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Regards, imaginaires et représentations du silence / Sous la direction de Bernard Troude / Vol.18 N.1 2020

Des voix inaudibles aux voies littéraires d’expression du mal-être féminin

Oumar Guédalla

guedallao@yahoo.fr

Enseignant-chercheur en littératures négro-africaines et didactique de l’oralité à l’École Normale Supérieure de Maroua au Cameroun, spécialiste des questions de mythes, et d’épopées négro-africains. Amoureux de la mythocritique et de la mythanalyse, il cherche à innover dans les théories littéraires en rapport avec l’oralité africaine qui reste jusqu’ici un domaine à explorer. Il ajoute à la littérature africaine devenue une préférence la didactique de l’oralité pour explorer les pratiques des classes dans les lycées et collèges d’Afrique et du monde.


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Introduction

 

Le 08 janvier 2020 lors du colloque organisé par l’École Normale Supérieure de Maroua sur « Les dynamiques de la condition de la femme du Sahel », Djaïli Amadou Amal, auteure peule Diamaré a l’insigne honneur de présenter un exposé qui montre que la femme continue « à subir des volontés qui l’aliènent » (Djaïli, 2020, p. 1). C’est un exposé aux données statistiques prouvant que les femmes sont classées parmi les couches les plus vulnérables dans de nombreuses régions du Cameroun. « 3⁄4 des filles sont mariées avant l’âge de 18 ans et 85% des moins de 24 ans sont analphabètes » (Djaïli, 2020, p. 1). Partant de ces éléments, Djaïli Amadou Amal semble trouve une première issue favorable à l’éducation de la femme du Sahel dont les voies de réussite sociale restent semblables à celles des labyrinthes. L’écriture de la fiction devient ainsi la voie des sans voix et des laissées-pour-compte.

 

L’analyse des productions romanesques au Cameroun montre une absence totale des femmes du Sahel. Jusqu’en 2010, il n’existe aucune romancière dans le Sahel camerounais. C’est exactement en 2010 que le premier roman de Djaïli rompt ainsi le silence exprimant le ras-le-bol des femmes au foyer qui sont appelées à « partager un mari » de manière constante et permanente dans les « si’é » des néo-bourgeois Peuls. Avec cette fiction, on découvre une nouvelle anthropologie qui montre que des femmes sont réduites à leur simple silence à défaut d’être des sujets à humiliation au sein des cadres familiaux spécifiquement peuls. Walaande l’art de partager un mari (Djaïli, 2010) est la description de la vie des femmes de « Saare » du Sahel imaginaire des Peuls de Maroua. Chacun des chapitres met en scène une particularité́ peule où la femme est éclipsée boudant et grommelant ses douleurs pendant que l’homme célèbre son autoritarisme partout où il voudra.

 

La deuxième œuvre romanesque Mistiriijo la mangeuse d’âme (Djaïli, 2013) semble détourner le sujet vers une fausse anthropophagie alors que les structures profondes du roman continuent à drainer l’attention des lecteurs vers des foyers où l’on continue à célébrer des mariages précoces et forcés des jeunes filles. Aïssatou de Mâyel-Djabbi est obligée à aller en mariage de suite d’un arrangement entre son père et un patriarche du coin. Plus tard, elle deviendra la femme-fée qui défraye les chroniques des griots lors des soirées récréatives parce qu’elle n’est plus une jeune fille dépendante de ses parents. Elle deviendra hélas un paria dans cette société́ où la femme n’a ni droit à la parole, ni droit à la pensée. Elle se verra fanée et mourra à petit feu emportant avec elle des secrets inouïs qui seront exhumés post-mortem et qui garderont perplexe ceux qui l’auront accusée de sorcière.

 

Le troisième roman quant à lui met en scène trois femmes appelées à vivre dans la réclusion et le silence absolu. Les réalités de la vie les amènent à porter différemment leur destin. L’une vivra les atrocités parentales aussi bien que celles d’un mari inconscient et fourbe. La seconde fera face à une vie de polygamie suicidaire qui ne lui permettra pas de s’épanouir. Elle vivra séquestrée et paraitra à une femme victime d’un ensorcellement par les djinns, ces êtres invisibles qui exercent parfois un pouvoir sur les humains. La troisième et dernière femme sera l’étendard de la résilience peule. Celle-ci saura exprimer son refus chaque fois qu’elle sera face à une adversité́ qu’elle ne peut accepter. Ces trois romans vont dans le même sens et montrent que la femme est un être sans voix. Elle reste un être susceptible de changer lorsqu’elle comprend les principes de fonctionnement de la société́ dans laquelle elle vie. Elle est ainsi un personnage dynamique aux apparences statiques, techniques de survie des êtres aux voix inaudibles.

 

Le quatrième roman du corpus lui sera une sorte de fiction messianique qui présentera une société́ peule différente des trois premières. Dans Tilmiido, un destin controversé, on attend la naissance de l’enfant prodige qui viendra libérer son peuple de la précarité́ ambiante des temps contemporains. Le genre du nouveau-né́ n’étant pas connu laisse planer le doute sur les qualités de l’enfant. Tilmiido le personnage éponyme sera le point focal de toute la société́. Elle sera réduite au silence pendant au moins quatorze années de son existence comme dans un conte merveilleux avant de sortir de sa réserve pour briller comme une étoile le reste des années de sa vie. Tilmiido, un destin controversé de Fadimatou Bello (2018) restera alors le roman de résilience de la postmodernité́ peule.

 

La trilogie de Djaïli Amadou Amal et l’unique roman de Fadimatou Bello constitueront l’essentiel de cette communication qui cherche à interroger les voix des sans voix dans la littérature peule du Sahel camerounais. Pourquoi l’écriture du roman met-elle en exergue des voix inaudibles qui plus tard deviendront perceptibles et transformeront le vécu quotidien des communautés éprouvées où la femme est sans parole ? Comment les voix inaudibles deviennent-elles perceptibles dans le corpus ? Quelles perceptions peut-on déceler de ces productions romanesques ? Telles sont les questions autour desquelles tourneront nos analyses. Il s’agira dans un premier temps de relever les voix inaudibles des romans avant de présenter les cadres d’expression des femmes pour mieux comprendre la nouvelle anthropologie culturelle peule que les auteures cherchent à construire.

 

1. Les voix inaudibles des fictions de Djaïli Amadou Amal et Fadimatou Bello

 

Les voix inaudibles des trois romans de Djaïli Amadou Amal et de Fadimatou Bello sont celles des femmes car des premiers « seuils » aux derniers, la femme est dépourvue de toutes les richesses dévolues à l’humanité́ sans discrimination. Elle est privée des savoirs utiles à l’émergence sociale, privée des sentiments d’amour et d’imagination esthétique. Dans Walaandé l’art de partager un mari la narratrice ouvre son récit par ce discours virulent : « Personne ne veut savoir ce qu’elle ressent. D’ailleurs, ressent-elle quelque chose ? Elle n’est qu’une épouse du Sahel ? Elle n’est qu’une femme du Saare. Elle est si différente de ses consœurs du monde entier, si résignée dès sa plus tendre enfance, elle était déjà̀ une épouse du Sahel. » (WAPM, p. 7).

 

La femme du Sahel camerounais est prédestinée à un destin qui la réduit à la simple épouse dépourvue d’affection, de rationalité́ et d’imagination artistique et/ou esthétique. Chez ses parents, elle attire l’attention de tous les hommes parce qu’elle est un être pouvant aider à renforcer les liens d’amitié́, de fraternité́ ou socio-économiques. Aïssatou est l’une des victimes du mariage précoce et arrangé entre les parents pour des raisons économiques : « Tu épouseras Alhadji Sambo. Il n’a qu’une seule femme. Tu seras la seconde. Tu le connais ? Il est riche. C’est le seul à avoir accompli le pèlerinage dans tous les environs. » (MLMA, p. 54). Pendant que la jeune fille continuait à vivre dans la naïveté́ totale ignorant les règles élémentaires de la vie, son père choisit de la conduire dans un foyer sans son consentement et sans préparation aucune.

 

Un acte similaire peut être observé dans Munyal les larmes de la patience. Hindou doit épouser Moubarak suite à un arrangement entre les parents alors que les deux conjoints n’ont aucun sentiment à partager : « S’il te plaît Baaba, je ne veux pas me marier avec lui ! S’il te plaît, laisse-moi rester ici. [...] Je n’aime pas Moubarak ! » (Djaïli, 2017, p. 19). Cet avis ne correspond pas aux mœurs des Peuls où il est strictement interdit de rejeter la décision des parents et des patriarches de même qu’il n’y a point de pudeur à parler d’amour dans les relations de mariage. Ce qui compte ici, c’est renforcer les liens entre les frères qui ont décidé́ leurs enfants pour que la pérennité́ de la famille reste et demeure.

 

Walaandé l’art de partager un mari, premier roman de l’auteure a bien servi d’œuvre avant-gardiste sur la question. Elle est une fiction qui fait montre de véritables rebondissements suite à la décision des parents d’unir leurs enfants car selon les acteurs du mariage : « cela renforcera les liens familiaux » (WLPM, p. 70). Contre les attentes des parents, les liens de filiation sont plutôt menacés puisque les enfants, véritables acteurs du mariage deviennent des passifs qu’on n’écoute pas malgré́ les plaintes continues. Les arrangements parentaux ne sont pas des décisions sages pour des êtres immatures que sont les enfants à marier. Il faut faire des consultations au risque de voir les jeunes développer des stratégies de refus. Moustapha, l’un des premiers gendres exprime son indignation : « Me marier ! En plus avec ma cousine ! Mais le pater est finalement devenu fou. C’est quoi cette histoire ? » (WLPM, p. 74). Fayza pour sa part s’affole. Des éclats de cris et des larmes suivis des acrobaties expliquent son refus : Un coup sec frappé à la porte et Fayza déboulait comme une furie. Sans gêne, elle se laissa tomber sur le lit de son frère ainé, pratiques strictement interdite par la coutume. Folle de rage, elle cria : « Tu es au courant de cette histoire de mariage ? Non, mais c’est une plaisanterie ! Il n’est pas question que je tombe dans ce panneau. Je ne vais certainement pas épouser cet idiot d’Amadou et aller vivre dans la concession de l’oncle Daouda. Lui qui exige que toutes ses femmes et ses brus revêtent la longue robe noire et se voilent jusqu’aux yeux. Non, mais c’est inadmissible ! Je n’accepterai jamais ! Mieux vaut mourir. (WLPM, p. 74).

 

Les pleurs, les élucubrations observées disent la profondeur de la douleur. En rapprochant les réactions des femmes à celles des hommes, il y a lieu de préciser que celle-là̀ n’acceptent pas et le disent d’une manière brutale. Les hommes par contre semblent plus tempérés. Ces voix de refus resteront inaudibles dans les lieux des décisions. Le refus d’écouter et d’échanger fera naitre d’autres formes d’expression du mal-être. La résignation sera la plus belle réponse que Yasmine offrira à la communauté́ : « Pour la première fois de sa vie elle désobéit. Machinalement, elle se retrouva devant leur concession. Une fille de bonne famille ne pouvait pas s’aventurer ainsi dans la maison d’un garçon [...] Elle s’engouffra dans la concession et eut la chance de le trouver à la véranda. » (WLPM, p. 107). Dans cet aveuglement juvénile Yasmine s’est laissée emporter dans les bras de Cupidon. Attitude non encouragée par les membres de la communauté́ peule, elle vivra le martyr et mourra calmement évitant ainsi un mariage non-consenti laissant son amour Aboubakar.

 

Tilmiido le personnage principal du roman de Fadimatou Bello (2018) connaitra un destin particulièrement marqué de silence, de dévouement et de respect des mœurs traditionnelles aussi bien que de la religion. Fille prodige, elle vivra les premières années sa aucune conscience d’être, l’être tant attendu dont la prédiction a été faites des années plus tôt. Tilmiido va grandir entre les mains d’une servante nommée Warinaati. À l’âge de deux ans, elle regagnera son père, maitre Baaba avec qui elle grandira jusqu’à l’âge de la puberté́. Elle sera envoyée à un mariage forcé et précoce avec un patriarche du coin qu’on appelle Haman Lamou, un ami à son oncle Mawniraadjo. Son père n’a aucune décision dans cette grande famille normée par le « pulaaku », ce système de loi et des valeurs peuls qui privilégie le respect aveugle des aînés. Elle ira en troisièmes noces pendant des années où elle ruminerait ses maux sans les exprimer ouvertement : « Tilmiido ne se reposait point. Elle se sentait fatiguée mais n’osait en parler. Elle ne devait en aucun jour se plaindre. Si elle le faisait, elle aurait été traitée de paresseuse par son mari et par son entourage. » (TILMI, p. 47). C’est dans cette atmosphère qu’elle vivra jusqu’au jour où son mari Haman Lamou prononcera son divorce avant de la mettre à la porte sans lui donner les moyens de regagner ses parents situés à une trentaine de kilomètres de son village. Tels sont les destins de femme chez les deux écrivaines du Sahel camerounais.

 

Les femmes des quatre romans vivent un désarroi corrosif et n’arrivent pas à dire leurs douleurs à haute voix faute de tradition. Le « pulaaku », ce système de normes et valeurs propres aux Peuls aura conduit les gens à adopter un certain nombre de comportements sans remise en question. Les femmes sont ainsi astreintes à obéir aux décisions prises par les parents. Elles doivent respect et obéissance à leurs époux et ne doivent pas se plaindre face aux atrocités. Les voix des femmes restent alors plus internes qu’externes. Elles dialoguent en silence et souvent choisisse le monologue pour ressasser leurs angoisses. Par l’écriture des fictions, des univers jusqu’ici non décrits sont portés à la connaissance du lecteur. De nouvelles voies d’expression de la femme s’offrent d’abord dans les romans avant de se manifester par les écrits à forte coloration idéologique.

 

2. Les nouvelles voies d’expression de la femme dans le roman sahélo-peul du Cameroun

 

Les romans de Djaïli Amadou Amal et Fadimatou Bello offrent aux femmes de nouvelles voies d’expression. Les mélancolies et les angoisses existentielles vécues par les unes et les autres trouvent des chemins nouveaux qui remettent en cause la vieille culture peule énoncée et sauvegardée par les « paroles du pulaaku ». La femme n’a que des devoirs et ses droits sont très souvent limités à la simple expression du sourire, de la serviabilité́ et du silence.

 

Le premier roman de Djaïli met en scène des femmes sémiologiquement liées entre elles par le destin commun des hommes. Au centre de ce système sémiologique se trouve un homme nommé Alhadji Oumarou pour qui les « walaande » et les « defande » ont un sens. En dehors de ce cadre juridique, il n’y a aucune concurrence véritable et donc aucune loi de compétition entre les femmes. C’est dire que les femmes ne peuvent se complaire que dans l’imaginaire du mariage et non ailleurs. C’est par le mariage qu’elles peuvent exprimer leur amour par leur corps et par leur cœur et non par le verbe. Hors de la législation du mariage, aucune femme peule n’a le droit de vivre sa sexualité́ et de dire son amour. Avec les deux premiers romans, la femme peule propose un nouveau moyen de vivre sa sexualité, en offrant cœur et corps à l’homme qu’elle aime et les refusant à celui qu’elle n’aime pas. C’est ce que nous observons chez Yasmine, la fille frêle d’Alhadji Oumarou qui refuse d’épouser Moubarak : « Yasmine ne mange plus et répète qu’elle préfère mourir que d’être mariée à Moubarak. » (WLPM, p. 106). Face à l’adversité́, s’oppose la parole cathartique qui se transforme en résignation : elle se blottit plus encore contre lui, et le regardant dans les yeux, laisse tomber son pagne. Frissonnante, les lèvres tremblantes, ses yeux pourtant s’illuminèrent.

 

« Épouse-moi maintenant, dans cette chambre avec pour seul témoin Allah, car je ne pourrai appartenir à un autre que toi. Chut ! Ne dis rien s’il te plaît ; ajoute-t-elle en posant un doigt sur sa bouche. Elle leva vers lui, des yeux chargés d’amour, brillants de fièvre. Il se pencha vers elle et posa ses lèvres sur les siennes. D’abord tendrement, le baiser fut vite passionné. Ils basculèrent dans le lit. » (WLPM, p. 108).

 

Telle est l’expression de la résilience dans une société où le discours de l’implosion règne sur les consciences. Yasmine invente une nouvelle voie d’union des cœurs et des corps dans la société́ qui ne lui a pas donné́ le droit d’exprimer et de valoriser son amour. Elle prend Allah à témoin et rompt le silence pour laisser un souvenir à Aboubakar. Quelques temps plus tard, elle meurt et ne connaitra jamais le mariage tant souhaité par ses parents. Moubarak ne la connaitra pas, elle en est consciente.

 

Dans Mistiriijo la mangeuse d’âme, la jeune Aïssatou n’hésite pas à rentrer chez ses parents pour chercher de l’équilibre pendant le temps d’implosion au sein de son foyer. Son conjoint François de Courtret ayant reçu un télégramme qui lui demande de rentrer en France pour travailler, n’arrive pas à supporter le choc de la nouvelle. Il devient soudainement irritable et distant. Un jour, il crie sur elle et la chasse de chez lui : « Elle était peule et son orgueil ne pouvait en aucun cas être bafoué. Il avait été odieux, insultant et l’avait chassée alors elle s’en allait. Tout simplement. » (MLMA, p. 117). C’est dans une atmosphère chaotique qu’Aïssatou retrouvait son Mâyel-Djabbi natal sans pouvoir se convaincre de ne rester définitivement ni de partir ailleurs. Les soirées récréatives reprennent leur court et les amours de jeunesse refont surface. Aïssatou retrouve Zeilany. Et c’est ainsi qu’Aïssatou, heureuse le temps d’une soirée, vivant par procuration une seconde jeunesse insouciante, retrouva Zeilany, cet homme qui, une décennie plus tôt, avait volé́ son cœur. Et c’est ainsi qu’au terme de cette soirée, la magie du désir, la nostalgie du passé et la tristesse des derniers jours eurent raison de ses réticences et la menèrent langoureusement dans les bras de Zeilany. (MLMA, p. 132). Aïssatou la femme bouleversée d’un amour jusqu’ici équilibré́, mais mal entretenu se voit croupir dans les nuages retrouvant son amour d’il y a une décennie. Elle se laisse aller et trouve un confort passager qui lui coute une vie de paix. Aïssatou choisit de quitter Mâyel- Djabbi et se retrouve ainsi à Mbarmaré-Maroua où elle voudra refaire une vie nouvelle.

 

La deuxième voix d’expression de la femme reste celle que la société́ a choisie pour elle : celle du mariage. Les quatre romans du corpus valorisent le mariage où règnent la polygamie, les coups-bats et les intrigues. Toutes les femmes du corpus acceptent le mariage non pas par amour, mais par conformité́ restée dansa la tradition séculaire. Dans le premier roman de Djaïli, Nafissa, Aïssatou, Djaïli et Sakina accepte de « partager un mari » nommé Alhadji Oumarou. Dans le deuxième roman, Aïssatou accepte d’être mariée en deuxième noces avec un commerçant avant d’être de nouveau libre. Dans le troisième roman, Ramla, Hindou et Safira acceptent la polygamie avec ses lois du « walaande » et « defande » comme s’il n’y avait que du bonheur. Dans Tilmiido, un destin controversé, le personnage éponyme nait en pleine polygamie et connaîtra à son tour un statut similaire puisqu’elle épousera Haman Lamou en troisième noce avant d’être répudiée pour regagner ses parents et reprendre une vie nouvelle. C’est une mission ascétique que d’aller vers la polygamie. Être avec plusieurs autres femmes dans un foyer est une preuve de résilience tant chez Djaïli Amadou Amal que chez Fadimatou Bello.

 

3. L’écriture des fictions : mode par excellence de la résilience féminine

 

Les écrivaines peules sur lesquelles portent ces analyses sont de nouvelles voix de la littérature camerounaise. Filles du Sahel du Sahel, elles ont choisi d’écrire pour décrire et surement pour décrier les mœurs sociales des groupes où elles sont nées. Dans leurs environnements socio-culturels, rien ne leur était favorable pour qu’elles puissent porter leurs voix au-delà̀ de leur Sahel natal encore moins hors de la république du Cameroun afin de se faire entendre dans le monde tout entier : « J’ai grandi dans un environnement où, d’une certaine façon, rien ne me destinait à être écrivaine [...]. Dans l’adversité́ j’ai eu cette chance, pour le moins inattendu, de trouver refuge dans la lecture. C’est la lecture qui m’a éveillée à la prise de conscience de ma propre société́. Le Sahel contre toute attente a façonné́ mes convictions sociales axées sur la condition de la femme, thème central de mes trames romanesques. J’ai subi cette condition, j’en porte un pan de l’héritage social, comme il en est de même pour les femmes issues de ce territoire géographique de l’Afrique. (Djaïli, 2020, p. 8).

 

L’anthropologie culturelle peule n’a pas mis l’écriture occidentale au centre de ces préoccupations. La seule écriture admise dans cet univers est l’écriture arabe qui a servi à la fois à l’apprentissage de la parole d’Allah par le Coran et les hadiths aussi bien que la transcription en langue peule des savoirs connexes utiles au développement du monde. Dans cette même société́, des mythes cosmogoniques ont été instrumentalisés pour servir la gente masculine et réduire la femme à la soumission aveugle. Les quatre romans laissent parfois transparaitre les résidus des passages qui rappellent ces récits d’origine. La polygamie trouve son fondement dans le mythe cosmogonique. Au commencement, Allah créa Adam puis, il fit sortir Houa de son corps pendant qu’il le plongea dans un sommeil de mort. A son réveil, il se rendit compte de l’existence de Haoua créée pour combattre sa solitude. Ainsi, Adam et Haoua sont des êtres appelés à vivre ensemble.

 

Ce récit des origines a été récupéré́ puis perverti par les personnages masculins des romans. Ils en font un cheval de Troie pour justifier leur hégémonie par l’antériorité́ et par la dépendance comme si la femme était un être incomplet qui aurait toujours besoin de l’homme pour sa survie. Au nom de cette supériorité́ absolue les hommes ont pu réduire les femmes à la soumission aveugle et au silence. Ces mythes subvertis vont jusqu’à soustraire à la femme les droits fondamentaux : « Elle n’est qu’une épouse du Sahel. Elle n’est qu’une femme du Saare [...] Pauvre petite fille du Sahel privée de l’amour paternel parce qu’un père qui montre de l’affection pour sa fille, c’est interdit par la coutume et même par la religion, diront-ils, tant tout est lié dans leur esprit. Pauvre petite fille, obligée d’être une femme dès l’adolescence. Obligée de baisser les yeux, obligée de couvrir sa tête. Même si elle le rencontre, elle ne le verra pas vraiment. Pauvre petite femme livrée un soir dans la chambre d’un inconnu qui a ^payé la dot et qui a tous les droits sur elles. Pauvre femme privée à jamais des joies de l’amour car c’est une honte de ressentir quelque chose. D’ailleurs, comment le ressentir ? Les préliminaires, la lumière, ... la nudité́ est une honte. » (WLPM, p. 7).

 

Tels sont les préceptes sur lesquels sont éduquées les femmes dans le Sahel Peul des romans de Djaïli et Fadimatou Bello. Ainsi, les femmes sont privées du savoir alors que l’émergence de la société́ en est intimement liée. Elles sont mariées et répudiées sans protection sociale pourtant elles sont le socle du développement harmonieux du monde. Elles sont soumises au point de ne pas pouvoir penser et dire ce qu’elles pensent et ressentent. Toutes ces règles oscillent entre la religion islamique mal comprise mal appropriée qu’on dilue facilement et sagement dans les mœurs et les traditions peules afin de réduire tout une gente au silence absolu.

 

Afin d’éviter ces manipulations tous azimuts, Djaïli Amadou Amal et Fadimatou Bello se sont mise à l’école, lisant et écrivant pour apprendre et pouvoir enseigner. Dans une de nos communications, elles ont été rapprochées de Prométhée, ce Dieu grec qui a su voler le feu du Savoir et libérer l’homme dans le monde (Guédalla, 2020). Ces deux écrivaines sont des auteures prométhéennes qui ont su prendre la lecture comme moyen le plus efficace d’enseignement et d’apprentissage nécessaire au développement de la communauté́. L’écriture de la fiction devient pour elle une stratégie avant d’être une passion. Elles se sont inspirées de l’anthropologie peule pour créer leurs fictions en prenant en considérations toutes les richesses culturelles et cultuelles. Elles ont su exhumer les mythes les plus enfouis dans les mœurs pour dire le mal-être des femmes. Elles exploitent aussi les richesses anthropologiques pour raconter et toucher un maximum de lecteur. La narration issue de l’espace culturel peul semble donner aux auteures l’intelligence de mettre en emphase les faits les plus pathétiques afin de toucher les âmes. Tous les romans de Djaïli Amadou Amal comme l’unique roman de Fadimatou Bello exploite les techniques de récits propres aux Peuls du Sahel Camerounais. Ces récits qui mettent en exergue les faits sociaux dans des formes d’excipient pour intéresser un maximum de lecteurs. Les dénouements souvent tragiques permettent de créer l’empathie et faire du roman un genre sensible.

 

La lecture des paratextes permet également d’offrir des voies de lecture à ceux qui découvrent les livres dans les rayons. Chacun des titres est composé de deux syntagmes : un syntagme nominal et une juxtaposition des mots qui ont une valeur attributive. La première partie étant incomplète trouve son achèvement sémantique dans la deuxième partie suggérant enfin des interrogations sur les possibles narratifs. Walaande, Mistiriijo, Munyal et Tilmiido auront pour sémantèmes « l’art de partager un mari », « la mangeuse d’âme », « les larmes de la patience » et « un destin controversé » qui sont des formes d’expression du mal-être féminin.

 

4. Le silence et la parole engagée chez les auteures du Sahel

 

S’il est vrai que la publication des romans de Djaïli et Fadimatou Bello ont connu de grands retentissements au Cameroun et partout dans le monde, il n’en demeure pas moins vrai que les univers sahélo-peuls traditionnels n’ont jamais pu tolérer l’audace que ces deux femmes ont eu en publiant leurs romans. À entendre la réaction des lecteurs et auditeurs endogènes, tout porte à croire que ces deux auteures « ont trahit la civilisation Peule ». On dirait qu’il a toujours existé un pacte entre la culture et l’individu au point de vouloir réduire les écrivaines au silence absolu complice de l’échec social. La loi du silence étant un code de conduite inscrit dans le « pulaaku » antropologique, dire un mot chez la femme signifie que l’on manque de pudeur et d’estime de soi. Dans un entretien de Djaïli présenté par Denise Époté sur TV5 le 13 avril 2019, l’écrivaine du Diamaré n’a pas hésité à souligner la discongruence qu’il y a entre les codes sociaux modernes, les pratiques traditionnelles et le silence de l’administration publique pendant plus de cinquante ans malgré les accords internationaux ratifiés par les pouvoirs publics.

 

En observant les pratiques des mariages forcées et de la sexualité bridée qui sont les conditions d’émergence des romans de Djaïli Amadou Amal et Fadimatou Bello, il y a lieu de déplorer le silence de l’administration publique face au phénomène en question. La loi camerounaise définit le mariage comme une union entre l’homme et la femme dont les âges varient entre 16 et 18 ans minimum. Et pourtant, il est attesté que des filles de moins seize ans se retrouvent dans foyers de manière clandestine et sont souvent victime de violences conjugales et des divorces immodérés. Aucune protection sociale n’est faite quant on observe les pratiques quotidiennes qui les exposent à des crises socio-économiques, politiques et culturelles réelles. La conséquence de ces actes est le nombre croissant des filles-mères, des prostituées clandestines, des maladies et infections sexuellement transmissibles sans oublier la mort subite. Ceci est d’autant plus réel que les deux auteures n’ont pas tardé pas à agir en militantes engagées dans la défense des droits de la femme. Elles ont créé à Maroua et à Tibati des groupes de pressions, des associations et des sociétés civiles chargées de protéger la femme puisque l’écriture fictionnelle seule ne suffit pas.

 

Djaïli Amadou Amal et Fadimatou Bello ayant compris l’utilité de la scolarisation se battent pour que la jeune fille du Sahel atteigne un niveau d’éducation acceptable. L’une, diplômé des finances publiques et l’autre enseignante de formation se rendent toutes compte de l’urgence qu’il y a à faciliter l’autonomisation de la femme bien avant le mariage. À défaut de cette autonomisation financière, elles se proposent de conduire les femmes vers une scolarisation effective gage de leur épanouissement futur.

 

Le premier roman de Djaïli met en scène des femmes qui acceptent de « partager » un mari et qui finissent par rejeter l’autorité de l’époux lui imposant le droit plus tard le divorce. Elles choisissent toutes de partir au même moment pendant que le mari refuse d’accepter l’évidence. Dans ce roman, e rejet commun du mariage montre la prise de conscience des unes et des autres face aux discriminations sexuelles dans la société. Dans Tilmiido de Fadimatou Bello, le personnage principal répudié reprend ses études, excelle et s’intègre facilement dans le monde de l’emploi au point de s’occuper de sa communauté toute entière sans complexe majeur. Tilmiido est ainsi le prototype de la féminité avouée selon les lois de l’humanité sans tenir compte de l’adversité. Elle porte haut le flambeau de sa famille sans créer des polémiques sur les fondamentaux de la tradition et de la religion convainquant par les actes et la parole engagés. Elle réussit à concilier les peuples permettant aux traditionnalistes de remettre en cause les stéréotypes réducteurs inscrits dans les mœurs depuis des lustres.

 

Le deuxième et le troisième roman de Djaïli Amadou Amal quant à eux exposent la fragilité des femmes non scolarisées. Si Yasmine la jeune fille d’Alhadji Oumarou perd naïvement sa vie dans le premier roman, Safira la femme la plus ancienne de Munyal les larmes de la patience par contre réussit à s’adapter à toutes les situations. Aïssatou de Mâyel-Djabbi de son côté se perd dans les attitudes libertines qui la conduisent respectivement à la caserne de François Courtret, aux lieux récréatifs de Mâyel-Djabbi avant de se retrouver mourir tragiquement à Mbarmaré-Maroua. Pendant ce temps Hindou et Ramla oscillent entre le délire, le divorce et la mort certaine de suite de bêtise. Toutes ces réalités montrent que l’éducation devrait être l’épreuve la plus certaine qui puisse hisser la femme au plus haut niveau de la société. L’école devient le moyen le plus sûr pour les femmes de retrouver leur place et de pouvoir discuter de l’avenir avec les hommes. Aussi, parviendraient-elles à vivre harmonieusement malgré la loi de la différence structurelle. À lire Djaïli Amadou Amal et Fadimatou Bello, il y a lieu de comprendre que les luttes pour le respect de la différence et la reconnaissance des droits de la femme ne sont pas des combats des genres. Elles sont par contre des batailles qui cherchent à réconcilier l’homme avec ses richesses anthropologiques et culturelles au sens large de l’expression. Il ne s’agit pas de voir en ces actes des guerres des genres encore moins des batailles de positionnement.

 

Conclusion

 

Pour conclure, Djaïli Amadou Amal et Fadimatou Bello sont des voix nouvelles de la littérature peule du Sahel camerounais. Par leurs fictions, elles se positionnent en tête de proue chargée de défendre le droit des femmes marginalisées. Elles refusent de se soumettre aveuglement tant qu’on ne réussit pas à les convaincre. Elles disent haut ce que des voix inaudibles ont longtemps exprimé nonchalamment et maladroitement. Elles créent à partir du réel anthropologique et culturel en donnant des orientations nouvelles dans l’organisation de la fiction. Elles en ont le droit d’ailleurs, car l’œuvre de création accorde à tout être humain la liberté́ de créer, d’agencer, d’organiser en vue d’obtenir quelque chose de beau. La licence poétique est universelle, elle n’est point l’apanage des hommes comme on laisse croire dans les idées reçues à valeur discriminatoire.

 

Par la lecture, elles se sont affranchies et par l’écriture fictionnelle elles se sont frayer une voie, la voie de la littérature, la voie des sans voix, la voie des délaissées afin de laisser un héritage nouveau pouvant redéfinir la cosmo structure peule qui ne saurait être une donnée statique. Par le billet de l’écriture, Djaïli Amadou Amal ont fait montre de courage et de témérité. Elles ont pu avouer, de manière romancée ce que les femmes vivent au quotidien. Étant convaincu que la littérature a des forces limitées dans le temps et dans l’espace, elles ont choisi de militer allègrement en créant des associations et des mouvements de sensibilisation, d’éducation et de développement des richesses patrimoniales en générales et celles des femmes en particulier.

 

Bibliographie

 

Corpus

 

Djaïli Amadou, Amal,

-  Walaandé, l’art de partager un mari, Yaoundé, Proximité, Avril 2019.

-  Mistiriijo, la mangeuse d’âmes, Yaoundé, Ifrikiya, 2013.

-  Munyal, les larmes de la patience, Yaoundé, Proximité, 2017.

Bello Fadimatou, Bello, Tilmiido, un destin controversé, Yaoundé, Ifrikiya, 2018. 2 –

 

Textes consultés

 

Aneeke Breedveld, Mirjam De Bruijn, L’Image des Fulbe, Analyse critique de la construction du concept de pulaaku, in Cahier d’Études Africaines, 144, XXXVI-4, 1996,

pp. 791 – 821.

Elsa Chaarani, Laurence Denooz, Sylvie Thieblemond, Pleins feux sur les femmes (in)visibles», Colloque interdisciplinaire international, Université́ de Lorraine, Campus Lettres et Sciences Humaines de Nancy, 2018.

Denise Époté, Djaïli Amadou Amal, militante, féministe et écrivaine camerounaise, (Entretien audio avec Djaïli Amadou sur TV5), Présentation de Denise Epoté, Réalisation de Philippe Sommet, Paris, 13 avril 2019.

Gilbert Durand, La Résurgence des mythes et ses implications », in Yves Michaud (dir.), Qu’est-ce que la culture ? Paris, Odile Jacob, 2001, pp. 327 – 332.

Gérard Genette, Palimpseste, la littérature au second degré, Paris, Seuils, 1982.
Gérard Genette, ibid, 1987.

Oumar Guédalla, Des oppositions au tragique : analyse des sociétés peules de Djaili Amadou Amal, in Pierre Romeo Akoa Amougui, Amine Madam et Soussia Abraham, Discours polémiques et aspects de l’incisif dans les littératures africaines, Paris, L’Harmattan, 2019.

Kervella-Mansaré, Yassine, Pulaaku, Le code d’honneur des Peuls, Paris, L’Harmattan, 2014.

- Les Peuls : un peuple en réseau, in Appartenances et pratiques des réseaux, [en ligne], Paris, Editions du Comité des travaux historiques et scientifiques, (Texte généré le 01 mai 2019). Disponible sur Internet au http://books.openedition.org/cths/2510, ISBN 9782735508730. DOI : 10.4000/books.cths.2510.

René Maran, Batouala, Paris, Gallimard, 1921.

Evelyne Mpoudi Ngollé, Sous la cendre le feu, Paris, L’Harmattan, 1990.

Saibou Nassourou, Les Femmes comme personnes politiques et détentrices du savoir : l’Institution du hiirde dans la société peule, in Lisbet Holtedahl, Siri Gerrard, Martin, 1999.

Saibou Nassourou, Le Hiirde des Peuls du Cameroun, Yaoundé, CLE, 2014.

Saibou Nassourou, Hiirde. Jeu et loisir des Peuls du Cameroun, Yaoundé 2ème Édition, CLE, 2015.

Joseph Ndinda, Guerre, anomie et implosion chez Ahmadou Kourouma, in Recherches Africaines, Numéro 04-2005, consulté le 26 octobre 2006, www.recherches-africaines.net.

Diallo Telli, Le Divorce chez les Peuls, Présence Africaine, 1958/5 (N° XXII), p. 29 – 47. DOI : 10.391/presa.022.0029.URL : www.cairn.info, 1958.

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