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Fictions littéraires et mondes de substitution / Sous la direction de Lorenzo Soccavo / Vol.17 N.3 2019

Pour une nouvelle théorie générale de la lecture de fictions littéraires

Lorenzo Soccavo

lorenzo.soccavo@wanadoo.fr

Membre de l’Institut Charles Cros à Paris, rattaché au séminaire EMC (Éthiques et Mythes de la Création), Lorenzo Soccavo est avant tout un lecteur de fictions littéraires. Dès 2000 et les premiers effets du numérique sur les dispositifs et les pratiques de lecture, il commence à réfléchir à l’adaptation des outils de la prospective au domaine spécifique du livre et de son interprofession. Depuis la fin des années 2010 ses travaux s’orientent sur l’étude de l’immersion fictionnelle, plus précisément sur les métalepses narratives, le sentiment de "passer de l’autre côté du miroir" que peuvent ressentir ou bien désirer éprouver les lectrices et les lecteurs de fictions littéraires.


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Introduction à la destruction

 

Je suis heureux d’introduire ce numéro de la revue M@GM@ consacré aux fictions littéraires et à leurs énigmatiques rapports avec des mondes de substitution.

 

Quelques-uns des textes qui figurent dans cet opus peuvent à première lecture sembler en marge de cette thématique, mais en vérité il n’en est rien. Ou plus exactement, cela est bien ainsi.

 

En effet, s’il est d’une part toujours utile de repérer puis de parcourir les lisières d’un domaine que l’on se propose d’explorer ensuite librement, il s’avère essentiel, d’autre part, d’ouvrir des fenêtres sur d’autres jardins, voire sur des horizons encore plus lointains.

 

C’est la raison pour laquelle en introduction à ce numéro et avant de développer brièvement ce qui, d’après moi, serait véritablement en jeu, je tiens tout d’abord à remercier chaleureusement Orazio Maria Valastro pour son invitation à piloter ce numéro et pour son accueil au sein de sa revue internationale en sciences humaines et sociales, ainsi que tous les auteur·es qui y ont participé et ont tissé les voiles qui donnent corps au sujet : fictions littéraires et mondes de substitution.

 

Dès lors il me revenait cependant de mettre à nue la mariée, de faire surgir, des écrans sur lesquels ces textes seront lus, un Grand Verre (se référer aux travaux de Marcel Duchamp), une glace sans tain et/ou une coupe de cristal pleine à raz bord de phrases flottantes, une coupe débordante de lettres pétillantes, piquantes et coupantes. Les mots ne signent pas seulement, ils font saigner la langue également.

 

Car, s’il s’agit vraiment de questionner le rapport de la lectrice et du lecteur de fictions littéraires à leurs éventuelles possibilités de voyager effectivement dans des mondes imaginaires, il faudrait alors commencer par prendre en considération la puissance démiurgique puis animiste du langage, et déterminer de quel côté du miroir nous sommes. Nous devrions aussi prendre en considération les plis et replis fictionnels dans lesquels nous drapons nos vies le plus souvent en vérité bien peu romanesques.

 

Tomber dans l’escalier

 

Je vais donc, pour ma part, vous raconter une histoire.

 

C’est l’histoire d’un jeune enfant. Tout jeune. Peu importe comment il s’appelle ; lui ne s’appelait jamais étant toujours là, avec sur ses épaules, emmanchée d’un petit cou, sa petite tête ronde qui sans cesse pensait toute seule : "je ceci...", "je cela...", alors même qu’il ignorait totalement – et peut-être l’ignorerait-il jusqu’à sa mort – qui il était précisément.

 

Mais l’enfant, de fait, comprit assez tôt que c’était "dans sa tête", et non pas "avec ses pieds", que l’on entrait dans les histoires.

 

Sa confusion première fut peut-être, ou plutôt s’agissait-il probablement là d’une sorte de croyance innée, comme quoi il serait possible d’entrer véritablement dans les mondes des histoires et d’y rejoindre les formes de vies qui les habitent, voire de quitter déjà ce monde-ci et de partir chez elles – elles, ces autres formes de vie –, oui, d’où vient-il que cette confusion initiale se glisse ici même dans cette phrase ?

 

Cela en fait avait probablement été provoqué, tout simplement, par son développement naturel et l’entraînement de ses articulations au sens large. J’évoque là le fait que dans l’espace l’émission des mouvements pour marcher et l’émission des sons pour parler avaient été plus ou moins concomitants. Et souvent il était tombé dans l’escalier. Et il avait suivi des séances d’orthophonie.

 

Faux pas et langue qui fourche, mal et diction (malédiction) de la ligne de crête sur laquelle l’humanité chancelle.

 

Mais avant d’apprendre à lire l’enfant apprit à parler, et il avait donc déjà à la fois incorporé et conscientisé plus ou moins le lien intime et profond qui existe entre les choses du monde et les choses du langage.

 

Ensuite, dénombrer ou déchiffrer, qu’il s’agisse de lire un contexte ou de lire un texte il s’agissait toujours finalement d’interprétation, de savoir interpréter, ce qui ne serait jamais aisé pour lui. Mais ne serait-ce pas facile uniquement pour celles et ceux qui acceptent, consciemment ou inconsciemment, de se leurrer ?

 

Signalons au passage que les dispositions à l’articulation dont les humains doivent faire la démonstration pour marcher et pour parler sont bien supérieures à celles des pages reliées d’un livre. Le corps humain est évidemment techniquement bien supérieur aux livres. Et pourtant...

 

Pour l’enfant, ouvrir en grand sur le sol, comme un tapis de jeu, un livre de contes, c’est-à-dire à l’œil un muet empilement régulier de lignes d’une succession irrégulière de petits signes noirs, et même en accrochant fortement son esprit aux images, cela n’était pas suffisant. Et faire dessus de la "marche sur place", tout comme s’y tenir immobile, ou y sauter à pieds joints, s’y tenir accroupi ou bien en tailleur, les yeux ouverts en grand, écarquillés, ou fermés en souhaitant très fort "entrer dans le livre", rien n’y faisait. On froissait les pages mais il ne se passait rien.

 

L’on brisait une image en mettant son pied dans une flaque d’eau, et sur un livre il ne se passait jamais rien. L’on pouvait rentrer dans les cabinets, on pouvait rentrer dans le lit, mais on ne pouvait pas entrer dans un livre. On pouvait troubler en faisant de la buée avec sa bouche l’image renvoyée par la glace de l’armoire, mais pas en soufflant sur le livre.

 

Et puis le livre aussi ne présentait, en concurrence directe qu’il était avec les jouets, aucune ressemblance formelle avec les éléments du monde. Plus grave encore, lorsque l’on ne sait pas encore lire, le mot "loup", tant qu’il n’est pas prononcé, ne fait aucunement peur.

 

L’enfant était apparemment passif à l’écoute des histoires qu’on lui lisait. Davantage passif que lorsqu’il jouait, mais cependant davantage attentif peut-être. Dans ses jeux l’enfant faisait montre d’importantes capacités narratives qui semblent innées chez l’humain.

 

Quand l’enfant sut lire, lire s’avéra alors différent de se raconter simplement à soi-même une histoire. Lire une histoire n’était pas non plus comme lorsqu’on lui lisait une histoire.

 

Comme pour la marche. Marcher soi-même, marcher par soi-même n’était en rien comparable à la passivité d’être promené en poussette. Oui, il y avait bien là maintenant, qui entraient en jeu, des facteurs liés au rythme et à l’autonomie. La liberté de pensée et la liberté de mouvements semblaient être liées.

 

Et puis, écouter une histoire, c’est aussi être soumis au rythme de lecture de la personne qui lit, c’est être sous l’influence suggestive du ton et des émotions qui passent dans la voix d’un ou d’une autre.

 

Un chien dans un jeu de quilles

 

Le sol, appelé alors "par terre" (en deux mots, mais comme un parterre de fleurs), en tant que tapis de jeu duquel des mondes, bien plus vastes que la chambre, bien plus vastes même que la maison entière, pouvaient surgir, fut cependant longtemps un substitut aux livres, lesquels recelaient néanmoins le même mystère : comment du petit peut-il contenir du si grand beaucoup plus grand que lui. C’était immense. Et réellement mystérieux.

 

Parce qu’il y avait le sol donc, mais aussi la tête où les histoires semblaient se raconter d’elles-mêmes, toutes seules, indépendamment de la volonté de l’individu qu’elle coiffait, le mystère allait en s’épaississant. Le vent souffle sans s’occuper ni des hautes branches ni des moulins à vent.

 

Les jouets posés sur le plancher étaient en trois dimensions. Et ils étaient facilement manipulables. Les livres, eux, posaient d’autres questions qui étaient paradoxalement probablement les mêmes. Des questions remarquables qui, si elles s’inscrivaient dans le prolongement des jouets, prenaient cependant une acuité particulière du fait que, hormis les illustrations, l’essentiel du message délivré était renfermé dans de petits signes appelés lettres (l’être?).

 

Comment donc une si petite surface – la surface d’une page étant bien inférieure au plancher de la chambre – pouvait-elle contenir tant de volume, un tel espace ?

 

Comment une phrase de quelques mots seulement pouvait-elle exprimer toute la force de présence d’une forêt, d’un paysage venteux, voire d’un pays tout entier en proie à la peur de l’arrivée prochaine d’un dragon ?

 

Ces formules écrites n’étaient-elles pas – ne sont-elles pas toujours – magiques, pour contenir ainsi un univers parallèle à celui des astrophysiciens alors que même si l’on secoue énergiquement un livre jamais rien n’en tombe ?

 

D’autres questions qui se posèrent à l’époque se sont estompées au fur et à mesure que la tragédie du vécu, l’immonde, étreignait le cœur de l’enfant. Peut-être exprimaient-elles des réserves et des craintes. N’y aurait-il pas dans l’acte de lire le risque réel de passer dans le monde de l’histoire lue et d’y rester prisonnier ? Tout au moins, car cela l’enfant le ressenti probablement, il semblait bel et bien y avoir le risque d’une certaine forme de contamination du réel, ou d’irrigation.

 

Le livre refermé, rien n’était en vérité refermé. L’histoire terminée, rien en vérité n’était terminé. Une influence continuait à exercer son emprise sur le jeune lecteur.

 

Regardons-le. Cet enfant à quatre pattes, ou bien assis sur ses fesses avec ses petits jouets sur le plancher de sa chambre est le jeune chien fou qu’il nous faut lancer dans le jeu de quilles des réflexions intellectuelles et des discours savants autoréférentiels si nous voulons trouver le passage vers les mondes fictionnels. Devenir passage. Être passage.

 

Commencer par "naître pas sage" a certainement aidé l’enfant à pressentir cette possibilité folle d’un... passage, et cela (cette intuition), mais c’est peut-être une chance pour eux tous, "les autres", n’est peut-être pas donné à tout le monde.

 

Cependant il y aurait bien toujours, et nous devrions nous en rappeler, une sorte de dramaturgie personnelle à l’acquisition de la lecture littéraire et aux découvertes que celle-ci entraîne invariablement, cette possibilité infinie de découvertes intérieures et d’aventures immobiles, opaques aux regards extérieurs mais tempétueuses dans l’âme des lectrices et des lecteurs.

 

Nous devrions, dès lors que nous avons prétention à explorer les tenants et les aboutissants de la lecture littéraire, bien considérer ce que son acquisition modifie en profondeur de notre perception du monde réel.

 

Le chien, un passage

 

La figure du chien (le jeune chien fou) est intéressante à conserver dans l’éphémère modèle théorique que nous ébauchons dans ces lignes qui, notons-le au passage, simulent volontairement la fiction, dans le sens d’abord où un chien est un animal domestique.

 

L’enfant à cette époque était lui aussi en train précisément d’être domestiqué.

 

L’apprentissage de l’écriture et de la lecture en était d’ailleurs un indicateur.

 

Et puis, dans les récits mythiques, la fonction du chien est celle d’un passeur psychopompe, c’est-à-dire qu’il accompagne du monde des vivants au monde… de ceux qui furent et ne seraient plus.

 

Aussi, outre le droit légitime, certes, mais de toutes les façons irrépressible, de l’enfant à s’interroger alors sur le pourquoi de sa venue au monde et des drames qui l’avaient précédé, il y avait bien là, entre le monde dans lequel on vivait alors, qui devenait celui dans lequel il lisait, et les mondes des livres, un passage similaire à celui du monde des vivants à celui des morts. Du monde de l’être aux mondes des lettres.

 

Les paroles invisibles dans l’air devenaient des mots visibles sur le papier, et devenus lisibles ils exerçaient une attraction invisible sur l’enfant. C’était finalement tout aussi curieux et bien plus vicieux que l’aimant qui attirait les clous.

 

Son propre "moi-qui-maintenant-sais-lire", son propre soi lecteur, était l’animal psychopompe qui le guidait vers ces ailleurs.

 

L’hominidé, l’enfant n’y pouvait rien, il était né chez les hominidés, a toujours recherché  l’issue de secours en cherchant à cartographier le monde dans des simulations. Reflets, copies, déclinaisons…

 

En considérant les livres comme des mondes, les ancêtres ont refermé la boucle sur elle-même et ont vu le monde réel comme un livre. Depuis à chaque pas, à chaque mot, le risque de déréalisation grandit.

 

Et le destin de l’enfant se fondait ainsi dans l’épopée de l’espèce animale à laquelle de gré ou de force il appartenait corps et âme.

 

La création de mondes par l’écriture et leur transmission par des récits de générations en générations jusqu’à lui étaient des actes à la fois fabuleux et monstrueux.

 

Comment aujourd’hui ne pas prendre en considération, pour chacune et chacun de nous, l’élaboration narrative de notre propre personnage – l’enfant en nous continuant à se jouer adulte – et notre construction narrative de la société, seule lisière en fait que nous attouchons réellement du vaste monde ?

 

La fiction n’est pas (que) fictive

 

Le soir où – plusieurs dizaines d’années se sont écoulées –, le soir où l’enfant réalisa après avoir refermé un roman qu’il venait de relire pour, peut-être, la dixième, la douzième ou la quinzième fois au cours des années passées, le soir où l’enfant réalisa en reposant ce livre que s’il sortait de son appartement parisien pour aller dans le couloir de son immeuble il se pourrait bien qu’il se retrouve en fait dans un couloir du bâtiment dans lequel se déroule l’action de l’histoire tant de fois lue et relue – un sanatorium de montagne –, ce soir là l’enfant comprit que, même s’il était physiquement impossible d’entrer dans les livres et même si les possibilités d’un voyage extrasensoriel restaient improbables, malgré cela il devait y avoir des possibilités de, une sorte de passage pour.

 

Le monde créé (réel) dans lequel il était naturellement immergé lui était toujours resté globalement incompréhensible la majeure partie du temps, et ce bien davantage que certains mondes écrits qu’il avait lus et relus.

 

Maintenant s’il voulait apporter au monde réel les conditions d’une nouvelle théorie générale de la lecture de fictions littéraires il lui fallait tenir compte des effets qu’auraient ses véritables motivations sur la possible concrétisation de ce désir. La formulation d’une prophétie conditionne la venue de l’événement prophétisé et la façon dont il sera perçu par les foules.

 

Sa théorie devrait simuler la fiction. Elle devrait fonctionner sur l'isotropie. A savoir se fonder sur le postulat que le langage émettrait la même quantité d'énergie dans toutes les strates du réel.

 

Le succès d’une telle entreprise ne dépendrait finalement que de ses intentions de départ et de la manière dont nous formulerions cette théorie. Déjà ces mots que vous lisez en cet instant formatent ce qu’il nous sera possible et configurent les résultats à venir. C’est sans doute pourquoi jusqu’à ce jour nous nous sommes finalement presque restreints à de l’analyse de textes.

 

Plutôt que de considérer réalité et fiction pour ce qu’ils nous apparaissent être, deux milieux distincts – et ce faisant nous exacerbons outrancièrement leurs différences et  renforçons la frontière virtuelle entre eux –, créons un milieu propice à l’émergence d’une nouvelle théorie générale de la lecture de fictions littéraires fondée sur : l’hypothèse qu’il serait possible de conscientiser la part subjective de soi qu’une lectrice ou qu’un lecteur de romans projette dans sa lecture, puis de l’autonomiser dans une certaine mesure.

 

L’enfant prenait lentement conscience qu’une telle théorie exigeait (ou entraînerait) l'émergence d'un nouvel ordre conceptuel et une reconfiguration du système rhétorique de notre espèce ; son passage à une ère qu’il appelait : Ère du Bibliocène.

 

Pour parvenir à ses fins, rendre possible l’exploration par les lectrices et les lecteurs de territoires fictionnels au-delà de leurs limites textuelles, de ce que les auteurs en ont écrit, sa nouvelle théorie générale de la lecture de fictions littéraires devrait être en elle-même narrative. Une théorie narrative et non plus une théorie sur la narrativité.

 

En fait, pensait-il, il se pourrait que nos discours sur la fiction produisent une forme d’exofiction qui, en s’interposant, éclipse et amoindrit la force gravitationnelle des fictions et nous garde irrémédiablement (diaboliquement) à une certaine distance d’elles… D’ailes...

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