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Mythanalyse de l'insularité / Sous la direction de Orazio Maria Valastro - Hervé Fischer / Vol.17 N.1 2019

Des Isles d’Auvergne aux Outremers, parcours utopiques

Sylvie Dallet

sylvie.dallet@uvsq.fr

Professeur des universités (arts), directrice de recherches au Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines (EA 2448, UVSQ), participe de nombreux conseils scientifiques dont L’Observatoire de l’Innovation Publique Territoriale. Elle porte la responsabilité du programme de recherche international et interdisciplinaire Éthiques de la Création et préside l’Institut Charles Cros, un organisme indépendant de Création-Recherche (www.institut-charles-cros.eu) qui pilote des colloques, un séminaire (Éthiques & mythes de la Création) et une collection éditoriale. Auteur et peintre, elle a également fondé le Festival des Arts ForeZtiers (www.lesartsforeztiers.eu) en Auvergne en 2010. Travaillant sur les « handicaps créateurs », elle explore les ressorts secrets des imaginaires.


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Alessandra Spampinato - L'insularité par les images - Lycée Emilio Greco, Catane - Quatrième édition Thrinakìa, prix international d'écritures autobiographiques, biographiques et poétiques, dédiées à la Sicile

L’entrelacs de la mémoire avec le temps passé construit l’île qui est notre premier refuge. La situation de l’île traduit sa capacité intrinsèque de recréer un monde. St John Perse, diplomate forclos dans une anabase idéale, écrit ces mots mythiques : « comme les vrais enfants des îles, je suis sauvé de naissance… ». L’île entretient une légende que nul continental ne peut lui disputer, tant la situation de l’île traduit sa capacité intrinsèque de recréer un monde. L’île est par nature légendaire, parce qu’elle est unique. Cette introduction, un peu lyrique j’en conviens, traduit obliquement un malaise devant l’île que l’on doit désormais rattacher au mythe des origines, celui du « sauvé de naissance »[1]. L’île permet une pensée de l’ordre et de sa généralisation, comme la naissance unique d’un enfant désiré.

 

Là est la difficulté que j’exprime. Je suis enfant unique et encore plus fille, née comme une île. Cette identité narrative avec l’île ne me procure aucun bonheur, tant les enfants uniques restent tout au long de leur vie persuadés que le bonheur n’existe  que dans les archipels d’enfants. Invitée à parler de l’île, je ne peux que la critiquer, car je côtoie au plus profond les abysses de sa solitude. Comment aborder sur cette espace qui enclot, aux yeux des continentaux, un monde fini ? Isola a donné isolement ; il y a sans doute une origine mythique de la littérature dans cet isolement redoutable de l’écrivain. Effet timbre-poste et effet réverbération : la littérature pousse mieux sous cloche… La moitié des écrivains italiens du XIXème siècle sont siciliens. La légende de Victor Hugo est attachée à Guernesey. Et si l’île était d’abord, une montagne que l’on aurait tentée de noyer ?

 

Saint Malo était une île naguère. C’est ici que le Festival littéraire Étonnants voyageurs[2] a été lancé en 1990 par Michel Le Bris, suivant les pas de l’historien Eugène Herpin[3], qui ayant créé le vocable de « Côte d’Émeraude », le justifiait de cette phrase : « La légende est la charité de l’histoire ». Une première édition de ce Festival se déroula en décembre 2007 à Port-au-Prince (Haïti), sur le thème « Toute écriture est une île qui marche ». Les continentaux n’ont pas la même perception des îles que les insulaires comme le résume le philosophe Gilles Deleuze dans un recueil (L’île déserte et autres textes, éditions de Minuit, 2004). L’île est à la fois le continent compact vers quoi l’esprit dérive et le point d’origine de sa construction personnelle, la possibilité de jouer les multiples rôles dont la société le prive. Ces perceptions portent, dans l’opiniâtreté de leurs expressions singulières, la pensée que Deleuze formule sur « les îles continentales, accidentelles et dérivées ».

 

Cette explication suppose l’île est le concentré du continent. Sans doute est-ce une vision partagée : implicitement opposée au continent, l’île une sorte de relégation qui se comporte comme un résumé des lieux des morts, des populations coupables ou des rebelles que la relégation transforme (l’Île du Diable ou les îles du salut, au large de Cayenne). Les îles Adaman dans l’océan Indien ont servi de bagne aux Britanniques : lointaines, étrangères, elles symbolisaient la relégation infinie.

 

La relecture de l’Odyssée renforce mes craintes : un guerrier intelligent, mal secondé par équipage irresponsable, se laisse balloter entre des îles pendant vingt ans  par des dieux malfaisants et irritables. L’île est une configuration de l’Océan qui se manifeste par des remous et une détérioration des rivages déchiquetés de l’Île. La parole et la littérature luttent ensemble pour maintenir et entretenir l’imaginaire de l’île toujours menacée par la jalousie des dieux. L’écrivain canadien Joël des Rosiers, issu d’une ancienne diaspora haïtienne, traduit cette tension ainsi : « L’île est un mot qui hésite, qui flotte dans la lumière, une transparence, une résonance de l’air (…) Un mot qui peut sombrer. » (In Théories caraïbes, poétiques du déracinement, 1996). Un mot qui peut sombrer… attire le danger, y compris sur ses rivages les plus accueillants.

 

Cette tradition îlienne est, en Méditerranée, redoutable. Les îles forment des nasses dans lesquelles les poissons humains peuvent être capturés. Mirages des émigrants - que l’on nomme aujourd’hui des migrants - rêvant d’attaches continentales, des « errants aux yeux pleins de larmes », tels que les évoquent Joël de Rosiers pour l’espace caraïbe. En contrepoint, les histoires grecques cantonnent les femmes à des destins  de phares ou des récifs. Si Ulysse se targue d’être pour le cyclope aveugle, une Personne, les femmes ne sont que des filles raptées ou des déesses courroucées. La relégation féminine est une affaire méditerranéenne[4], une traduction barbaresque d’une situation inextricable entre la mer et la terre cultivée.

 

Ce que je perçois dans cette saga odysséenne, c’est qu’Ulysse est né du viol de sa mère par Sisyphe, fils d’Éole qui entretient dans son île des générations de vents consanguins ; Pénélope convoitée par les prétendants est destinée (dans un texte apocryphe) a épouser après la mort d’Ulysse son propre fils ; Télégone, qu’il aurait eu avec Circé, afin d’arranger les histoires de famille. Circé, toute puissante dans son île, est à l’origine du « balance ton porc » contemporain en changeant les hommes qui la convoitent en pourceaux. Calypso est embrumée dans un château des songes où le temps est aboli. La seule femme qui connait grâce à mes yeux est Nausicaa, un respect que je partage avec le cinéaste Miyazaki, qui choisit ce beau nom pour titre d’un film en 1984.

 

En premier avis, les îles c’est à fuir. Les îles sont les inconnues d’une montagnarde, née de deux parents perchés : pays de métamorphoses et de vue lointaine (de 750 à 1000 mètres de hauteur), l’Auvergne est pays de sources et de volcans à perte de vue. Du côté italien en Émilie-Romagne, le village de ma mère n’atteint pas la même hauteur (environ 250 mètres) que le pays natal de mon père qui en affiche le double, mais il est aussi escarpé. Ces deux villages ont le même saint patron, Saint Roch, un nomade continental. La même fête, la même résistance aux douleurs de la guerre : Lazare Ponticelli et Georges d’Aurac, qui, en Émilie et qui, en Auvergne sont les deux derniers combattants de la guerre de 14/18, morts tous les deux à cent quatorze ans. Pas d’îles  sur le continent montagnard : mes seules références sont les îles désertes des rivières alpines décrites par Henri Bosco (Le renard dans l’île, L’enfant et la rivière)[5], où les enfants sont menacés par des bohémiens rapteurs d’enfants. Et quelques îles de Paris menacées d’effondrement par des hordes touristiques : l’Ile Saint Denis par exemple. Un montagnard ne connaît pas les îles et s’en méfie, un enfant unique les connaît trop et les fuit…

 

Et pourtant. L’Auvergne, riche de ses volcans et ses sources (« eaux vertes ») provoque, par ses expressions abruptes, une étrangeté qui suggère une insularité de principe. Le caractère farouche des paysages fait surgir d’étranges aventures dans un espace qui ne dépasse pas vingt kilomètres de chez moi en pays forézien. Surgie comme un volcan, l’île fait corps avec lui. L'abbé Emmanuel Rougier (1864-1932)[6] est un de ces personnages qui échappe au continent mais garde la montagne pour horizon. Né et grandi près de Lavaudieu en Auvergne altiligérienne, loin de toute emprise maritime autre que ses lectures, le jeune homme doué pour les courses en forêt et le braconnage est destiné à la prêtrise après une enfance familiale au Château des Isles, une ancienne maison-forte cossue, rachetée aux abbesses de Lavaudieu. Or, contre toute attente, ordonné prêtre chez les Maristes, il s’installe en Océanie vers 1888 et y bâtit un espace de coprospérité îlien ; l’abbé Rougier, philanthrope et entrepreneur, bâtit des villes, fait du commerce, développe la recherche ethnographique grâce à l’héritage fabuleux d’un bagnard providentiel. L’histoire fait corps avec la légende.

 

Si le père Rougier repose au cimetière de Papeete, c’est dans un caveau de granit rose d’Auvergne. Son infatigable activité de développement des îles passe par l’agriculture (coprah et cocotier), le développement du tourisme et de la pêche perlière, mais aussi la médecine et l’ethnologie au grand dam de ses supérieurs ecclésiastiques. Il a acheté l’île Christmas aux Britanniques, a établi une justice égalitaire avec les autochtones, ouvert des routes, dressé des cartes géographiques, crée et baptisé des villes, villages et lieux dits sous les noms divers de Londres, Paris, Monts d’Auvergne mais aussi Algérie, Pologne et Oasis. De 1907 à 1934, le règlement de bonne conduite sociale que l’abbé Rougier imagine et fait appliquer comporte cette clause : « Toute sorte de rixe est interdite ; il est interdit de proférer des menaces de mort, de blesser ou de mutiler. Aucun langage méchant ou grossier ne sera utilisé contre un quelconque employé ni contre des groupes d’employés ; blancs et gens de couleur ont droit à être bien traités aussi bien en actes qu’en paroles… ».

 

La protection de l’environnement va de pair avec le soin des employés. Sont tabous le braconnage des poissons, les tortues, les oiseaux…Je pourrais multiplier les anecdotes. Pour résumer ce parcours mythique qui rattache l’Auvergne volcanique aux îles tahitiennes, cet homme enracine des valeurs sur une terre d’adoption, qu’il a décidé de sauver de la rapacité des administrations, tant religieuses qu’internationales. La population, naguère anthropophage, lui est très dévouée jusqu’à sa mort en 1933, mais son œuvre, après quelques années, sera systématiquement détruite par les autorités coloniales britanniques qui reprendront pied sur les territoires. Emmanuel Rougier a édifié en Polynésie une sorte de royaume du prêtre Jean qui sombre l’oubli  après le décès du prêtre  réformateur, et dont le territoire sera même utilisé par le Royaume Uni pour des essais atomiques des années 1945 aux années 1964.

 

Le thème de l’île heureuse surgit encore en 1919, grâce à l’album littéraire mis en images par un jeune peintre, Édouard Léon Louis Warschawsky, dit Edy Legrand (1892-1970), dont il sera le seul ouvrage : Macao et Cosmage ou l’expérience du bonheur. Cet album à l’inspiration Art Déco, dont les planches avaient été commencées dès 1910, relate en couleurs le bonheur d’un couple qui vivait heureux sur son île déserte. Quand, un jour, la Civilisation, symbolisée par un navire international chargé de militaires et d’industriels, vint à leur rencontre… Publié par la prestigieuse Nouvelle Revue Française, Macao et Cosmage fut l'un des tout premiers albums à privilégier l'image, opérant ainsi une véritable révolution dans la conception du livre pour enfants. Puisant son inspiration dans la nostalgie rousseauiste du "bon sauvage", Edy-Legrand (1892-1970) offrait par cet essai le splendide témoignage d'un peintre engagé et annonçait la démarche des illustrateurs contemporains, dont ceux du Bauhaus. Au soir de sa vie, Edy-Legrand s'installe à "l'Îlet", près de Bonnieux, dans le massif du Luberon. L’album anticolonial sera redécouvert dans les années 1980 et réédité en 2000 et 2004 avec un plein succès.

 

En 1993, soit près d’un siècle plus tard, deux illustrateurs de la même région que Rougier, Paul Basselier et Franck Watel, commencent l’aventure dessinée Les Îles d’Auvergne, croquées dans le futur d’une région inondée, désormais parsemée d’îles volcaniques prospères. La saga désormais en cinq volumes[7], mythique et prospective, imagine des mondes où la forêt dialogue avec des peuples divers, rencontrés lors des escales. Le récit se continue jusqu’en 2017, au gré des aventures de l’explorateur scientifique qui la mène, Imago Sekoya. Le dessin est sobre, attentif à l’expérience hâtive des carnets de voyages, exécutés rapidement au crayon noir quand le héros a le temps de s’y adonner. Le lecteur hésite et se trouble dans cet espace-temps d’une narration qui entrelace la nostalgie du passé et la découverte d’un futur recomposé.

 

Aucun lien familial entre ces rêveurs d’îles lointaines, si ce n’est que, naguère, le grand-père imprimeur de Franck Watel édita les souvenirs de l’abbé Rougier, revenu quelques mois se ressourcer dans le Brivadois. Là encore, l’aventure îlienne recoupe à la fois l’utopie d’un gouvernement idéal à construire, la nostalgie de la sagesse aborigène et une attention extrême aux ressources de la végétation. L’imaginaire îlien est donc bien présent dans ces montagnes volcaniques  au travers de trajectoires hors normes qui ont pris les chemins du voyage pour créer des espaces de droit et de liberté dans des paysages préservés, qu’intuitivement leurs auteurs ressentent à la fois déshérités et familiers. Le scénographe Franck Watel organise au travers des épisodes de son ouvrage sans fin une réflexion philosophique du refuge, dont il fait également sienne le mode de vie : il aménage patiemment près du village de Vals le Chastel une maison dans les arbres, en flanc de montagne où il entretient des moutons, des chiens et l’imaginaire d’un vaisseau martien qui se serait échoué, quelque part dans le futur,  sur les contreforts du monde émergé,  en la sombre sapinière altiligérienne.

 

Entre les parcours réels de l’abbé Rougier et ceux, plus virtuels d’Imago Sekoya, nous retrouvons un imaginaire ethnographique fort qui correspond à une métamorphose en profondeur du voyageur. Cette sève que ces  hommes ont su réactiver est, ce me semble, le propre des territoires délaissés, attentifs à la rage de vivre que suppose la survie des îles et des montagnes. Le temps du futur se love dans les espaces restreints de l’île - montagne.

 

Plus avant, ces îles rêvées forment une pensée d’archipel, qui apprivoise désormais des mondes multiples. Repartons pour ce faire vers des îles occidentales : après la Polynésie,  devenue pour les romanciers une Lémurie mythique qui peine à se relier, les Antilles et l’arc caraïbe, forment promesse de langages. La littérature enrichit dans ces Antilles la francophonie dans ce qu’elle a de plus inventif. Cette promotion, cette promesse plutôt est tout entière reliée à la notion d’archipel. La Caraïbe et sa double approche archipélagique et de créolité. La Guyane, mosaïque de peuples premiers (aborigènes) et de populations déportées ou en fuite accueille régulièrement des flux  de migrants venus des îles voisines.

 

En 2003, L’imaginaire de l’archipel a suscité un remarquable ouvrage éponyme dirigé par Georges Voisset[8]. Cet imaginaire est toujours prégnant : en 2017, le futur président Macron dit que la Guyane est « une île », phrase reprise par les médias, jusqu’à que le géographe Emmanuel Lézy démontre que les Guyanes (française, hollandaise, anglaise), ces « pays des mille eaux », lieux de relégation et de paradis, peuvent être perçues comme un archipel détaché mythiquement du socle des Amériques.

 

L’archipel, dans sa possibilité de relier des îles différentes, d’organiser une circulation des possibles, convoque, avec les écrits de Melville, de Deleuze et des écrivains caribéens, l’espérance comme motif central de la tapisserie du destin. Selon Claude Dumoulé[9], l’Archipel, au contraire de l’île, n’a ni centre ni circonférence et ne relève d’aucune vérité.  Chaque point de vue y est un point de vie. L’archipel est un lieu d’expériences mouvantes qui se meut sur des vitesses et des temporalités différentes, qui refuse l’idée d’une vitesse rectiligne de l’Histoire que l’on associe au progrès. L’observateur attentif doit conjuguer pour reprendre un terme cinématographique le panoramique et le travelling, pour comprendre selon le terme de Melville des mondes apparemment flottants et irréels. L’Archipel suppose une combinatoire de multiplicités, faites de  rythmes et de mobilités constantes, à temps divers. L’archipel suppose l’errance enracinée des îles vagabondes réunies par des flux divers et symbolisée par le palétuvier, cet arbre rhizome aux racines maritimes, décrit à l’envi par le philosophe Gilles Deleuze. La babélisation  de l’archipel, au miroir des langues créoles et importées, est un véritable antidote à la paranoïa du point central.

 

En 1928, Raymond Queneau signait un poème intitulé L’archipel, qui chantonnait ainsi sa vision du monde : « L’Archipel est un bon vieux / Qui laissait ses diables d’enfants d’îles courir à la dérive / Mais lorsque l’une d’elles se perdit / Mangée par un méchant volcan / Alors il décréta la loi martiale… ».

 

Si la République française a laissé naviguer sa langue dans les îles, c’est parce qu’elle pense profondément à la nation comme continent et port d’attache. Il existe cependant, en parallèle, un passeport caribéen qui déploie autrement l’archipel des identités îliennes et des Guyanes continentales. La Communauté caribéenne (CARICOM soit en anglais Caribbean Community, Caribische Gemeenschap en néerlandais et en espagnol Comunidad del Caribe), est une organisation supranationale née en 1973, qui regroupe plusieurs États anglophones des Caraïbes, le Suriname néerlandophone et Haïti, à la fois francophone et créolophone. Sa langue officielle demeure l'anglais mais depuis 2011, le français est devenu également langue officielle grâce à l’insistance d’Haïti. Actuellement elle est composée de quinze États membres et de cinq membres associés, la majorité appartenant au Commonwealth. Les États membres sont Antigua-et-Barbuda, les Bahamas, la Barbade, Belize, la Dominique, Grenade, le Guyana, Haïti, la Jamaïque, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, le Suriname, et Trinité-et-Tobago. Les membres associés sont tous des territoires britanniques : Anguilla, Bermudes, Îles Caïmans, Îles Vierges britanniques, Îles Turks-et-Caïcos.

 

Ce détour par l’espace des archipels a fait des émules juridiques, brisant l’ancien tabou qui voulait qu’une île n’ait que deux choix : être rattachée, de gré ou de force, au continent ou vivre sa vie en solitaire, menacée par tous. Le dernier fait divers des îles Andaman confirme cette dichotomie mythique : le peuple des Sentinelles, le plus isolé de la planète (île North Andaman), cultive en effet depuis des siècles son existence en totale autarcie, refusant tout contact avec la civilisation moderne, à laquelle il est particulièrement hostile. En novembre 2018, il a tué un touriste américain, comme il avait résisté par les siècles passés aux Britanniques et aux Indiens (Hindous). À l’inverse de Macao & Cosmage, les sentinelles archaïques de la dernière île sauvage d’Andaman ont choisi de refuser le Progrès. Comment ne pas songer aux féroces Lestrygons décrits par Homère ? Il est vrai que l’Histoire peut leur donner raison : les îles Andaman, pays de « coupeurs de têtes » selon Marco Polo, ont été férocement conquises par les danois, les britanniques, les japonais puis les Indiens. Les Britanniques y avaient installé un des plus grands bagnes du monde dès le XIXème siècle.

 

Après la circumnavigation et les langues créoles, le droit est intervenu pour trouver une troisième voie de dialogue, celle des États archipels. Un État archipel est un État constitué entièrement par un ou plusieurs archipels, ensemble d'îles proches les unes des autres, comme l'Indonésie, le Japon, les Kiribati ou les Philippines. On en compte une quarantaine dans le monde, unis par des mers, des montagnes et des forêts aux origines communes. Le légendaire associé à la création du monde en religion shinto, signale que l’union des deux esprits fécondants a donné naissance aux huit îles japonaises. L’archipel est une famille nombreuse, dont les frères et les sœurs restent reliés.

 

Repenser l’île comme une espérance d’archipel a été la voie d’Homère puis des écrivains caribéens. Désormais l’expérience des origines montagnardes de l’île définit l’écriture comme une éruption volcanique. Ces images charriées au-delà des mers supposent une nostalgie de l’état sauvage dont la montagne, les côtes rocheuses et la forêt font écrin à des populations mystérieuses, espèces animales et végétales mêlées, dont les voyageurs n’ont pas fini de tisser leurs rêves. Mais la tapisserie séculaire ne se défait plus comme celle de Pénélope, car les îles s’entraident grâce aux archipels et le font savoir aux continents.

 

Notes

 

[1] Le poète Saint John Perse reçoit le prix Nobel de littérature en 1960 « pour l’envolée altière et la richesse imaginative de sa création poétique, qui donne un reflet visionnaire de l’heure présente ».

[2] Étonnants voyageurs provient d'un paragraphe d'un poème de Baudelaire (Le voyage) dédié à Maxime Du Camp : « Étonnants voyageurs ! Quelles nobles histoires / Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers ! / Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires, / Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers. / Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile ! / Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, / Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, / Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons. / Dites, qu'avez-vous vu ? ».

[3] L’historien Eugène Herpin (1860-1942), petit-fils de corsaire malouin, avait cette phrase profonde sur la légende, charité de l’Histoire, dans son ouvrage Au pays des légendes (1901).

[4] Cf. l’analyse de Germaine Tillion dans son célèbre ouvrage, Le harem et les cousins, 1966.

[5] Henri Bosco (1888-1976) est un romancier régionaliste français, très lu des années 1930 aux années 1960, qui a consacré plusieurs romans aux îles des eaux douces tels Le renard dans l’île, L’enfant et la rivière.

[6] Cf. l’ouvrage de Paul Boulagnon : Emmanuel Rougier, des isles d’Auvergne à l’Océanie (Fidji, Tahiti, Christmas, Éditions du Roure, 2002. Né à Paulhaguet, non loin de Lavaudieu, le médecin Paul Boulagnon est aussi un des pionniers du cinéma sous-marin en France.

[7] En parallèle à son activité professionnelle de scénographe, Franck Watel a imaginé et publié, en collaboration avec Paul Basselier, les carnets de voyage imaginaires d’Imago Sékoya. Il se désigne comme un archéologue du futur, car prétend-il, il ne fait que restaurer les documents qu’il découvre dans les soutes d’un vaisseau spatial « La Belle Étoile ». Les éditions WB récup ont ainsi édité "le Manuel pratique pour apprendre à voler", "Mars 2540", "Considérations pratiques sur la terraformation et la colonisation de Mars", "Nouvel Atlas de Mars", "L’arbre d’Isidis" (cahier marsien n°1), "Univers d’Excalidan, la guerre de l’eau" (cahier marsien n°2).

[8] Georges Voisset (direction), L’imaginaire de l’archipel, éditions Karthala, 2003. Cf. article remarquable de Claude Dumoulé. Consulter également Jacques Meunier, On dirait des îles, Flammarion, 1999.

[9] Ibidem sur l’article de Claude Dumoulé.

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