (Descola, 2005, pp.286).

 

Cette « ontologie analogique » était présente dans plusieurs peuples, répartis dans des cités-états autour de la grande capitale de Tenochtitlan. Ils avaient une remarquable homogénéité dans leurs conceptions d’un univers où macrocosmos et microcosmos étaient étroitement intégrés (Descola, 2005, pp.290-291). Ces aspects n’étaient pas connus, car, si bien les cosmologies aztèque ou maya ont fait l’objet de maintes publications, ce n’est que récemment que les études sur le corps et la personne ont pris de l’ampleur. Philippe Descola remarquera les études d’Alfredo López Austin. Quoique la partie ésotérique sera connue dans l’Occident grâce aux livres d’un Nagual, Don Carlos Castaneda.

 

Il était l’apprenti de Don Juan Matus, un indigène d’origine yaqui, qui l’avait choisi comme élève grâce à la configuration énergétique spéciale [14] dont il était portant. Don Juan lui a transmis une connaissance vieille et puissante, destinée à la quête de la Liberté totale. Cette Liberté consistait à pouvoir choisir sa propre mort, trichant la destinée d’être « mangé » par L’Aigle. Pour cela il fallait suivre un enseignement rude, se consacrer au Nagual et accepter certaines règles de la sorcellerie. Le but était de gagner en force et en énergie pour pénétrer les mondes invisibles. Et envisageant ces objectifs surgit toute une ligne de comportement qui sert de fondement moral au « guerrier ». Entre autres principes, nous pouvons nommer ici : l’impeccabilité, la discrétion, effacer l’histoire personnelle, perdre l’importance de soi, avoir la mort toujours à l’esprit et faire d’elle une conseillère et la prise de conscience de sa propre vie à travers de l’exercice de récapitulation [15]. C’est surtout ce dernier point qui permettra -qu’à la fin de nos vies- l’Aigle nous permette de passer sans se nourrir de nos consciences, qu’il nous permette de désobéir l’ordre de mort : mourir sans mourir, mourir en étant témoin vivant de sa propre mort [16].

 

L’enseignement comportait deux catégories d’instruction : l’une s’appelait « enseignements pour le côté droit » et se déroulait dans un état de conscience ordinaire. L’autre s’appelait « enseignements pour le côté gauche » et ne se pratiquait que dans des états de conscience accrue.  On arrivait à cet état de conscience accrue par l’usage des plantes psychotropes ou par la manipulation d’un point entre les deux omoplates. Ces catégories permettaient aux Naguals de diriger l’apprenti vers trois domaines de conscience : la maîtrise de la conscience, l’art du traqueur et la maîtrise de l‘intention [17]. Les Sorciers pouvaient être, d’après leur personnalité, des traqueurs ou des rêveurs. On traque le point d’assemblage, ce point qui se trouve entre les omoplates et qui permet la vision d’autres mondes [18] et le voyage dans d’autres mondes. Il faut aussi arriver à maîtriser nos rêves pour pouvoir maîtriser notre vie quotidienne. D’autre part notre regard sur la vie est chargé de l’intention de la pensée ; le regard ne voit et ne peut voir que ce que la pensée lui dicte. Ainsi nous voyons de nous mêmes que ce que notre raison nous a déjà dicté. L’intention, pour l’apprenti Sorcier est substituer le « voir » de la raison par la « Volonté » ; c’est s’accorder avec les choses, au sens profond, s’accorder aux choses en tant que sentiments telles qu’elles sont liées à la créativité. Les enseignements sont assez complexes et exigeants, visant à construire un homme ou une femme « de pouvoir », car le pouvoir n’est pas donné à un Dieu, sinon à l’être humain. Et cela est une énorme différence avec le monothéisme qui fait tenir le Tout à la Volonté Divine. Le nagualisme est une architecture différente du monothéisme de l’Islam. Celle ci avait une construction interne mais très clairement allant du haut en bas, verticale, faisant appel à une continuité temporelle des hiérarchies Divines.  Les Toltèques et leur monde d’analogies traitent le corps du Sorcier et les mondes environnants conservant une structure plutôt horizontale, rappelant peut-être un marqueur d’interruption, permettant une dénivellation ontologique autre.  En effet il s’agit de voyager dans les mondes qui recouvrent le notre tel les couches d’un oignon, car dès le départ il y a une acceptation ontologique d’une multitude de mondes [19]. Et il faut le faire avec le propre corps.  Pour y aller il faut d’abord arriver à un certain effacement de soi, et à un silence mental moyennant des techniques pour stopper le monde et pour arrêter le dialogue intérieur. Et là un certain silence devient vital.

 

Le silence comme but et comme moyen

 

Le silence (smat) dès un point de vue lexique est la racine de șamata, signifiant tout simplement se taire, devenir muet (au sens figuré). Le fait de rester silencieux à plusieurs motivations autant d’éthique comme spirituelles. Se prémunir contre les préjugés de sa propre langue, envers soi-même et envers les autres, en voilà une motivation éthique. Dans un ordre spirituel le silence aide à cultiver l’humilité, à ne jamais parler de ce qu’on ne connaît pas, à se réfugier en silence pour avoir un dialogue intime avec Allah ou encore rester muet devant l’inspiration divine. Le Prophète Muhammad fut questionné sur ce que c’était le salut et Il répondit « en garder sa langue » car qui est silencieux est sauvé (Al- Qushayri, 2017, p.259).

 

Sans doute on peut parler de plusieurs niveaux dans les vertus de garder le silence. Des niveaux qu’il convient de franchir. C’est un itinéraire de l’intériorité conduisant vers une voie sobre, une voie de comportement, de courtoisie, de l’ādāb [20], une voie qui nous enlève la pesanteur pour nous faire progresser jusqu’au silence de l’étonnement produit par l’inspiration Divine. Alain Corbin nous rappelle les mots de Marc Fumaroli quand il parle du Saint Suaire de Turin : « il représente avec la plus grande force, la sonorité des paroles non prononcées, synthèse de la parole intérieure reliée à la parole Divine » (Corbin, 2016, p.110). C’est ce sacrée qu’on cherche, le même où les mots n’ont pas lieu d’être prononcés, ils sont en retrait, dans un intérieur plus résonnant. Des images comme celle du Saint Suaire de Turin ont un tel effet que se produit dans nos corps et dans nos cœurs non seulement une résonance sentimentale, sinon un retentissement intime dans un espace intime, là où il n’y a presque pas d’espace physique mais où l’espace à la fois se multiplie, grâce à notre respiration et à la méditation.

 

Pour la science du Soufisme, le silence est de deux sortes : l’extérieur est manifesté et l’autre est le silence intérieur, le silence dans les cœurs et dans les consciences.  Les deux rempliront la fonction de nous libérer du grossier, de l’épais, des alternances de souffrance et de joie. Qui « n’a pas fait du silence sa patrie, parlera toujours de trop, même quand il reste silencieux. Car le silence n’est pas quelque chose exclusive de la langue, il concerne aussi le cœur et les autres membres du corps physique » (Al- Qushayri, 2017, p.262). Mais, le silence s’apprend et dans notre expérience du Soufisme nous l’avons nécessairement appris en observant nos Sheiks. Nous avons une formation intellectuelle, un passé et un présent d’université, de livres et de bibliothèques, de diplômes et des écrits, de discours bien construits, de l’exigence du savoir, même dans ce qui tient à la spiritualité. Nous avons vu le comportement des frères Soufi, leur ādāb, leur courtoisie qui venait de leurs cœurs, polis et aimants ; et, nous avons senti que le silence s’imposait : l’intellect n’était pas appelé. Là, dans le Temple, Le Dergah, le chemin était autre, il était de recueillement et d’écoute. Le recueillement se faisant dans cet autre temple, celui que devient notre corps en prière. Mais, personne ne nous dit qu’on doit se taire, donc, finalement le silence est enseigné par le silence même et par l’extrême gentillesse. Et cela quant au silence manifesté, puisqu’il est le plus facile à apprendre. Peu à peu nous avons su quelles choses dire et quelles autres se taire. Un enseignement que nous a vraiment touché le cœur est celui concernant la critique des fautes des autres frères Derviches. Un jour notre Sheik nous raconta une histoire qui traitait des fautes de nos frères ou des autres personnes. L’enseignement qui nous est resté nous indiquait que nous ne devrions jamais parler des défauts ou des fautes d’autrui, sinon, au contraire, les garder, les cacher dans nos cœurs, les abriter, dans un geste sublime d’humanité et comme preuve d’un amour sans faille. Cette histoire était aussi destinée à nous faire souvenir notre condition d’êtres imparfaits.  Nous n’arrivons pas à exprimer la beauté des paroles, et des sentiments qui résonnent encore en nous, nous gardons seulement l’image de notre cœur devenant un refuge d’amour.

 

Avec la cérémonie du Souvenir d’Allah, le dhikr, nous passons à une dimension différente du silence, de l’absence de conversations et bavardages. D’abord, les corps sont dans une position qui permet la coupure d’irrigation sanguine des membres inférieurs pour intensifier l’irrigation de la partie supérieure du corps. Nous sommes à genoux et assis sur nos talons et faisons un cercle. L’appel à la prière nous prépare les cœurs, ce chant émouvant fait changer l’espace, cet espace déjà sacralisé par les objets ordonnés, suivant certain ordre céleste ; l’espace devient donc un speculum du ciel. Dès que la prière commence, la respiration change, elle devient plus profonde et il y a lieu seulement pour les paroles de louange au Seigneur des Cieux et de la Terre. Ce sont des mots pleins d’amour et de reconnaissance. Les répétitions constantes et les chants ont un effet puissant. Du coup on respire avec le cœur et on chante avec le cœur. Et l’immensité cosmique descend dans notre espace creux où se concentrent les valeurs, les Noms d’Allah, la chaleur qui monte en spirale et là le cercle est à lui seul une puissance énergétique nourrie par une chaîne de cœurs en prière. C’est à ce moment où l’on arrive à comprendre la pertinence du silence puisque il nous oblige à ne pas dire avec la bouche des mots qui pourraient nous empêcher d’avoir un cœur propre, sans la mauvaise herbe. Après la cérémonie il est difficile de reprendre la parole parce qu’on tient encore l’étonnement de l’inspiration subite Divine, et le corps garde les vagues du retentissement dont parlait Gaston Bachelard (Bachelard, 1985). Ce penseur faisait une différence entre résonance et retentissement, expliquant que ce dernier était la véritable appréhension de l’image poétique et nous ajoutons que dans le cas qui nous occupe, cette appréhension a un effet sublime, produisant une conscience plus ample et intense, grâce aux vagues que parcourent nos entrailles après les chants sacrés. Le retentissement a l’effet d’une pierre que l’on jette à l’eau et fait des ondes circulaires. La même sensation que nous éprouvons après une cérémonie ou une méditation. Dans ce niveau nous arrivons donc à comprendre le besoin de silence mais nous sommes encore dans les raisons éthiques du silence. Depuis, étape par étape le silence va éclaircir la conscience en s’approfondissant et l’âme dit sa présence.

 

Quand la langue suit le cœur, et non à l’envers, signifie que ce dernier a accepté et confie pleinement en Allah, alors il s’apaise et ne parle même pas pour la demande d’aide. Chez l’homme sage, le cœur se tait, devient muet car il coïncide avec le dessein Divin et ne s’opposera jamais à lui. Dans le premier cas on accepte la beauté de ce qu’Allah le Grand fait ; dans le deuxième, le cœur reste muet grâce à la complaisance avec tous les dictats d’Allah (Bachelard, 1985, p.261).  Il faut donc, en premier, le silence du cœur.

 

Celui qui choisit le silence doit s’initier aussi à la solitude, M-M Davy nous dit que ne pouvons pas parler de silence sans parler de solitude et que la solitude ne peut se comprendre sans l’isolement humain qui « perdure tant qu’on n’a pas compris que la communion, l’union avec Dieu, s’opère au-dedans avant de pouvoir se manifester dehors » (Davy, 1983, p.209). Et Risalat Al- Qushayri rappelle le cas de Dawud Al- Tāī, quand il avait cherché à s’isoler pour ne pas tomber dans les préjudices de la langue dans les débats ou autres discussions, il s’imposait d’assister aux réunions proposées par l’un de ses élèves (Abū Hanīfa’), de s’asseoir aux côtés des autres frères et d’absolument ne pas parler dans aucun cas. Depuis une année complète dans la pratique de cette vertu –le silence- il choisit la solitude, se retirant chez lui jusqu’à la fin de ses jours.  La connaissance des secrets devient semblable à un foyer solaire rayonnant dans le silence et la solitude. Telle est la connaissance qui se meut en amour.

 

L’homme du silence intérieur s’affranchit peu à peu de la souffrance et lorsque son cœur s’affole encore, il doit se tenir dans un état de prière. Le IIème Epître de Pierre, nous rappelle M.-M. Davy, demande de « devenir participants de la nature Divine » (1,4) et cette participation réveille un amour intense qui lui permet de saisir « la longueur et la largeur, la profondeur et l’hauteur de l’amour du Christ » et lui permet aussi le passage de la paternité à la fraternité, car on devient « responsable à l’égard de celui qui est resté de l’autre côté » [21]. Ainsi, le Derviche sent l’Amour d’Allah et s’il nettoie son cœur, Allah l’habite. Il doit alors aimer d’un amour infini la Création d’Allah, le Monde. Il doit accueillir ce Monde dans son cœur, toujours en prière. Le silence est l’enseignement, le moyen. L’objectif à atteindre : le cœur. Là, maintenant, que nous travaillons ces mots, ils nous travaillent aussi. Nous devenons de plus en plus conscients de la communion intime entre Le Créateur et ses créatures. Et du lieu où se passe cette communion : un cœur silencieux.

 

Le silence comme connaissance

 

Il y a des mystères et des connaissances qui ne passent pas par le truchement des mots et participent d’une « connaissance silencieuse » qui ne se laisse aborder que par intuition directe. Cette connaissance ne se révèle qu’au terme d’une ascèse parfaite. Le corps est sollicité d’une manière extrême, tel est le prix à payer pour arriver à « l’abstrait », le domaine mystérieux où le discours prend fin et laisse la place au silence de la véritable connaissance (Castaneda, 1988). Pour arriver à ce point les Toltèques insistent lourdement sur le fait que ce que nous considérons la réalité du monde, n’est qu’une simple description du monde, une description dont on est gavé depuis notre naissance (Castaneda, 1972, p.11). Pour finir avec cette description il faudra « stopper le monde » et « arrêter le dialogue intérieur ».

 

Si le lecteur nous le permet, nous voulons préciser que notre participation aux enseignements des Anciens Toltèques n’a pas été aussi directe qu’avec le Soufisme. D’abord parce que l’École de Tenségrité de Carlos Castaneda ne compte pas avec des guides ou maîtres ou Naguals. Depuis le décès de Carlos Castaneda, ses apprentis sont partis du Mexique, ayant formé des groupes ailleurs. Ces groupes existent encore, mais il n’y a plus de Nagual. Il s’agit de pratiquer, où ces groupes se réunissent, les « passes magiques », des exercices physiques destinés à l’éveil de l’apprenti. Ce sont six séries de mouvements dirigées à travailler différents domaines de la connaissance et aussi à réveiller la mémoire cinétique : première série, la préparation de l’intention ; deuxième série, la série de la matrice ; troisième série, les cinq considérations ; quatrième série, la séparation du corps gauche et du corps droit, la série de la chaleur ; cinquième série, la de la masculinité ; sixième série, les instruments utilisés conjointement avec certaines passes magiques.  Il résulte des longs enchaînements de mouvements dont l’effet premier est la récupération d’énergie.

 

Les exercices sont toujours dirigés par un couple, pour faire bouger autant les énergies féminines que les masculines, mais on peut pratiquer les séries en solitude. Nous n’avons jamais pratiqué autant le silence que dans ces groupes. Les gens parlent peu ou rien. On arrive, on fait les exercices et l’on part. Nous pensons que l’intention est celle de ne pas raconter la propre histoire personnelle, puisqu’un des objectifs est justement celui d’effacer cette histoire afin de ne pas être lié au passé. Depuis, finalement, on arrive à perdre sa propre importance ou l’ego. Nous n’avons eu un guide et néanmoins les effets des lectures et de la pratique des passes magiques a provoqué en nous un tel impact, que nous n’avons jamais oublié l’éveil du corps et de l’esprit produit par ces leçons.

 

Pour « stopper le monde », le Nagual Don Juan, l’Indien Yaqui, donna à son apprenti, Carlos Castaneda, des plantes de pouvoir. Si bien que Castaneda s’est approché de Don Juan pour apprendre sur ces plantes et rédiger ensuite une thèse universitaire d’Anthropologie ; le maître n’avait jamais voulu lui parler d’elles, car « parler des plantes sans les consommer, sans les fumer, c’est idiot, mesquin, inutile, pour tout dire, c’est universitaire » (Dubant, Marguerie, 1981, p.46). Sans doute, on ne peut les connaître qu’en ayant fait l’expérience.  Les plantes ou chaque autre être de la Nature doivent se traiter avec beaucoup de respect et ayant l’intention certaine d’arriver à leur essence avec subtilité et profondeur. Et pour cela, il faut y être préparé. Passé un certain temps, Don Juan lui « montra » d’abord le Peyotl qui est une entité vivante, une entité qui enseigne la juste façon de vivre. Ensuite, Castaneda a consommé deux autres plantes-pouvoir : l’une, la Datura, est « comme une femme, elle accorde une puissance superflue, elle est possessive, et elle infuse à l’homme puissance, ardeur et imprévisibilité ». Et l’autre, le psylocibe mexicane, la préférée de Don Juan, car elle ne fait jamais de l’homme son esclave.  Elle est « comme un homme, est amicale » (Dubant, Marguerie, 1981, p.46).  Il va sans dire que les divisions masculin-féminin, droite-gauche, tant comme visible-invisible, sont présentes tout au long de l’apprentissage.

 

Ce que recherche le maître dans les plantes, n’est pas de donner à l’apprenti des « pouvoirs » ou des sensations, sinon d’arrêter la représentation du monde, d’arrêter le dialogue intérieur. Puisque ce dernier est ce qui maintien cette représentation qui nous fait défaut. En effet, c’est un continuel flot d‘interprétations perceptuelles que nous, avant d’en avoir conscience, avons appris à faire. De cette sorte, d’abord, on doit apprendre à faire taire ce monde, à faire silence. Ce silence est autant intérieur qu’extérieur. La description « parlante » du monde devient ainsi perception et toute notre attention sera dirigée vers elle. Nous pouvons découvrir d’autres choses qui n’entrent pas dans la liste des choses donnée par notre description habituelle. Le silence acquis est donc un silence sur soi et un silence sur le monde.  Don Juan disait à son apprenti « Petit à petit tu dois créer un brouillard autour de toi. Il faut que tu effaces tout autour de toi jusqu’à ce que rien ne puisse plus être certain, jusqu’à ce que rien n’ait plus aucune certitude, aucune réalité » (…) « Actuellement ton problème est que tu es trop réel. Tes entreprises sont trop réelles, tes humeurs sont trop réelles. Ne prends absolument rien comme allant de soi. Il faut que tu commences par t’effacer toi-même » (Castaneda, 1972). Il faut annuler l’interprétation du monde, pour annuler le « moule » par lequel nous créons l’univers. Et finir pour faire écrouler le monde tel que nous le connaissons. Quand le monde est stoppé, la représentation n’a plus cours et nous non plus. La pratique su silence des Anciens Toltèques es brutale, violente. Si violente que d’un coup il nous faut appréhender la totalité qui jaillit par la totalité de notre être. Peut-être est-il si brutale tel que le signifie Leconte de Lisle dans un vers de son poème « Solvet  seclum » : « Esprit et chaire de l’homme, un jour vous vous tairez » (Corbin, 2016, p.177). Parce que pour appréhender, se remplir de ce qui jaillit, il faut se vider de tout, il faut se taire, il faut punir sa terre, sa propre chair. Pendant un moment, un temps, le silence est total, est aveugle.

 

Pour arriver à la Connaissance Silencieuse, les Anciens Toltèques parlent des « noyaux de l’esprit ». Ce sont trois séries de six noyaux abstraits chacune, organisées selon un niveau de complexité qui vont en augmentant. Carlos Castaneda traita dans son livre La Force du Silence, la première série seulement [22]. Elle est composée comme suit : les manifestations de l’esprit, le cognement de l’esprit, la ruse de l’esprit, la descente de l’esprit, les exigences de l’intention et le maniement de l’intention. L’énigme de l’esprit ou paradoxe de l’abstraction, comprend les pensées et les actions des sorciers –ou les hommes de connaissance- qui se projettent au-delà de notre condition humaine. Pour enseigner cette énigme, les Naguals le font par le biais des histoires du passé. Ils racontent l’histoire d’un homme ordinaire qui « était, comme tout le monde, une voie de passage pour l’esprit » [23]. L’esprit se manifesta trois fois de suite à l’homme en question, pour qu’il comprenne ce qui les liait. Mais comme l’homme ne comprenait pas, l’esprit utilisa la ruse pour lui faire comprendre qu’il y a quelque chose qui nous dépasse. Et cela est l’intention, connue aussi come la voix silencieuse de l’esprit.

 

Pour enseigner, les Naguals utilisent la force dominante de l’univers, l’intention- la force qui modifie et réordonne les choses ou les maintient telles qu’elles sont. L’intention pour les Anciens Toltèques est l’indescriptible, l’esprit, l’abstrait, le nagual. Ces noyaux abstraits sont avant tout les histoires de l’intention. On connaît cette intention, cet abstrait, sans les mots, sans l’intervention du langage. Un des buts de l’apprentissage de ces noyaux abstraits est de faire bouger le point d’assemblage, point se trouvant entre les omoplates. Le fait de bouger ce point est de passer d’un niveau de conscience à un autre, appelé « la conscience accrue », est ce mouvement qui se fera seulement si l’esprit descend en nous. Là, la pensée fait un saut et nous arrêtons l’auto-contemplation pour arriver à une clarté d’esprit inhabituelle. On peut bouger ce point à plusieurs endroits et à chaque fois nous allons percevoir des choses différentes ou encore des mondes autres. Mais, il y a un point précis qui correspond au lieu de la connaissance silencieuse. Pour y arriver le mouvement doit être sobre, contrôlé. Nous devons disposer de l’énergie nécessaire. Pour épargner cette énergie, il aura fallu une vie impeccable, droite, il aurait fallu s’oublier soi-même, aussi savoir être dans le monde avec beaucoup de responsabilité envers le monde entier. Une vie de vertu, une vie pareille à celle d’un Derviche soufi, mais avec plus de solitude. Le silence se gagne par le combat de toute une vie.

 

Ce point d’assemblage peut paraître une histoire de fous. Mais c’est un point présent chez les mystiques et dans les mythologies du monde entier. C’est l’endroit où naissent les ailes, où se place ce rêve humain de devenir un ange.  M._M. Davy fait allusion à ce point sur la dédicace de son livre L’Oiseau et sa Symbolique : « Aux amis des oiseaux sauvages, et à ceux qui éprouvent « la démangeaison des ailes » (Davy, 1992). Et en effet, la sorcellerie ou connaissance des Toltèques est comme un oiseau magique et mystérieux qui s’est arrêté un moment dans son vol pour donner à l’homme de l’espoir et un but. Cet oiseau était appelé aussi « l’oiseau de la liberté » (Castaneda, 1988, pp.48-49). Le Nagual est toujours en quête de la Liberté totale, de la libération finale de la mort ordinaire par une prise de conscience de sa propre vie et par le mouvement de ce point d’assemblage. Et l’Aigle, cet oiseau « Dieu » d’où tout surgit et où tout revient, le laissera passer, conscient, éveillé.

 

Conclusions : ce silence qui est du cœur, ce silence qui a du cœur

 

C’est maintenant, en rédigeant ce papier, que nous nous rendons compte de notre choix de comparaison. En effet, nous pensons que ces deux chemins -si le lecteur nous le permet nous l’appellerons « chemins de vie » - impliquent une telle exigence personnelle, un sacrifice constant, continu, des corps, des cœurs, du temps, de la vie privée, que forcément on doit arriver à une mise en cause totale, complète, de notre quotidien et des nos habitudes. Et là, la parole prononcée tient un rôle différent au point qu’elle n’est plus une nécessité.  D’autre part, nous voulons signaler au lecteur que le nagualisme des Anciens Toltèques est assez compliqué à analyser parce qu’il y a plusieurs paramètres à tenir compte, tous d’importance. En effet, il s’agit d’une architecture de la connaissance très différente du monothéisme de l’Islam.

 

Le Nagual dédie sa vie à connaître les mondes invisibles, les mondes parallèles et à aimer la Terre d’un amour sans pareil. Le Derviche dédie sa vie à connaître Dieu, le Créateur, Allah le plus Grand et à l’aimer de toutes ses forces, comme aimera de tout son être la Création d’Allah, chaque homme, chaque plante, chaque créature. Pour arriver à cet amour, on doit connaître le silence, on doit traverser ce chemin. La voie Toltèque offre à la fin l’harmonieux silence accompagné du chemin de l’intention, de l’invisible, de l’inconnu. La voie Soufie offre un cœur en silence, sans souffrance, un cœur plein de Dieu, complètement tourné vers Allah le Grand. Le silence est un long apprentissage, pour l’une et l’autre voie, cela ne va jamais de soi.

 

Pour arriver à ces silences, il y a des sacrifices à faire.  Le Derviche donnera sa vie entière au Sheik, lui fera totalement confiance, car il l’accompagnera dans le sentier parfumé de retour à Allah. L’apprenti Nagual, suivra son propre Nagual, son guide, son maître, son bienfaiteur et l’aimera profondément. Les deux chemins sont des chemins d’amour, travaillés par un silence fécondant.

 

Mais l’amour des Derviches est un amour empli de compassion, le cœur est compatissant, il est un refuge pour autrui. L’amour des Naguals est autre : il n’y a pas de compassion, il y a de l’amour, de la dévotion, de l’affection pour ceux qu’il aime et derrière, existe une vie polie dans le combat et la solitude. Toutefois, cela ne doit jamais rendre l’homme dur et triste sinon, et au contraire, le rire doit devenir un de ses atouts et à tout moment le Nagual doit donner des marques d’amitié. Le Toltèque cherche à parcourir les chemins qui ont du cœur et la seule épreuve valable est de les traverser dans toute leur longueur, les cheminer en silence (Dubant, Marguerie, 1981, pp.42.43). le souffle coupé, regardant, étonné. C’est un chemin que l’on prend plaisir à parcourir dans tous les sens. Il a du cœur parce qu’il est libre et il doit être cheminé par un homme libéré de toute peur et de toute ambition.

 

Pour finir cet écrit, nous voulons remarquer que le Silence des Soufis est destiné à l’acceptation totale de ce monde, à ne jamais mettre en doute la Création d’Allah. C’est une société vivant dans un temps distinct mais, avec le grand défi de rester dans la vie sociale de tous les jours, pratiquant la solidarité et la compassion. D’un autre côté, le Silence des Toltèques est voué d’abord à faire taire notre représentation de ce monde, à ne pas entendre la répétition constante de nos concepts, de nos mots sur nos univers et après, à produire un brouillard sur soi-même, à effacer la forme humaine pour pouvoir connaître ce qui est connaissable. Tous les deux nécessitent un travail acharné sur les corps et sur les cœurs pour se quitter soi même et se couver dans la solitude.  

 

Bibliographie

 

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Davy, M.-M. Le Désert Intérieur. Albin Michel. Col. Spiritualités Vivantes. Paris, 1983. 226 pp.

- L’Oiseau et sa Symbolique. Albin Michel. Col. Spiritualités Vivantes. Paris, 1992. 202 pp.

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- Castaneda. Le saut dans l’inconnu. Ed. Guy Trédaniel. Ed. De La Maisnie. Paris, 1982. 136 pp.

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Sheykh Tosun Bayrak al- Jerrahi al- Halveti, compilateur. The Most Beautiful Names. Threshold Books- Amana Booke. 1983. 94 pp.

 

Notes

 

[1] Ces termes correspondent à Henry Corbin.

[2] In Literatura del Brasil. Buenos Aires Poetry. Revista/Editorial Internacional de Poesía. Enero, 2017.

[3] Valerio Evangelisti. Nicola Eymerich Inquisitore, Milano. Ed. Mondadori. 1997. Cité par Henry Corbin, 2005.

[4] Ibidem.

[5] Nous parlons de Soufisme Sunnite parce que c’est celui que nous connaissons le mieux et où nous avons fait notre expérience. Nous remercions l’Ordre Halveti Yerrahi de Derviches et nos merveilleux Sheyks, dont Souleyman Efendi.

[6] L’apprenti qui fait ses premiers pas en Franc-Maçonnerie doit rester en silence, durant la première année et pendant les réunions de sa Loge. Quoiqu’il entende, il ne peut pas répondre ou faire des commentaires car il est interdit de parole.

[7] Nous mettons en majuscules tout ce qui se réfère à Allah, tel comme le font les Derviches et les Sages dans leurs écrits.

[8] Nous mettons en majuscules tout ce qui se réfère à Allah, tel comme le font les Derviches et les Sages dans leurs écrits.

[9] Le Prophète Muhammad est celui dont l’âme était la première création d’Allah, créée de la Lumière d’Allah. Il était le premier de tous les Prophètes et le dernier de tous les Prophètes. L’Islam reconnaît tous les Prophètes des trois monothéismes et dit que Muhammad est l ‘étoile qui a toujours gardé et accompagné Jésus, le Christ (Imam Birgivi, 2012, p.11).

[10] Cette phrase est constamment citée par Carlos Castaneda dans ses ouvrages sur les enseignements des anciens Sorciers Toltèques.

[11] Dans leurs visions et dans leurs raids dans des mondes parallèles, les Sorciers sont arrivés à « voir » notre énergie originelle, une source aux proportions inimaginables, étant notre origine  et notre destin final ; ils ont perçu un amas d’énergie aux couleurs blanche et noire, énergie qu’à notre mort, se nourrirait de notre conscience, cette conscience que nous sommes censés acquérir durant notre vie dans cette intensité terrestre.  Ils l’ont appelée L’Aigle, tenant en compte ses couleurs.

[12] Ramana Maharshi cité par Bernard Dubant et Michel Marguerie. Castaneda. Le saut dans l’inconnu. Ed. Guy Trédaniel. Ed. De La Maisnie. Paris, 1982. p. 8.

[13] Le mot « nagual » peut avoir plusieurs acceptions, dont le côté obscur, l’inconnu, le côté gauche mais aussi signifie le Guide, le Maître. Pour les différencier nous écrirons Nagual, en majuscules, quand il s’agisse du Maître ou Guide.

[14] Les apprentis étaient choisis par un Nagual, d’après leur configuration énergétique (Nagual à trois ou quatre branches) et aussi d’après autres signes, qui étaient visibles seulement pour le Nagual ou guide. Celui qui voit le monde comme des flux énergétiques « voit » les êtres humains sous forme des œufs d’énergie. Dans ces « œufs » il arrive à percevoir trois ou quatre divisions. Ces divisions montrent un capital énergétique beaucoup plus grand que celui d’un homme normal, capital nécessaire pour aborder la connaissance de l’infini, de l’invisible.

[15] L’exercice de récapitulation consiste en faire revivre les moments clés de notre existence, en solitude, essayant de récupérer l’énergie laissé à ces moments et de se vider de l’énergie d’autrui.

[16] Bernard Dubant et Michel Marguerie. Op. Cit. p. 136.

[17] Carlos Castaneda. La Force du Silence. Folio Essais. Gallimard. Paris, 1988. p. 15. La maîtrise de la conscience est l’énigme de la pensée, la perplexité qu’éprouvent les sorciers quand ils reconnaissent la portée et le mystère de la conscience et de la perception. L’art du traqueur est l’énigme du cœur. C’est le trouble quand l’apprenti découvre qu’il y a un monde objectif et réel et quand il y a des autres particules de la perception qui entrent en jeu, les choses du réel, changent.  La maîtrise de l’intention est l’énigme de l’esprit, le paradoxe de l’abstraction, les pensées et les actions du Sorcier qui se projettent au-delà de notre condition humaine.

[18] Carlos Castaneda. L’Art de Rêver. Op. Cit. p. 14. Ces enseignements impliquent l’acceptation de l’existence ontologique d’une multitude de Mondes.

[19] Ibidem.

[20] L’ādāb est la courtoisie qu’on doit apprendre en tant que Derviches et c’est la façon la plus douce de montrer l’amour pour autrui.

[21] (Davy, 1983, pp. 206-207) L’auteure cite ici à Armand Abécassis in « Le Désert et sa quête », Cahiers de l’Université Saint Jean de Jérusalem, n° 8, Berg International, 1982, p. 42.

[22] Carlos Castaneda. La Force du Silence. Op. Cit. p. 19. Il existe 21 noyaux abstraits. Les enseignements sont assez complexes et parfois on tarde des années durant pour comprendre et pouvoir décrire quelque chose de cohérent. Les « noyaux abstraits » ne sont pas des sujets dont on puisse saisir la nature par des explications détaillées, il faut comprendre que ces noyaux sont des données à prendre en bloc.

[23] Ibidem. p. 26.

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