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Fictions littéraires et mondes de substitution / Sous la direction de Lorenzo Soccavo / Vol.17 N.3 2019

Voyage d'une fictionaute dans l'œuvre de Pierrette Fleutiaux

Céline Mounier

celine.mounier@gmail.com

Je suis sociologue de métier. Je travaille dans le domaine du numérique. Je ne suis pas autrice de romans. J’en lis beaucoup. Je suis pleinement consciente, et encore plus suite à la lecture de L’art du Roman de Milan Kundera, que les romanciers ont souvent un temps d’avance sur les sociologues pour comprendre leur époque.


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Un voyage dans des romans, une nouvelle et des récits

 

Il y a dix ans, avec mon amie et écrivaine Dominique Godfard, nous avions rendez-vous avec Pierrette Fleutiaux pour parler de son livre La saison de mon contentement. Elle nous disait que ses écrits tournaient autour d’un thème : « mon être femme ». Pierrette est devenue une amie. Pierrette signait ses mails “pier”, c’est intéressant au regard de son « être femme » !

 

Dans ces quelques pages, je propose un voyage dans des romans, une nouvelle et des récits autobiographiques autant qu’anthropologiques de Pierrette Fleutiaux en racontant comment la lire a été essentiel pour faire de moi la femme que je suis maintenant, rien que ça !

 

Pierrette nous a quittés ce printemps [2019] et c’est une immense tristesse pour moi. Par cet écrit, je lui écris, en employant désormais uniquement son prénom et en écoutant la chanson Fait battre mon tambour chantée par Mathilde Limal, merci Mathilde !

 

Chère Pierrette,

Je t’ai lue pour la première fois quand j’étais enceinte de mon troisième garçon. Mon benjamin a vécu les émotions que je ressentais à lire Nous sommes éternels, une œuvre magistralement construite, dans l’univers de la danse, des dits et des non-dits d’une histoire familiale et de l’Histoire, qui se passe pour partie à New-York.

C’est Dominique Godfard qui m’avait parlé de toi, de Des phrases courtes, ma chérie et de L’histoire de la chauve-souris, en particulier. Je t’ai écrit un mail depuis ton site web te disant que « j’ai aimé » Nous sommes éternels. Tu m’as répondu dans les cinq minutes en me disant d’utiliser plutôt un autre mail et c’est ainsi qu’a pris naissance notre amitié épistolaire.

 

Tu as écrit La saison de mon contentement. J’ai été très impliquée dans la campagne présidentielle qui aurait pu porter une femme à la présidence de la République, une femme d’action féminine. J’ai écrit un billet sur un blog d’un comité de Désir d’avenir, aujourd’hui disparu, que tu as apprécié. Nous t’avons interviewée avec Dominique. C’était sur la place Colette. Je pense toujours à ce moment quand je passe là.

 

Plus tard, j’ai lu Bonjour, Anne, sur ton amitié avec Anne Philippe, puis Loli le temps venu, sur la première année d’une femme qui devient grand-mère. Tu as écrit Destiny. Les romans viennent à nous par hasard et par recommandations. Celui-ci est venu à moi par hasard en me promenant un jour dans une librairie. C’est un bijou sur une relation entre une parisienne et une jeune femme migrante. Je l’ai lu très vite pour pouvoir rapidement l’offrir à une amie qui repartait chez elle aux États-Unis.

 

Très récemment, j’ai lu Les métamorphoses de la Reine, un recueil de nouvelles écrites dans les années 1980. Nous devions nous revoir précisément au sujet d'une adaptation d'une de tes nouvelles, La femme de l’Ogre, en un opéra. Tu me parlais de tes soucis avec ton site web, tu me disais que ces nouvelles appartenaient résolument à ton passé, que c’était l’astrophysique ton dada désormais, et tu me demandais des nouvelles de mes fils. Je te disais que mon cadet voulait être astrophysicien. Tu me demandais quelle femme je devenais. Cette conversation téléphonique a eu lieu au sortir d’une conférence organisée par Sylvie Dallet sur l’éthique et les mythes de la création. Je venais d’y lire avec une certaine délectation des extraits de La femme de l’ogre. Chère Pierrette, je vais essayer de te raconter cela à mesure que je te relis avec grand plaisir et émotion.

 

Tu donnes des leçons de gentillesse

 

Bonjour, Anne

Anne, c’est Anne Philipe. Ce livre est un livre sur l’amitié entre vous deux. Tu écris sur ce moment où Anne t’a simplement écrit “J’aime” à la lecture de l’un de tes manuscrits. « Qu’y avait-il donc de si extraordinaire dans ces quelques mots que vous m’avez écrits : “J’aime” ? Il y avait cette simplicité nue, il y avait aussi une promesse concrète, “je ferai tout pour le faire prendre”. Pas de paroles en l’air. Sans vous connaître, je vous ai donné ma confiance, aussitôt. »

 

Je t’ai écrit sur une nouvelle que j’ai écrite, encouragée par Dominique, intitulée Le mimosa une affaire spatiale. Tu m’as répondu que tu as aimé la manière que j’ai trouvée de mêler le quotidien et les souvenirs à ce vertige de l’espace et des aventures spatiales par le truchement du mimosa. Ce « j’aime » qui fait du bien entre en résonance avec ton écrit sur Anne.

 

La gentillesse est engagement concret et sincère vers autrui. Être soi pour les autres en sincérité : je retrouve ceci avec le personnage Anne dans Bonjour, Anne, et avec le personnage Anne D. dans Destiny, quand Anne D. vient en aide à Destiny et qu’elle devient une amie de Destiny. Quand je relis tes mails, tu as toujours cette gentillesse impliquée et des formules douces. Un jour que je t’envoyais une photo de mes garçons, tu as réagi ainsi : « Incroyable, ce que le temps fait aux petits enfants ». Quand je relis maintenant tes romans et nos échanges de mails, j’ai vraiment envie d’être gentille, de faire des efforts pour l’être du mieux possible.

 

Destiny

« La femme appuyée contre le mur est jeune, noire, enceinte, et semble en souffrance. Emportée par son pas, Anne la dépasse, puis s’arrête, revient en arrière. La jeune femme ne parle pas français. En anglais, Anne obtient quelques mots.“You OK ?” ”Yes, yes.” “Everything OK ?” “Yes, thank you, thank you.” Non, non, elle n’est pas malade, elle va bien, merci, merci. Plusieurs femmes sont autour à présent, la crainte générale est que l’inconnue ne soit sur le point d’accoucher, certaines veulent appeler le Samu, SOS médecins, les pompiers. Anne réussit à comprendre que justement elle se rend à l’hôpital. ». A partir de là, c’est Anne D. qui accompagne d’autorité, oui, d’autorité gentille, Destiny, disant qu’elle parle anglais et que ce sera bien utile.

 

Tu danses avec les mots

 

Nous sommes éternels

« J'apprends par cœur, je devrais dire “par tête”, puisque justement ce n'est pas avec mon cœur que j'apprends ces choses (des noms de chanteurs), mais par la force de ma volonté. »Te lire a renforcé mon goût pour jouer avec les expressions et cela, je m’en sers dans mon métier de sociologue, je fais attention aux jeux de mots que les personnes font.

Pour apprendre par cœur, il faut y mettre du cœur, du cœur à l’ouvrage. Comme je pense à cela en apprenant par cœur des chansons de Camille, une belle femme, n’est-ce pas Pierrette ? Comme je pense à cela en pensant à des éléments de chorégraphie, maintenant, apprendre “par corps”, ai-je envie d’ajouter. Tu joues sur les mots et le jeu se prolonge dans ma vie. Y compris de travail !

 

« Your brother called » est entendu comme « Your other cold ». Des interférences bizarres se produisaient en anglais dans la tête d’Estelle, partie rejoindre son frère, Dan, à New-York. Dan et Estelle sont deux personnages principaux de Nous sommes éternels.

Pour le père, l'anglais était trop proche de l'allemand. « Friends, and », « Friends, ends ». Pierrette, tu étais professeure d’anglais et te lire en anglais, sur l’anglais, est subtil, musical, délicat. Quand je peine en anglais, c’est toujours à toi que je pense.

 

« Attirer le regard. L'expression est si banale, mais si l'on pense que le regard attiré a sa source dans des yeux, que ces yeux sont comme des lacs dans une tête, que la tête elle-même est comme un sommet sur un corps, que ce corps d'où s'élance le regard peut se mouvoir, prendre des trajectoires, on comprendra la force que peut révéler cette attraction exercée sur les regards : une force à déplacer les montagnes. » Nous vivons chacun des moments où nous plongeons dans le regard d’une autre personne. Mais que ceci arrive avec cette lecture en tête et le regard n’en prend que plus de profondeur. C’est savoureux de tomber dans le regard de quelqu’un. Tu m’as appris à accrocher les regards, à les tenir, même si ce n’est pas chose naturelle pour moi. Tu m’as fait ressentir et rechercher des tenues de regards.

 

Bonjour, Anne

Un passage m’a fait sourire : quand Nicole, la narratrice, raconte ce qu’elle répondait à quiconque lui demandait comment elle allait pendant qu’elle rédigeait Nous sommes éternels et qu'elle hésitait entre l'emploi du mot lueur ou du mot lumière :« Eh bien, j'ai suivi des phrases qui suivaient une compagnie de ballet en train de suivre une bougie dans un escalier, et je me suis énervée sur lueur et lumière ».Il y a du sérieux et de l’autodérision dans cette situation. Quand j’ai lu ce passage, j’ai eu une terrible envie de te dire que je trouvais ces mots justes, que j’avais envie de m’excuser d’avoir maudit tes silences tandis que tu étais entrée en rédaction, mais que quand même, tu aurais pu m’écrire ceci !

 

Destiny

C’est à la fois le titre du roman et le nom de ton personnage, une femme qui a fui le Nigeria par la Libye. C’est son destin de réussir à fuir et à vivre mieux. Destiny est noble.

 

Tu écris si bien sur la danse

 

Nous sommes éternels

Dan, le frère d’Estelle, parle de la résistance de la terre. Quand il danse, les pieds frappent comme à la porte de la terre. Il y a la fuite dans l'air qui le rend heureux. Dan, à Estelle, déclare ceci :« C'est cela ma danse, Estelle, provoquer la terre et m'arracher à elle. »

J’ai lu ce roman quand j’étais enceinte de mon fils benjamin je disais. Je l’ai repris avec moi il y a cinq ans quand j’ai décidé d’emmener mes fils aîné et cadet en haute montagne avec un guide. Celui-ci a décidé de les conduire en cordée à la pointe dite du Chamois et j’étais restée au refuge. J’avais ce roman dans mon sac à dos, et tandis que vous vous hissiez mes chamois, j’étais avec toi Pierrette et je relisais ces passages sur la danse. Mes chamois, vous n’étiez plus que des points dans le lointain et vous vous arrachiez vers le haut tout en étant bien arrimés à la roche de l’altitude. Vous dansiez. Pierrette, ils dansaient avec la montagne ce jour-là et je te lisais. Le souvenir de ce jour avec toi et eux vers le haut est lumineux. C’est l’un des plus beaux jours de ma vie.

 

Pour Dan, Nicole, la mère, danse d’une danse d'ange. « Pauvre Nicole ». Nicole est tombée lors d'un spectacle. C'est de l'ordre de la nature qui reprend ses droits, quand la danse n’est pas ancrée.

Dan danse sous la neige. Dan est le génial danseur parce que sa danse est terrienne. J’aime la danse quand je la sens terrienne. Lire ces passages me confirme cet amour-là pour la danse. Cette année, pour la première fois de ma vie, je me suis inscrite à un stage de danse. J’en avais déjà envie quand je lisais ces lignes. Mais cette foutue timidité. J’ai senti ce que signifie sentir le sol et s’élever. Je crois que j’ai un peu pleuré en repensant à ces lignes et en les sentant, ô, modestement, dans mon corps. Pierrette, tu y es pour beaucoup dans cette danse que j’ai vécue l’été dernier sur l’opéra rock Notre-Dame de Paris avec des danseurs et des danseuses ancrés, puissants. Comme j'aurais aimé pouvoir te le dire. Je te l’écris. Tu es l'écrivaine de la danse.

 

Dan danse pour Estelle et pour la terre. Il danse autour d'Estelle.« Une force vivante, puissante, qui avait inscrit un message sur sa peau, et ce message s'était propagé dans ses muscles, son sang, tout son corps, et toute la danse de mon frère n'était qu'un effort pour déchiffrer ce message énigmatique, qui était celui de la terre. »

 

Dan et Estelle se souviennent de Nicole qui voulait danser sur le sable mouillé de la marée, « sur le sable de l'entre-deux » et sur les pieds qui parlent avec le sable. Cette expression « sable de l’entre-deux » est jolie et vraie.

Je suis, maintenant que je relis ce passage, capable d’aller à la mer à cette seule fin de danser sur ce sable d’entre deux. Par ton écriture, tu donnes des clés pour croquer la vie. Pierrette, ton écriture est sensuelle. Pierrette, tu as fait de moi cette femme que certains disent fantasque, « il n’y a que toi pour faire ça ». Je leur réponds amusée que « c’est la faute à Pierrette ».

 

Dan acquiert un piano à queue en plein hiver à New-York. Le piano est dans la neige. Comme un grand animal. Dan époussetait les flocons, « Il dansait dans le floconnement de la neige autour du noir piano, ses cheveux fous secouant de blancs éclats autour de son visage, et la neige alertée par la beauté accourait de tous les points du ciel, c'était avec elle qu'il tournoyait maintenant, avec ses essaims de papillons duveteux qui semblaient l'entraîner dans une direction mystérieuse… ». Quel tableau j'imagine ! Estelle se place au milieu des garçons qui observent le spectacle. Ils l'entourent. Après, il fallait monter le piano. Le corps de Dan est beau, presque nu.

 

Le piano est dans le loft. Presque une scène d’un film de Woody Allen. Estelle retrouve le trio en mi bémol majeur opus 100 de Schubert et Dan est heureux, Estelle joue, Dan “sent quelque chose” sous ses pieds. Estelle improvise. Dan embrasse Estelle. Des improvisations, des notes de la pelouse, la danse de la pelouse. Dans la danse de Dan il y a la technique d'Alwin, avec qui travaille Dan à New-York, dorénavant. La danse et la musique s'effleuraient, « cela venait comme des fous rires, un tourbillon de sons emportait Dan, et je sentais le moment exact où ce tourbillon atteignait la fin de son déroulement, où le souffle de mon frère ne pouvait plus le maintenir. » Et inversement.

 

« Par mes jambes je suis obligé de connaître la terre, elle me force à descendre, à voyager en elle, la sombre et luxuriante pourriture. Et je vois les morts à venir et les morts que j'aimais, la terre m'oblige à la connaître, je ne veux rien savoir, je veux retourner à la surface, mais mes jambes sont devenues des esclaves zélées, ses esclaves droguées. ».

Comme je sens qu’on pourrait faire de ce passage une chanson, un slam, dansé bien sûr !

 

Tu aimes les corps qui s’aiment

 

Nous sommes éternels

Dan et Estelle sentent les rayons de lune les effleurer. Dan et Estelle s'aiment en amants. Ils s'endorment l'un dans l'autre. Ils découvrent qu'ils ne sont pas frère et sœur. A Paris les deux font des études, qu'ils réussissent, et font l'amour, sous la pluie battante, y compris. Une danse sur un manuel de droit lu par Estelle. Ils dansent et lisent comme ils font l’amour.

 

Les métamorphoses de la Reine, “La femme de l’Ogre”

« Ils (la reine et le Poucet) ont une chambre dans l’hôtel brillant, avec une baie qui donne sur le fleuve à l’endroit où il s’écarte en deux branches. » Je ne lis pas la suite toute proche de ce passage-là (toujours cette retenue, tout de même !) mais uniquement cette toute fin : « Les bottes de sept lieues, qui sont fées, se trouvant sous les pattes d’un moustique qui passait par là par hasard, se sont aussitôt mises à cette modeste mesure et éclipsées avec l’être infime, évanouies dans l’air comme une simple illusion de l’œil ébloui. ».

 

Tu fais partie des auteurs qui écrivent très joliment et crûment à la fois sur l’amour. Tu aides à lever de la pudeur. Grâce à tes écrits, je me dis que ce serait chouette de créer un recueil de beaux textes sur l’amour physique, tu as donné le la. Résolument !

 

Tu écris sur comment être en contact avec le dehors de chez soi

 

Nous sommes éternels

« Ne ferme pas les volets, Esty, c'est comme fermer son corps. » Je n’ai jamais aimé les volets. Mes enfants n’ont jamais dormi dans le noir. Quand des rideaux sont tirés, ma première hâte est de les rouvrir. Cette petite phrase de rien du tout résonne fortement en moi. Pareillement, si d’une maison je ne peux voir la rue, le dehors, je ne me sens pas bien. Voir le dehors est essentiel pour moi, que résume à merveille cette équivalence entre « fermer les volets » et « fermer son corps ». C’est poétique.

 

Pareillement, dans Nous sommes éternels toujours, Dan et Estelle sont dans un appartement sans rideau aux fenêtres et ils découvrent qu’en face de chez eux un voisin vit également sans rideau. « Nous savions qu'il nous était bon de nous accrocher à un fragment de réalité et de le décortiquer jusqu'au bout. ». Le voisin d’en face devient une présence que l’on cherche, à laquelle on se raccroche. Juste savoir une fenêtre allumée en face de chez soi, sans même connaître la personne mais croiser juste son regard peut-être au loin, simplement savoir que c’est allumé chez elle, voilà une manière légère et discrète d’être avec autrui.

 

J’aime comment tu ancres des situations par ta culture classique

 

Destiny

Au début de ce roman, la lectrice que je suis assiste à la rencontre entre Anne et Destiny, et, rapidement, au récit de la traversée de la Méditerranée par Destiny, qui a fui le Nigeria, sur une embarcation de fortune, un Zodiac. Anne aide Destiny et en même temps s’étonne de certains événements vécus avec Destiny. Rapidement, Anne prend du recul et retrouve sa vie, en pensant toujours à Destiny, et toujours avec son bagage de culture. « Anne a rencontré Destiny avec en elle tout un monde de références culturelles qui clignotent incessamment, au milieu desquelles avant son tout petit véhicule d’expérience personnelle. »Les deux femmes échangent en anglais.

 

Un passage sur la traversée en Zodiac est écrit de toute ta force d’écriture homérique Pierrette. « La tempête s’est levée, la mer se dresse, la mer veut mordre, veut en découdre, Destiny n’a pas peur, elle reconnaît là enfin quelque chose qui lui est familier, elle reconnaît cette colère, alors elle se dresse elle aussi, debout elle crie, elle gesticule devant les vagues, elle bataille des bras, une fureur s’est libérée en elle, elle l’exprime enfin. Dans la folie des vagues, elle manque passer par-dessus bord, puis elle est plaquée au fond par un remous, elle se relève, pendant toute la tempête elle retombera et se redressera, elle hurlera tant qu’elle le pourra, pas de peur non, mais parce qu’elle peut hurler enfin, vider sa gorge de tous les cris retenus, sa tête, son ventre de toutes les révoltes emprisonnées, personne pour l’en empêcher, les autres sont trop occupés à vomir ou mourir ou survivre ».

 

Puis, Pierrette, tu passes de la troisième personne à la deuxième personne et ceci donne beaucoup de force à ton écriture, c’est comme si les sons explosaient de partout : « ... à cet instant elle n’est plus ignorante, elle est emplie d’un savoir gigantesque qui la fait rire, elle rit à chaque gifle d’eau écumeuse, ah viens voir là, toi, tu me cherches, tu me connais, je suis ta précieuse, ta chérie, je suis celle pour qui tu te déchaînes, et d’accord tu me mouilles, tu me pénètres de sel et d’eau par les yeux par la bouche, tu trempes mon pantalons, ma culotte, tu te mélanges à moi, tu laves la pisse des excréments et tout le vieux sperme, tu plaques mon tee-shirt sur mes seins, tu m’assailles de tous côtés, mais tu ne me fais pas mal, le mal, c’est moi qui te le donne… ».

Homérique et sensuelle est ton écriture. Anne apprend ce qu’il en a coûté à Destiny de faire cette traversée. Anne se sent fière de Destiny.

 

Pierrette, j’aime te lire pour ta gentillesse et ta culture à la fois, ton humilité pour la culture de l’autre et ta curiosité. Destiny est une leçon pour accueillir quelqu’un que l’on ne connaît pas. La portée de ce roman est autant intime que politique et économique pour moi. J’ai conseillé à plusieurs de mes collègues de lire ce livre pour ses volets politiques et économiques. J’ai offert ce livre à des amis pour son volet intime et politique. Tissée d’attentions pour le quotidien et de culture classique, ton écriture offre des prises pour intégrer des étrangers.

 

La saison de mon contentement

La saison de ton contentement, c’est la saison d’une campagne présidentielle quand la France aurait pu avoir une Présidente de la République pour la première fois de son histoire. Tu commences par y expliquer ce titre. Il vient de l’ouverture de Richard III de William Shakespeare avec ces mots : “The winter of our discontent. Une formule qui te plaisait depuis longtemps et dont tu te disais que tu l’utiliserais un jour.

Un jour, tu as écrit sur cette saison politique bien singulière dans notre histoire. Cette saison a été pour toi comme “a suspension of disbelief”. Une manière de traduire cela est de dire une gaieté pleine d’une audace nouvelle. Et le titre était trouvé : “La saison de mon contentement”.

 

En lisant ce passage, je pense avec douce nostalgie à mes difficultés éprouvées en hypokhâgne en étudiant des pièces de théâtre de Shakespeare. Difficultés et plaisir à la fois, les deux mêlés et soudain, ce temps passé prend une nouvelle forme poétique en moi

 

Notre féminisme

 

Les métamorphoses de la Reine, “La femme de l’Ogre”

Ton féminisme est profond et pratique. Il est moins revendicatif qu’anthropologique. Dans un moment de difficulté dans ta vie, as-tu écrit en introduction à ce recueil de nouvelles, tu as voulu revenir sur les contes de l’enfance. Ces contes étaient alors la seule littérature que tu pouvais accueillir. Mais quelque chose te gênait. T’est revenu le désir d’écrire et tu as réécrit les contes à ta façon.

 

« La femme de l’Ogre n’aime pas préparer la chair, mais elle ne le sait pas. »Elle la cuisine, puis sort vomir, et va se purifier avec de l’eau fraîche. La femme de l’Ogre a sept ogresses, pour qui elle cuisine de la viande. Après le repas, elle se prépare une soupe de légumes purifiante, faite des légumes qu’elle fait pousser dans la clairière de la forêt. Elle aime écouter ceux qui viennent avec des bottes des sept lieux, les amis de son mari. Elle n’en a pas, des bottes, mais elle sait qu’il y a des choses au-delà de la forêt. Elle n’est pas une greluche. Elle ne croit ni aux anges, ni aux diables. L’Ogre, lui, mange de la viande et fait l’amour à des animaux morts devant sa femme, pour, ensuite, « finir son œuvre en elle ». Après elle raconte des contes à ses ogresses de filles en tentant de les intéresser à autre chose que de la viande, mais en vain. Il y a un passage très drôle où le petit chaperon rouge se retrouve avec la méchante petite fille qui dévore le loup.

 

La saison de mon contentement

Avec Dominique, nous avons écrit une note de lecture sur ce livre. Nous y avons relevé cette formule « polygone de sustentation » pour désigner les talons d’une femme. Tu évalues la fatigue à rester perchée sur de hauts talons derrière un pupitre tandis que ces messieurs évoluent leurs pieds bien à plat. Tu racontes l’expérience douloureuse des bas que l’on sent filer : « Votre voix pourra parler d’or, là, tout en haut, mais sur les mailles défaites de vos jambes grimperont d’invisibles bestioles de pensées, sorties d’on ne peut savoir quels recoins de ceux qui vous observent, et sur lesquelles vous n’avez aucun pouvoir ». Tu mets en mots de manière drôle des sensations que toute femme a déjà éprouvées. J’ai raconté cette scène à un collègue. Lui m’a déclaré que nous les femmes ne pouvons pas imaginer ce que ressent un homme qui, se penchant, déchire son pantalon de costume. Je lui répondais sur le caractère sournois des invisibles bestioles.

 

« Le féminin, un territoire toujours à explorer, mais trop souvent escamoté, et que la candidate, de par sa seule présence à la présidentielle et aussi sa personnalité propre, a contribué à ramener à jour », est regardé par ces fenêtres : maman, investissement professionnel, crèche, robe, pensée du bijou qui ira bien avec la robe, particularisme, web, excision, maternité, vies effectives, donner le sein, audaces politiques, défense démocratique, travail associatif.

La phrase « Elle joue trop de sa féminité » a suscité en toi ce commentaire désabusé : « Je vois un rapprochement à faire avec les fondamentalistes musulmans ». Ton écriture m’a fait vraiment beaucoup de bien pour me vivre pleinement femme au travail et pour comprendre pourquoi j’étais autant en colère à l’égard de femmes. Et fière !

 

Bonjour, Anne

Tu racontes le travail d’enquête d’Anne Philipe. Tu relèves ceci d’Anne : « Une fois encore, c’est la misère. Le couple se regarde avec tendresse ; l’homme aide la femme. Depuis le début du voyage, c’est la première fois que je rencontre deux êtres qui ont l’air de s’aimer. ».

Tu écris que cette phrase te touche. Ton féminisme s’accompagne d’amour pour l’amour et d’amour pour les hommes. C’est très agréable. Il se trouve que ma mère m’a élevée dans de la rancœur à l’égard des hommes. Je ne l’ai jamais vraiment écoutée, bien m’en a pris.

Te lire est savoureux. Je peux pleinement aimer être femme, aimer les hommes, aimer regarder des belles femmes et être féministe. Tu permets de vivre pleinement en somme. Tu as cosigné un article dans Libération intitulé “Laissons en paix les mères porteuses” en 2009.

 

Mon métier, sociologue, et celui d’Anne, ethnologue

 

Bonjour, Anne

Lors de ma soutenance de thèse, en sociologie, Renaud Sainsaulieu (créateur de la sociologie de l’entreprise) m’avait dit que j’avais développé une vision ethnologique et anthropologique de mon sujet (la responsabilité au travail). Sur le coup, jeune devenue docteure ce jour-là, je n’avais pas très bien compris ce qu’il voulait dire. Et puis, tu m’as offert Bonjour, Anne, dédicacé par toi. Tu y racontes ses travaux ethnographiques sur la route de la Soie vers le Cachemire. « Vous n’alliez pas dans un pays pour prendre du bon temps, ou prendre des choses, vous alliez pour apprendre. Et comprendre. Et essayer ensuite d’agir de juste manière. »

 

Tu relèves des extraits qui décrivent dans quelle état d’esprit a travaillé Anne Philippe : « J’aime bien ce calme visage intelligent, nuancé de tristesse. », le moment où Anne essaye de monter des chevaux prêtés par des Chinois et décrit les réactions de joie d’un jeune homme qui lui déclare : « I am speaking horse language », un autre où elle marque un étonnement en écoutant une femme parler de religion : « Je l’écoute me parler de la misère, de la nécessité d’aider son prochain. Tout cela sonne un peu faux pour moi, mais je me sens toujours émue si quelqu’un trouve sa voie pour devenir meilleur », et un autre encore où elle raconte comment un passager voyage avec son Coran, « qu’il a précieusement accroché, avec ses grandes mains tremblantes, à la barre de bois qui nous sert d’appui ».

 

Tous ces exemples me parlent beaucoup dans l’exercice de mon métier. Lire ce passage a un double effet : il me rappelle ô combien s’écouter quand on enquête est essentiel et ô combien on peut écouter avec gentillesse et amitié pour faire une bonne enquête. Cela peut sembler naïf mais c’est essentiel.

J’aime particulièrement ce passage : « Vous n’avez jamais pensé “dans l’absolu”, Anne, mais dans le concret des situations, sans a priori, et vous n’avez pas oublié le regard de cet âne qui essaie désespérément de suivre la caravane ».

 

Quand je lis ce passage, je revis ce que ma soutenance de thèse a eu de plus émouvant et cela me conforte dans ma manière d’exercer mon métier de sociologue. Je relève ce passage : « Vous traversez des zones où se parlent toutes sortes de langues, l'ouïgour, l'ourdou, le pachtou, le chinois, le bourouchaski, l'arabe, le persan, l'hindi. » Ce travail ethnographique date de 1948. Il y avait la partition entre l'Inde et le Pakistan, la guerre au Cachemire. Je lis l'actualité, j'ai lu L'équilibre du monde de Rohinton Mistry, j'ai lu Delhi capitale de Rana Dasgupta et je me demande à quoi ressemblerait aujourd'hui Caravane d'Asie, avec quels espoirs.

 

Nous avons vécu le 11 septembre 2001

 

Les étoiles à l’envers

Ce livre, tu l’as coproduit avec un photographe. C’est un livre fabuleux et pour les photos et pour l’écriture, la tienne sur New-York, les deux dans un parfait équilibre. C’est pour moi un modèle de combinaison des écrits et des images. Tu as écrit sur New-York et ceci relevait d’une nécessité absolue pour toi. Tu as passé une partie de ta vie à New-York. Juste après la tragédie du 11 septembre, tu as éprouvé le besoin d’y aller. C’était comme une force physique en toi.

C’est certain, quand j’irai à New-York que je ne connais pas encore, c’est ce livre qui sera dans ma valise pour tout guide de voyage.

 

Nous sommes éternels

En te relisant récemment, j’ai relevé cette pensée, presque par hasard : « Notre tête est plantée d'arbres, trop d'arbres pour nous faire penser droit, les racines nous poursuivent, imposent leur poussée, nous nous étouffons dans les feuillages. ».

Le 11 septembre nous a bousculés dans nos pays, dans nos cultures, à un point tel que nous pouvons nous demander si nous ne nous sommes pas étouffés dans nos feuillages. Lire cette phrase nous demande à nouveau d’ouvrir nos fenêtres, de toujours lire, écouter et voyager pour comprendre.

 

Nous avons des peurs ancestrales et neuves à la fois en nous

 

Nous sommes éternels

Des pensées de tes personnages sont écrits tels des poèmes. J’ai envie de les lire en slamant et en dansant : Came striding like the color of the heavy hemlocks

I felt afraid. »

La peur est humaine. Toute personne a peur. Et la peur prend des couleurs de la nature. Ici celles d’un pin ciguë. J’imagine le vert foncé puissant qui s’infiltre en soi et l’arbre qui s’anime. Tu nous amènes dans des univers fantastiques.

 

Avec Sylvie Dallet, nous avions envie de te faire venir au séminaire Éthique et mythes de la création pour nous parler Métamorphoses de la reine. Mais Pierrette, quand je t’ai contactée à ce moment, tu m’as répondu ceci : « Merci de m’avoir parlé des Métamorphoses, j’avais un peu oublié ce livre », puis, « Mon dada, c’est l’astrophysique, je regrette tant de n’avoir pas les bases minimum en sciences qui me permettraient de mieux comprendre ce que je lis concernant l’âge du système solaire, le Big Bang, les exo-planètes etc. ». Je me disais alors « prévoyons une séance du séminaire sur l’astrophysique ! »tout en repensant à ces moments de peur essentielle en nous. En retrouvant nos échanges de mails, je retrouve une invitation datant de 2011 titrée Soirée astrophysicienne.

 

Ce soir-là, j’ai acheté un roman que j’ai offert à mon fils cadet qui veut depuis tout petit devenir astrophysicien. Malheureusement, je ne remets pas la main sur ce livre et j’ai oublié le titre du roman et le nom de son auteur. Il y a deux ans, cet enfant parlait de ce livre dans une lettre de motivation pour faire son stage de troisième dans un laboratoire d’astrophysique. Il y a des fils ténus comme ça parfois et me dire que tu es là dans ce que devient un de mes fils maintenant m’émeut. Et comme tu as écrit que l’avantage du cosmos c’est qu’il permet de prendre de la hauteur, on peut se dire qu’étudier le cosmos fait taire peut-être un peu de nos peurs fondamentales.

 

Loli le temps venu

Ce livre porte sur la première année de ta vie de femme devenue grand-mère pour la première fois de ta vie. J’y ai relevé ce passage sur le film Melancholia de Lars von Trier. Ce film t’a beaucoup touchée, par la peur fondamentale que la planète Terre soit touchée par une météorite géante. Je t’ai lu sur ce film après l’avoir vu et j’avais, je crois, une clé pour comprendre pourquoi j’y pense régulièrement.

 

Quand j’aime un livre, j’en parle beaucoup, au point qu’on se moque de moi parfois, et je l’offre aussi. Loli le temps venu a fait pleurer d’émotion une amie devenue grand-mère. La nouvelle “La femme de l’Ogre” a été lue avec avidité avant même que je puisse la lire à mon tour. Une collègue m’a remerciée de lui avoir offert Destiny. Bonjour Anne a été l’occasion de raconter à Rosario, une amie, ici en photo, comment je pensais avoir enfin compris mon maître en sociologie qui me disait que je pratiquais une recherche sociologique quasiment anthropologique. Tu vois Pierrette, tu es souvent avec moi. Et tu es avec des personnes que j’aime.

 

Être fictionaute-voyageur dans une œuvre

 

Il y a des écrivains voyageurs. Un jour, j’ai rassemblé plusieurs notes de lectures de livres d'écrivains voyageurs, Sylvain Tesson, Alexandre Poussin, Jean-Claude Kaufmann, Rana Dasgupta, Roger Frison-Roche, Isabelle Autissier et bien d’autres, pour raconter comment ces lectures-là sont essentielles pour façonner la voyageuse que je suis, avec exemples de voyages à l’appui. Par d’autres lectures-voyages, je pourrais raconter quelle citoyenne de notre univers numérique je suis, je pense par exemple aux romans d’Alain Damasio ou de Pierre Ducrozet.

 

Dans mon récit qui commence par « Chère Pierrette, », le voyage a lieu dans une œuvre qui a façonné mon « être femme ». La durée du voyage s’étend sur quatorze années. Comme tout écrivain voyageur qui ne revient au bercail que pour écrire un récit de son dernier voyage, écrire à Pierrette a été l’occasion de revenir à la maison, ses livres ouverts devant moi en même temps alors que chacun d’eux avait jusqu’alors voyagé dans mes sacs à dos. Je repense à ce moment où je relisais Nous sommes éternels les yeux qui scrutaient de temps à autre la pointe du Chamois. Je repense en même temps à ce moment de notre entretien Place Collette quand Pierrette disait qu’elle était pour les éditeurs et les libraires une autrice inclassable, écrivant dans des genres différents mais se représentant son entreprise d’écriture comme une montagne qu’elle gravissait par différentes faces. J’ai envie de lui déclarer : « Pierrette, tu as été une sacrée guide de montagne ! ».

 

Bibliographie sur Pierrette Fleutiaux

 

Les titres des livres de Pierrette Fleutiaux sont accessibles sur son site web, celui-là même depuis lequel je lui ai écrit un message disant que “j’ai aimé” Nous sommes éternels il y a quatorze ans : www.pierrettefleutiaux.com.

Voici la page de sa bibliographie : www.pierrettefleutiaux.com.

Dans mon récit de voyage, j’ai cité sept titres. La bibliographie en compte vingt-quatre.

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