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Regards, imaginaires et représentations du silence / Sous la direction de Bernard Troude / Vol.18 N.1 2020

Silences... introduction générale

Bernard Troude

bernard.troude@gmail.com

Chercheur en neurosciences et sciences cognitives - Chercheur en sciences des fins de vie (inscrit à “Espace éthique Île-de-France” Université Paris-Sud) - Laboratoire LEM: Laboratoire d’Éthique Médicale et de Médecine légale: EA 4569 Descartes Paris V. Chercheur en sociologie compréhensive - C E A Q: Centre d’étude sur l’Actuel et le Quotidien (UFR Sciences Sociales) Descartes Paris V. Professeur en sciences de l'art (Tunisie & Maroc). Professeur en sciences du Design et Esthétique industrielle.


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‘’Désert partout’’ Métro parisien - Bernard Troude, 2019

Silence…

 

Ce terme qui est si limpide et si communément employé a fait développer chez nos auteurs (res) des sensibilités à tous égards accessibles et intelligibles.

 

Quand m’est apparu ce mot au cours d’un été en des lieux hors du commun, il ne pouvait être question d’une actualité quelle qu’elle fut, soit ou sera. Les actualités récentes ont démontré qu’un aléa, certes important du point de vue sanitaire, peut plonger les environnements dans des Silences dont tant de personnes n’avaient même pas idée : d’où les souffrances psychologiques et physiologiques exprimées surement trop fortement du côté des personnes anxieuses ne trouvant pas de solution immédiate avec les nouveaux moyens virtuels de communication.

 

Revenir à une communauté de vie et recouvrer notre appartenance -chacune et chacun- à des environnements sociaux en découvrant les tensions de l’hospitalité et les attributs de nos interdépendances a été le leitmotiv de toutes les tendances dans les textes que vous aurez à lire. A plus d’un titre, cette (longue) introduction peut être lue comme une explication du titre même de l’appel à publication.

 

Entendre et voir le silence

 

Ce titre n’est pas un résumé d’une représentation possible, il ne fait mention d’aucune coordonnée sociologique, philosophique où, vous allez le découvrir, artistique, professionnelle. ‘’Silence’’ et ce titre sont des termes qui avertissent simplement d’un dessein et d’une hypothèse. Ces termes s'introduisent sur le suivi de pensées que des cerveaux vont commenter et en supplément vont étendre et développer le concept au-delà de leurs habitus : le silence est-il un univers emprunté par beaucoup et interprété comme terrain sur lequel pouvoir se fondre, s’échapper ? Autrement dit, logé dans ce titre, il y a donc aussi un univers conceptuel qu’il ne s’agit pas de faire figurer à la manière usuelle, c’est-à-dire sous les traits des psychopathes, des névrosés, des artistes de tous ordres, des personnes dont l’anxiété est au comble. Mais tel mouvement ne peut pas être exclusif aux aléas de santé, loin s’en faut. D’ailleurs autant admettre tout de suite, qu’aucune exclusive n’a été proférée pour repenser le Silence et les conditions du Silence. L’objet traité est des plus modestes, même si c’est également un développement qui intéresse un déplacement de l’idée vers des sphères recréées puisque notre attention du fait de ce mouvement va vers les communautés et en raison d’une bizarrerie de compréhension que ce mouvement va révéler.

 

La bizarrerie étant que nous entendons le silence, que nous parlons du silence, que certains dirigent des moments de silence. Et que ce terme s’emploie aussi au pluriel : Des silences. D’une certaine manière, nous pouvons nous risquer à dire qu’il en est presque toujours ainsi : le silence ne vient à l’attention de la communauté que pour autant qu’il peut venir à lui ou parce qu’il vient à l’attention de ladite communauté ou parce qu’elle vient aussi à lui. (cf : le confinement actuel)

 

« Comme la parole, le silence fait l’homme et le lien social » en sous-titre dans le texte de G. Aboubakar. Présenté de cette façon, le projet reste bien inexplicable, et cette introduction va s’attacher à l'agencer aussi strictement que possible car, c’est avec un soin particulier qu’il nous a fallu le produire en commençant par le texte clairement et naturellement développé de Jacob Laugier-Claude. Ces propositions apparaissent singulièrement improbables pour les sciences sociales contemporaines, les sciences et techniques de l’art et les historicités des images et des scenarios comme L. Leyoudec et M. Genaivre l’ont expliqué.

 

Afin d’installer le projet et de nous installer en lui, les auteurs (res) ont explicité des raisons recherchées en des propositions, difficiles de formulation, spécialement au regard de tous les éléments sociologiques et anthropologiques, métaphysiques, philosophiques et politique, ces fameux silences dont parle Thomas Seguin, tout élément qui n’a que faire d’un mouvement holistique contemporain. L’altérité aurait pu être exposé au titre du silence mais ce terme possède une consonance qui ne convient pas car il renvoie à une polarité du « présent » et du « futur » (du « même » et de « l’autre » (cf :P. Ricœur dans Temps et Récit, Seuil, 1991) Et, la polarité qui nous intéresse sera celle du « maintenant » et de la « sphère personnelle synesthésique ». Nous avons à lire et apprécier ces études en tant que perceptions d’une façon multimodale, en conscience des apports actuels dans l’industrie et la science, les arts et les images, la philosophie et la spiritualité. Signalons que ces travaux ont pris corps dans ce cadre d’un programme – hors actualité, je le répète – sur les politiques du silence au regard du proche et s’inscrit dans la mouvance développée par M@gm@ sur les sociologies comparées d’un monde en pleine évolution.

 

Nous aurons à noter que lorsqu’il s’agit de signifier un accent de spécificité plus conséquente, souvent pour en récuser ou en accepter la réalité, de nombreux auteurs (res) conviennent d’écrire silence avec une majuscule Silence ou en majuscules SILENCE. Comme je l’ai proposé au tout début. L’avantage en est que le terme peut s’ouvrir sur un troisième état et non des moindres : celui d’une communauté du silence – rapport à tous les rituels religieux ou la spiritualité extrême-orientale - impliquant l’idée de « l’autre » dans une « sphère commune » ne visant pas l’étrange et le nouveau. Le Silence, ce peut être le plus proche état et le plus semblable à un autre état commun. Le Silence est seulement « autre » en tant qu’il ne sera pas « l’identique à » ce qui ne l’empêche pas d’être sollicité, entendu et apprécié voire « joué » : considérons-le comme un « alter-égo ».

 

Avec Silence apparaît Sonore et Bruit.

De ces premiers termes advient une propriété aussi bien physique que physiologique avant d’être sociologique. Il s’agit de sciences dures ou de sciences sociales. Pas très heureux et manque la poésie et avec les seconds, nous pourrons parler d’étrangeté – dans ce monde contemporain bruyant volontairement – afin de faire entendre les éléments de novation et le caractère surprenant (émotion) et la dimension du discordant entre le corps serein et le cerveau anxieux ; ce qui introduit la notion de l’impropre et de l’ailleurs dans le Silence, de l’éloigné (du bruit), du distinct entendu et du non-commun exprimé le son silencieux. Autant de choses qui nous attachent ou qui nous perturbent jusqu’au rejet dans cette idée de Silence. Ainsi nous trouvons développé dans cette introduction pourquoi nous - les auteurs (res) - souhaitons venir, revenir, à l’explication d’une communauté scientifique et faire de celle-ci des catégories d’analyses primordiales et obtenir une réalité irréductible du mode et du monde du SILENCE. Rappelons que le premier élément visuel important nous faisant prendre conscience de l’univers silencieux (façon humaine d’entendre) est le film « Le monde du silence » en 1956 de Jacques-Yves Coustaud.

 

Ce Silence nous fait revenir à la communauté parce que ce terme implique les différences d’ambiance, d’environnement, de culture, de santé. Non pas sur une communauté en proposant une généalogie du concept SILENCE ou en suivant les usages y afférents mais bien le ressenti d’appartenance à une même vision, à un même espace formant cette communauté de vue, d’esprit, de pensée. Après les diagnostics effectués révisables dans ces textes d’une certaine agglomération de l’étrangeté du Silence (conglomérat) dans les sciences sociales et les sciences dures, toutes deux contemporaines, il a fallu s’enquérir de toute la gamme de ces différences convoquées par les questions raciales – nous n’écoutons pas tous les mêmes sons, bruits, les mêmes résonnances dans toutes les parties du Monde - les diversités ethniques, les diversités culturelles spécifiques et la relation d’écoute des femmes, femme et homme et femme entre elles avec l’important développent de Oumar Guedalla ; et ensuite, explications des pourquoi il devient nécessaire (conceptuellement et pratiquement) de recouvrer les notions de l’étrange du Silence en actes et en lieux. Pour de tel accès, nous avons supposé lutter contre la pulsion à la déconstruction qui peut anéantir toute proposition d’étude et de reflets sociaux, dans le but d’étayer cette émulation et de régler l’effacement tendanciel du Silence en sociologie à laquelle une telle pulsion a conduit.

 

Au-delà de G. Simmel et A. Schütz, M. Maffesoli (Table ronde, 1988), les auteurs tels que R. Barthes, G. Deleuze, D. Le Breton, Taddao Ando ont consacré leurs études et leurs projets à cette aptitude ou à cette tendance étrange. Nous prêterons attention à reprendre de manière critique les projets et les textes advenus en montrant en quoi et pourquoi une sociologie du SILENCE véritable ne peut être qu’une sociologie de communauté, d’appartenance, hors tout individualisme. Sur ces bases, nous nous sommes penchés sur ces tensions de l’hospitalité, de l’appartenance telles qu’elles sont nécessairement portées au jour - de cette brûlante actualité – par les arrivées de nouveaux concepts venus des communautés de pensées. Ces tensions ont été le cœur des travaux de recherches et les découvertes sont ce qui a préoccupé dans ces développements. Remarquons que ce thème est fort peu traité tant par les sciences sociales que par les sciences dures. En philosophie et en artistique les choses se présentent différemment avec un peu plus d’insistance. Alors même que ces thèmes se révèlent aussi violents et reproduits que d’autres tensions par archétypes celles entre la « justice et le droit », « la santé et le care » auxquelles se consacrent bien des laboratoires de recherche en neurosciences et en psychologie. Les interventions de police aboutissent souvent au Silence des personnes mises en cause.

 

Les principales lignes des problématiques du projet, en appellent aux enquêtes qui ont été menées et en ayant sérié les obstacles des concepts qui auront été mis en œuvre en analyses théoriques – agrémentées d’une iconographie intéressante - sur les différents terrains empiriques. Toutefois, avant d’en arriver là, il nous faut amorcer ce retour à cette pensée de la communauté dont nous parlions auparavant quand « Parler c’est se taire » écrit par Jacob Laugier-Claude. Même si ce sont bien les mouvements de cette nouvelle vision du SILENCE (les embarras générés, les opportunités offertes ou les problèmes posés) qui le réclament instamment. Encore d’autres raisons plaident pour ce retour au premier plan de l’idée de communauté du SILENCE. Nous allons dès ce module publié en présenter certaines, même si la prise en charge de ces tensions apparaît comme étant une tâche que rencontre toute communauté, quelle que soit sa nature, son échelle et son architecture : puisque toute communauté se doit de pouvoir composer avec les promesses de l’accueil et les exigences de l’appartenance.

 

Au reste, l’appartenance se montre en elle-même et pour elle-même plus ou moins ouverte à une typologie de représentations de patrimoines, d'avals ou de choses qui importent aux personnes, tant celles qui ont déjà part à la communauté que celles qui viennent à elle. Pourtant, c’est bien sur ce dernier terme que nous entendons revenir au caractère primordial, irréductible et ordinaire de la communauté - au-delà dit-on - car nous ne pouvons pas laisser conjecturer que c’est exclusivement à l’épreuve du Silence (épreuve effective ou épreuve anticipée allons droit au but en se rappelant le droit de réserve) qu’une congrégation d’individus se confirment à elle-même, agissant et s’affirmant en l’état de membres de cette alliance au Silence. Il est convenu et c’est rapporté par Thomas Seguin : « Le silence est très certainement un élément majeur de l’expérience spirituelle, en ce qu’il nous permet de résonner avec l’expérience du monde. Il constitue ce recueillement en soi qui est aussi la redécouverte du Tout et de la liaison des éléments entre eux. Une attention spécifique à son infiniment petit pour atteindre l’écho de l’infiniment grand ». Néanmoins, ce qui semble sincère et véridique dans l’habitude d’une expérience spirituelle ne l’est pas dans l’espace politique. « Car en effet, dans une société démocratique basée sur la transparence, le silence reste, avant tout, l’apanage d’un secret partagé, d’une coulisse obscure à partir de laquelle les groupes d’intérêts confisquent le sens même et la gestion de la chose publique ».

 

D'un autre point de vue, cette propagation communicative d’un ferment agressif se serait emparée de cette bonne forme qu’est la « communauté du Silence », bonne forme qui serait nôtre le reste du temps. Ce tropisme est très discutable. D’abord parce que cela jette un inévitable masque sur la catégorie en question, mais aussi parce qu’il n’est pas besoin de se donner l’horizon de l'antagonisme, ou encore de représenter le Silence sous les traits d’un antagoniste (de l’intérieur ou de l’extérieur), pour donner lieu à l’idée de communauté et en remontrer à celle de « société ». La communauté n’est pas une déclinaison extraordinaire de la « société ». La communauté est très ordinaire, sa forme est des plus simples dans l’univers politique, social, médical et médiatique. Ou le tout à la fois. Il nous suffit de revoir cette formation sociétale depuis la révolution où tout paraît en éclosion dans cet opus de Kaufmann & Guilhaumou en 2004 (L'invention de la société : nominalisme politique et sciences sociales au XVIIIe siècle) Dans mon texte, je signale cette autre communauté de pensée avec les différents vocables sur le Silence de Mort ou la Mort du Silence. Ces éléments sont pris chez Kant, Nietzsche, Hegel et Heidegger où se retrouve l’expression très pure du rôle positif de la Mort dans l’affermissement d’une « totalité éthique », du « peuple », et du lien de l’individu à celui-ci (V. Jankelevitch, L’Irréversible et la nostalgie 1973).

 

L’individu dans cet élément invalidé ne peut prouver d’une manière non univoque son union avec la société qu’en affrontant le danger de la Mort, danger de Mort. Des arguments assez analogues (Etienne Tassin, Le trésor perdu, 2017), s’ajoutent à l’idée que des communautés seraient une conception laborieuse du fait « des différentes figures que peuvent prendre les affiliations (communauté des amants ou des amis, de la famille ou du travail ; communauté ecclésiale ou politique, etc. Tassin, 1992, p. 23-24). Mais, c’est précisément parce que ces catégories de communautés « peuvent prendre » « différentes figures » (ibid.) qu’elles nous ont semblées être captivantes. Que cela puisse être subordonnée pour dire l’enchantement (cf : M. Maffesoli, Le réenchantement du monde, 2007) de l’intimité des corps excités et des essences consonnantes de personnes convaincues, et enfin couvrir aussi bien et par la suite l’ensemble des phénomènes listés par les auteurs (res).

 

Cela nous paraît plutôt défendre l’idée instructive pour la tradition du ou d’un Silence, puisque ces mouvements entérinés par un langage ordinaire, qui indiquent de surprenante manière une spécificité fondamentale. Si cette catégorie phénoménologique de communauté sur le SILENCE (cf : D. Hume, M. Merleau-Ponty, Ed. Morin, J. Baudrillard ou encore M. Foucault) permet d’entreprendre l’enquête à des niveaux d’instrumentation, impliquant un faible nombre de vecteurs nourrissant des rapports proximaux dont les moteurs et les repères sont en l’état peu propices à un partage avec des tiers éloignés. Les mieux adaptés à faire entendre immédiatement le (les) Silence sont quand même les poètes dont J. de La Fontaine rapporté par J. Laugier Claude, Shakespeare, mais aussi Sainte-Beuve, Sully Prudhomme ou plus récent Bernard Thaumiaux dans son opus « Les Scapulaires du vent » (Persée édit. Poésie, 2017)

 

En conclusion

 

Nous devons admettre que les poésies, les textes de tous ordres issus des recherches contemporaines font apparaître des paradoxes au sein de ce que j’ai nommé « la communauté du Silence » abordée avec une dextérité particulière quant aux artistes comme Slimène Khebour et par un sens aigu des comparaisons pour les autres transportant les lecteurs dans les atmosphères synesthésiques d’un irréel (cf : Vincent Mignerot) ; peut-être dans l’irrationnel mais toujours présent dans nos imaginaires, s’y mêlent des dispositions énergiques et des satisfactions à prodiguer en premier lieu par la vision spontanée de la couleur et du design image immédiate dont parle C. Caumon, G. Lecerf et M. Salah Layeb. Et, au-delà de toutes ces performances écrites et pour la plupart avec des illustrations, il ressort un désir qu’il faut accentuer et apprivoiser : « Maintenir le silence intérieur face au Silence extérieur »

 

La question de Slimène Khebour sera cette quête de sa définition retrouvée en toute communauté s’avérant être aussi un choix de vie sur quelques heures, sur un temps plus long programmé dans une atmosphère de Silence. Dans nos quotidiens, nous vivons en milieux à bruits multiples et en continuelles sollicitations – volontaires ou non – qui dispersent nos attentions ; les choses vont s’accumulant les unes après les autres et parfois nous épuisent. Comprendre et désir d’expérimentation quasi médicale nous font admettre que le Silence général ne peut être une donnée naturelle. Alors que penser du Silence Intérieur ? Serait-il un défi de notre temps ordinaire afin de séquencer les communications tous azimuts nous permettant de joindre, rejoindre n’importe où, n’importe qui, n’importe quand pour n’importe quoi.

 

Nous sommes constamment confrontés à tous nos bruits intérieurs face aux extérieurs. SILENCES !

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