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    Fabio La Rocca (sous la direction de)
    M@gm@ vol.6 n.2 Mai-Août 2008

    ANTHROPOLOGIE VISUELLE DES MAL-LOGÉS DE LA PLACE DE LA RÉUNION (Paris 20ème arrondissement)



    Sylvaine Conord

    s.conord@ivry.cnrs.fr
    Maître de conférences en sociologie à l’université de Paris 10, Nanterre; Membre du Laboratoire d’anthropologie urbaine du CNRS (UPR 034).



    Photo (Introduction)
    © Sylvaine Conord
    Place de la Réunion, Paris 20ème, 1990


    Le quartier de la place de la Réunion, Paris, 20ème [1]: je ne connais encore rien de ses habitants, je marche dans les rues. Période de déambulation afin de m’imprégner de l’ambiance d’un lieu qui m’est étranger, l’appareil photo me permet d’enregistrer les premières impressions visuelles, les premières rencontres, l’espace tel qu’il est perçu la première fois. «Les yeux passent en général pour la source majeure d’informations que possède l’homme» écrit Edward T. Hall (Hall, 1971: 88). Se promener avec un appareil photographique professionnel en bandoulière attire l’attention, interroge les passants. Cela permet de tester les réactions, d’établir les premiers contacts de percevoir les difficultés d’insertion dans le milieu étudié. Une femme habillée d’un pagne traditionnel me lance d’un square: «Non, pas de photos!». D’autres personnes m’ont demandé si j’étais journaliste, touriste, assistante sociale, mais, à leur regard, je pouvais me demander si je n’étais pas perçue plutôt comme une enquêtrice de la police. Ce quartier dans les années 90 était considéré comme un lieu majoritairement populaire. Je le prends aujourd’hui comme exemple car il reste emblématique d’un Paris populaire en mutation. Cette étude est aussi toujours actuelle de par son sujet. La question des mal-logés en région parisienne n’est pas résolue: des milliers de foyers attendent l’attribution d’un logement décent après avoir déposé leur demande depuis de nombreuses années auprès des services publics, de nombreuses familles vivent en hôtel meublé. Au-delà d’une observation participante ce travail pose la question «d’une sociologie militante» qui prend parti à travers des témoignages et la participation active de l’observatrice aux diverses actions.

    Le quartier était en train de vivre une profonde mutation puisqu’un programme de rénovation entraînait la démolition de certains bâtiments et l’expulsion de ses habitants si ces derniers n’étaient pas légalement installés. Sur la place de la Réunion, on pouvait trouver un bar et un restaurant associatifs qui accueillaient les plus démunis, dans la rue des Vignoles, un bâtiment entier, au 67, occupé par un comité de défense des mal-logés et d’autres cafés. Les premières photographies représentaient des immeubles, des impasses: un espace dénué de toute présence humaine. Cette première approche permet de comprendre que dans le cadre d’une anthropologie visuelle photographique la photo ne peut être utilisée comme unique outil d’investigation. Ce qui m’intéressait dans cette recherche c’est le rapport de l’homme à son milieu, et non l’étude d’un milieu ou d’un espace isolé. Il fallait donc introduire ce milieu pour devenir une actrice à part entière. Ce projet corrobore la méthode de cinéastes-ethnologues comme Jean Rouch qui distingue trois moments dans sa démarche scientifique: «chercher, comprendre et réagir» (Rouch, 1979), trois moments qui correspondent aux comportements du «voir», du «regarder» et «d’être vus». Il note: «Pour l’anthropologue cinéaste, quelle découverte que cette marche lente qui l’introduit au cœur même d’un rituel ou d’une technique dont il devient l’observateur participant, risquant le faux pas, certes, mais voyant apparaître dans le viseur de sa caméra ce spectacle fantastique et fragile dont il est à la fois le seul spectateur, le metteur en scène et un acteur au même titre que ceux qu’il a filmés.» (Rouch, ivi: 9). Le photographe n’a pas en main le même instrument, son rapport au corps et à l’espace diffère, mais il connaît la même expérience d’imprégnation lente au milieu observé et les mêmes difficultés d’acceptation de sa personne et de son matériel de prise de vues. Néanmoins la photographie offre aussi la possibilité parfois d’une meilleure insertion lorsqu’elle devient objet d’échanges. Devant un café, un individu, surnommé Box, m’interpella pour que je le prenne en photo me demandant à quel prix. La prise de vues d’abord prétexte à la communication devenait l’objet d’un échange économique. Pour maintenir ce type de relation défini par le sujet lui-même je décidai de ne pas offrir la photo et d’accepter un remboursement des frais de tirage. Car le don peut être interprété de diverses manières. Dans son travail sur les sociétés à potlach Marcel Mauss montre que: «donner, c’est manifester sa supériorité, être plus, plus haut (magister); accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister)» (Mauss, 1968: 269-270). Dans le cas présent, il était juste de proposer un tarif bas qui ne risquait pas de biaiser le lien établi. D’autres expériences de terrain ont montré l’importance du positionnement de chacun par rapport aux échanges d’images (Conord, 2000). La photographie devient monnaie d’échanges dans des rapports qui demandent toujours à être définis au début de l’enquête.

    Ainsi, j’ai connu mon premier contact avec un habitant du quartier grâce à mon appareil photo qui a servi de prétexte au dialogue. Box, me demanda de le prendre en photo, puis il me proposa une visite des lieux. J’entrepris ce que j’appellerai plus tard une «trajectoire visuelle» dans le quartier accompagnée de Box et de son ami Hervé alors considérés comme mes guides. Les photographies prises au fur et à mesure de la visite exprimeront par l’ordre de progression des différentes étapes de ce parcours, les éléments choisis par ces habitants du quartier en vertu de la valeur qu’ils y attribuent. Les commentaires des deux guides sont notés dans le journal de terrain et on retiendra de cette expérience une ambiance, une manière de vivre les lieux: le mur d’une ancienne usine de chocolats couvert d’empreintes de mains réalisées lors de la dernière fête de la musique, des passages et impasses, des traces de squatts, un café, le Refuge, où les deux hommes avaient leurs habitudes, des joueurs de cartes dans un autre café, un restaurant associatif appelé Le ramasse miettes place de la Réunion, un terrain d’aventures pour les enfants du quartier (cf. photo n.1 et 2), une voiture deux chevaux abandonnée, de vieux objets qu’ils revendent aux puces.



    Photo n.1
    © Sylvaine Conord
    Jeux sur le terrain d’aventures, Paris 20ème




    Photo n.2
    © Sylvaine Conord
    Le terrain d’aventures, Paris 20ème


    Ainsi grâce à la prise de vues photographiques qui m’a introduite auprès de ces deux guides, j’ai pu découvrir la vie intense et diversifiée de ce quartier parisien à travers l’observation des espaces de jeux, des lieux de rencontre, des cafés, des restaurants, des objets abandonnés, des enfants, des badauds. Les premières impressions se vérifièrent au gré des rencontres sur le terrain, par la recherche incessante de visages, d’endroits, d’activités et de discours entendus, révélateurs des différents rapports existant à un même lieu d’habitation. Ces rapports sont relatifs à la situation sociale et familiale, le mode de vie, les origines sociales, le passé, la position politique. Henri Coing précise que «la différence culturelle n’est pas ici posée dans l’abstrait, entre deux classes et deux milieux, mais s’objective en des territoires distincts séparés par des frontières» (Coing, 1966 : 80-81). Cette notion de territorialisation est observable dans le quartier de la place de Réunion par l’inscription dans l’espace de divers locaux rassemblant des groupes sous diverses formes (cafés, associations, comités, syndicat).

    Les divers cafés (Le bar des îles, Le bar de l’amitié, Chez Ange, Le refuge) jouent un grand rôle dans la formation informelle de petites unités ou réseaux de relation. Mes divers interlocuteurs me donnaient souvent rendez-vous dans ces établissements. Les regards interrogateurs, la méfiance dans les échanges confirmaient mon intrusion parfois difficile dans un milieu où tout le monde se connaît. Mes premiers contacts suffisaient à me faire davantage accepter. Les habitants se rassemblent aussi à travers des structures plus formelles autour d’une activité culturelle (Flamenco, association de motards, association de recherche sur les enfants et leur environnement) ou d’une action collective (association de quartier, la Confédération Nationale du travail CNT, le comité des mal-logés). En vue de ma problématique, je décidai d’entrer en contact avec les groupes à vocation militante. La CNT, organisation anarcho-syndicaliste dont le siège est au 33 rue des Vignoles, en faisait partie. Elle était située à proximité des locaux du comité des mal-logés que certains de ses militants fréquentaient. La co-existence de divers groupes sociaux dans la même rue crée un réseau de relation complexe. Si certains restaient complètement isolés comme les motards, les autres se retrouvent pour des actions collectives ou lors de fêtes organisées par la CNT ou le comité. Le bar associatif La mouette rieuse était aussi un lieu de rencontres important. En fin de semaine, les habitués venaient y écouter des poètes, des musiciens et divers artistes connus ou inconnus. C’était un endroit où l’on échangeait facilement des paroles mais aussi un lieu de résistance lorsque les mal-logés du quartier ont été expulsés. La visite du «club des anciens de Charonne», association de personnes âgée située vers la porte de Montreuil à l’extérieur du périmètre de la place de la réunion a suffi pour comprendre que ce quartier peut être perçu de multiples manières. Le président de l’association me raconta que dans les petites impasses nombreuses vivait autrefois une famille de portugais avec des poules, un mouton et qu’il était réveillé par le chant du coq. Mais il déplorait les changements récents et une résidente ajouta qu’elle craignait maintenant de se promener seule le soir dans la rue des Haies. Ainsi, un sentiment d’insécurité co-existait avec le développement de modes de sociabilité particuliers. Je fréquentais le quartier très régulièrement pendant un an, mais je n’y résidais pas. Néanmoins mes observations me conduisirent à penser que la diversité sociale de ces lieux n’entraînait pas de véritables conflits, juste quelques différends.

    La fonction de mémorisation de la photographie avait permis d’enregistrer toutes les étapes de la découverte du quartier, des premières prises de contact. Je m’intéressai plus particulièrement par la suite à la couche de la population que l’on appelle les mal-logés. Une définition didactique de cette catégorie d’individus s’appuie sur des critères dits objectifs tels que l’insalubrité des lieux d’habitation, le surpeuplement, l’absence de sanitaire, la qualité de l’insonorisation, les fenêtres étroites, le mauvais état général de l’immeuble. On s’aperçoit que ces critères sont limités car établis en fonction d’une norme du confort, qui ne prend en compte qu’un espace intérieur. Hors cette norme est elle-même déterminée par un cadre de référence culturelle, parfois différent de l’origine sociale des personnes concernées. L’approche anthropologique va s’intéresser aux critères subjectifs des modes de vie observés. Ces critères prennent en compte les comportements, les relations, les parcours individuels, la projection dans l’avenir, les rapports à l’espace intérieur mais aussi extérieur, la dynamique des groupes et les interactions entre ces éléments. Cette démarche rend difficile une définition précise des mal-logés à l’image même de la complexité d’une organisation humaine. J’ai donc classé de manière arbitraire les différentes catégories de mal-logés rencontrés. La photographie va servir de transcription de la réalité avec son caractère subjectif puisqu’un cadre correspond toujours à un hors-cadre, ce que la photo ne montre pas. Elle apporte cependant au lecteur des indices immédiats de l’espace extérieur ou intérieur des divers cadres de vie. Par ailleurs une multitude de détails quant à la tenue vestimentaire, au visage, au corps, à l’attitude, au regard sont révélés instantanément. La réalisation d’entretiens ouverts vient compléter ce corpus d’images et retenir des éléments éclairant sur le hors-cadre. L’anthropologue reconnaît en premier lieu les mal-logés reconnus par les pouvoirs publics: les personnes âgées habitant des immeubles insalubres, les occupants des hôtels meublés dont certains sont placés par la Mairie, les sans logis appelés par l’administration les sans domicile fixe. Puis on trouve les mal-logés illégaux. Cette catégorie regroupe des individus en situation irrégulière, sans papiers ou occupant des logements appelés squatt. L’un d’entre eux me dit: «Je n’aime pas ce mot de squatteur; il désigne à l’origine les pionniers aux Etats-Unis qui s’installent sur des terres inexploitées. Rien à voir avec nous, on est prêt à payer un loyer abordable.» Leur sort est tôt ou tard l’expulsion sans relogement. Cette situation était à l’origine d’un regroupement autour d’une action commune au sein du comité de défense des mal-logés que j’allai rencontrer. On y retrouve des familles françaises, des familles immigrées (cf. photo n.3) dont quelques travailleurs smicards (cf. photo n.4), des chômeurs longue durée, des jeunes se définissant «en galère», divers marginaux. L’un de ces derniers témoigna: «Je passe. Je me cache… Personne ne sait que je suis là. Je suis recherché, je suis contestataire. D’ailleurs je n’aime pas les questions, qu’on prenne l’individu, qu’on le dissèque (…) Je faisais partie d’un groupement «Capital et Marx» sous De Gaulle.»



    Photo n.3
    © Sylvaine Conord
    Militant du comité de défense des mal-logés d’origine algérienne lors d’une « réquisition », Champigny




    Photo n.4
    © Sylvaine Conord
    Ouvrier militant du comité de défense des mal-logés


    Hervé, lui, habitait dans un hôtel meublé de la place de la Réunion une chambre de moins de 10m2, le lavabo et les sanitaires sur le palier. Souffrant de problèmes liés à l’alcool, il séjournait régulièrement en hôpital psychiatrique et avait été mis sous tutelle. Comment le représenter? J’ai choisi de le photographier souriant assis sur son lit sans montrer les bouteilles vides jonchant le sol de sa chambre. Deux lois élaborées en anthropologie visuelle cinématographique sont applicables au domaine de la photographie. La loi d’exclusion: montrer une chose c’est en cacher une autre. Et la loi d’encombrement: montrer une chose c’est en montrer une autre simultanément (France de, 1982). Le cadrage délimite les limites de l’image, de la chose montrée et résulte des choix techniques et esthétiques du photographe, de son interprétation du réel. De même la lecture de l’image dépend de référents culturels et de la sensibilité de chacun. Même si le portrait photographique d’Hervé [2] dispense d’une description détaillée de la chambre et de son décor, elle ne nous apporte pas les éléments nécessaires à la compréhension de l’origine sociale et l’identité de la personne photographiée. Ainsi le recours à la parole nous permit-il d’apprendre que les dessins abstraits accrochés au mur avaient été réalisés par l’une des deux sœurs d’Hervé et que d’autres avaient été copiés par lui-même. La photo centrale d’un homme portant une casquette représentait son père. On comprend mieux comment intervient la qualité de la relation entre l’observatrice et le sujet. J’avais choisi le cadrage le moins misérabiliste pour la personne et je le complétai par un commentaire pour expliquer la situation réelle d’Hervé. C’est aussi grâce à une lente acceptation que j’ai pu rencontrer ce personnage à son domicile après six mois de rendez-vous dans les cafés. Le décor de sa chambre évoluait en fonction de ses différents états. Plus tard je retrouvai sur son mur la photo que j’avais réalisée. Il me dit: «Ma piaule c’est mon monde, il n’y a que là que je suis bien.» Peut-on alors le considérer comme mal-logé?

    L’attachement au lieu représente un critère subjectif que les études statistiques ne prennent pas en compte. L’observation du quartier, du terrain d’aventures et des rendez-vous au coin des cafés nous aide à mieux comprendre cette manière vraiment humaine de vivre dans des cadres inhumains. Henri Coing (1966) voit dans l’attachement au quartier un facteur de cohésion sociale. Or le contexte de son travail est celui d’un quartier ouvrier des années 60. Cette hypothèse n’était pas entièrement vérifiée place de la Réunion, car le danger consisterait à généraliser des particularismes liés à quelques individus isolés. Cependant, ce lien social existait réellement comme en témoignaient les activités d’une association, Idée Réunion. Les activités de cette association étaient orientées autour de l’idée du développement d’une vie de quartier et des relations privilégiées de proximité et se distinguaient nettement de celles du comité de défense des mal-logés à vocation militante.

    Ainsi, une même volonté d’amélioration des conditions de logement prenait-elle des formes différentes suivant les groupes engagés et l’idée qu’ils s’en font. La charte du comité de défense des mal-logés définissait un logement décent comme spacieux, proche du lieu de travail, dont le loyer n’excède pas 20% du salaire. Ce comité serait née de l’affaire de squatts incendiés dans le quartier par des fascistes d’après un interviewé; il y a eu un grand mouvement collectif et les participants ont constitué un comité pour régler le problème à long terme. Après ces incendies criminels il y a eu l’association Logement d’abord, puis en février 1987 c’est la naissance du comité des mal-logés. A ma connaissance, ce comité n’existe plus à l’heure actuelle; il a été remplacé par le DAL (Droit au logement). La possibilité de prendre des photographies fut le principal moyen de m’intégrer au sein du comité. Les activités militantes de cette association de défense impliquaient une participation active. L’acceptation de ma présence lors des réunions ne fut pas aisée. Grâce à une amie, je pensais connaître une personne qui aurait pu être mon informateur. Chez lui, il me parlait sans retenue du comité, de son organisation, des dates et lieux de réunions. Mais sur le terrain il ne voulut pas jouer ce rôle d’intermédiaire et ne se présentait pas à nos rendez-vous. Mon passage dans les premières réunions était alors mal perçu: «On n’est pas des singes! Vous êtes tous pareils les journalistes, les universitaires, ils viennent et ils repartent. Ici, tout le monde doit participer.» Les militants étaient méfiants, ils redoutaient l’observation de leurs activités par des policiers en civil. L’idée est venue de leur proposer des clichés de leurs diverses actions (manifestations, réquisitions populaires, procès, résistances à l’expulsion) qui pourraient être ensuite utilisés pour leur journal et la presse régionale. Finalement ils furent très intéressés par cette proposition ainsi que par mon passé de reporter photographe et me donnèrent rendez-vous pour une action de «réquisition». Cela consistait à investir des logements du parc locatif public repérés comme vacants, pour y placer des familles qui réglaient ensuite régulièrement le montant de leurs loyers mensuels. La prise de vues m’avait permis d’avoir un rôle, d’obtenir une justification de ma présence sur le terrain. Pour une «réquisition», le rendez-vous a lieu de bonne heure le matin à la sortie d’une gare ou d’un métro. L’adresse exacte de l’immeuble n’était connue que par une petite minorité des militants. Quand le groupe était suffisamment important (100 à 200 personnes) il se dirigeait vers le lieu à investir. Puis les uns ouvraient les portes pendant que les autres surveillaient l’entrée; une banderole indiquant l’origine de l’action était mise en place. Les familles investissaient leurs nouveaux logements (cf. photo n.5, 7).



    Photo n.5
    © Sylvaine Conord
    Famille d’origine africaine lors d’une « réquisition », Paris 19ème




    Photo n.7
    © Sylvaine Conord
    Maliens installés dans un appartement réquisitionné, Paris 19ème


    Les femmes d’origine africaine se retrouvaient entre elles, appréciaient le nouveau confort, s’installaient sur le sol, donnaient le sein à leur enfant, et rien ne semblait perturber leurs habitudes. Emmaüs contribuait aux actions en apportant des matelas. Les enfants profitaient de leur nouvel espace de jeux (cf. photo n.6).



    Photo n.6
    © Sylvaine Conord
    Jeux d’enfants à la suite d’une action collective pour un relogement, Champigny


    Plusieurs militants restèrent garder l’immeuble deux, trois jours le temps de vérifier que les autorités n’envisageaient pas une intervention musclée. Parfois le dialogue est envisageable comme à Champigny avec un élu communiste. Mais d’autres fois les négociations sont plus difficiles comme dans le 19ème où des personnes de la sécurité avec des chiens muselés sont intervenus. Le résultat de l’opération se décide les jours suivants. Soit, comme à Champigny, les nouveaux résidents peuvent se maintenir dans le logement en attente d’une décision, soit comme dans le 19ème on ne leur laisse pas la possibilité de rester. Trente cinq immeubles avaient été réquisitionnés de cette manière par le comité de défense des mal-logés. De l’observation participante, j’avais franchi le pas vers une observation militante puisque je prenais part aux diverses actions et que mes photos servaient à la diffusion des informations concernant le comité. Néanmoins par la tenue de mon journal de terrain et la réalisation d’entretiens, je gardais la bonne distance et je continuais à réaliser plusieurs genres photographiques : documentaire, portrait, paysages urbains.

    Le 2 mai 1990, au petit matin, les CRS, gardes mobiles et policiers quadrillèrent le quartier expulsant par la force les 48 familles habitant le 67 rue des Vignoles (siège du comité) et le 92 rue de la Fontaine aux rois. Après une évacuation rapide et brutale, les immeubles furent murés (cf. photo n.8).



    Photo n.8
    © Sylvaine Conord
    Fermeture du local de comité de défense, 67 rue des Vignoles, Paris 20ème, suite à une intervention policière, 1990


    Le comité organisa alors la lutte qui prit la forme de résistance face à cette situation extrême. Avec l’aide d’Emmaüs les militants installèrent des tentes, un coin cuisine et un sanitaire dans le square au milieu de la place de la Réunion pour un camping provisoire des familles expulsées (cf. photo n.9 et 10).



    Photo n.9
    © Sylvaine Conord
    Place de la Réunion occupée par les mal-logés, 1990




    Photo n.10
    © Sylvaine Conord
    La vie quotidienne lors de l’occupation de la place de la Réunion, 1990


    La mouette rieuse (le bar associatif), se transforma en réserve de nourriture et lieu de réunion. La place de la Réunion auparavant inconnue fut à la une de l’actualité et devint un lieu emblématique où étaient organisés des forums ouverts à tous et des repas de solidarité. Une télévision fut installée pour visionner les journaux télévisés. Les CRS quittèrent les lieux vint ensuite le temps de l’attente pour un relogement selon les règles édictées par le comité. En septembre 1990 il restait encore deux familles dans la rue. Ainsi, pour la première fois depuis le début de l’enquête, j’avais ressenti un climat de violence. D’après les membres du comité trente cinq personnes auraient été blessées en raison des heurts avec les CRS. Une méfiance accentuée donnait le ton de l’atmosphère qui régna dans l’arrondissement à la suite de cette intervention policière.

    L’enjeu était et reste actuellement de taille puisqu’il s’agit d’observer les grandes mutations de notre capitale et du devenir des quartiers populaires. La région île de France vit une crise du logement grave qui touche particulièrement les couches sociales les plus démunies. Par rapport à cette enquête, mes choix méthodologiques basés sur une écoute attentive de discours informels, la réalisation d’entretiens et la prise de vues photographique m’a permis, malgré les difficultés de mise à distance, de mieux comprendre les groupes, les individus et les relations des uns avec les autres. Il en est ainsi pour le comité des mal-logés qui nous apparaissait de l’extérieur comme un groupe très uni. Au fil de l’étude, nous découvrîmes que si les membres étaient unis dans la lutte, ils ne l’étaient pas forcément d’un point de vue idéologique. L’observation de ces divergences m’apporta des éléments de compréhension essentiels pour interpréter la complexité d’une organisation humaine mobilisée autour du problème des mal-logés. La photographie m’a aidé pour une mémorisation visuelle de certains aspects de cette réalité. Elle m’a servi, de par ses multiples fonctions, comme outil de découverte puis d’investigation, comme moyen d’insertion dans le milieu et comme témoignage d’indices de la vie sociale visibles par le lecteur immédiatement.

    En septembre 1990 les travaux de démolition d’une partie du quartier continuèrent. Le terrain d’aventures fut détruit et l’usine de chocolats n’a pas résisté à l’action des bulldozers. Plusieurs sans logis se sont installés dans le square pour voir le spectacle (cf. photo n.11). Les débris sont ceux des espaces de liberté, d’une société de rencontres, de diversité. Les mal-logés parisiens sont encore très nombreux à s’organiser pour obtenir un logement décent dans notre capitale [3].



    Photo n.11
    © Sylvaine Conord
    Sans logis face à la destruction d’une usine, Paris 20ème



    NOTES

    1] Je me suis inspirée pour cet article d’un travail universitaire dirigé par Carmen Bernand et Renée Vigneron, université de Paris 10, Nanterre, 1991.
    2] Sans autorisation explicite, j’ai décidé de ne pas présenter la photographie d’Hervé ici. Les droits sur l’image font partie des contraintes de l’anthropologue-photographe contemporain.
    3] Seule une petite partie du corpus photographique est présentée ici.


    BIBLIOGRAPHIE

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    Conord Sylvaine, 2006, "La photographie à usage scientifique: le journal de terrain visuel", in Federica Tamarozzi, David Porporato (sous la dir. de), Ogeti immagini, Espereienze di ricerca ethnoanthropologica, Italie, Omega eidzioni : 177-196.
    Conord Sylvaine, 2002, "Le choix de l’image en anthropologie", Ethnographiques.org (revue scientifique en ligne), universités de Franche-Comté (Laboratoire de sociologie et d'anthropologie), et de Neuchâtel (Institut d'ethnologie), 2
    http://www.ethnographiques.org/documents/article/arConord.html
    Conord Sylvaine, 2000, "On va t'apprendre à faire des affaires ..." Echanges et négoces entre une anthropologue-photographe et des Juives tunisiennes de Belleville", Paris, Journal des anthropologues, Questions d'optiques. Aperçus sur les relations entre la photographie et les sciences sociales, Association Française des Anthropologues - Maison des Sciences de l'Homme, 80-81: 91-116.
    France Claudine de, 1982, Cinéma et anthropologie, Paris, MSH.
    Hall Edward T., 1971, La dimension cachée, Paris, le Seuil.
    Mauss Marcel, 1968, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF.
    Rouch Jean, 1979, «La caméra et les hommes», Cahiers de l’homme, Pour une anthropologie visuelle, Mouton éditeur: 53-71.
    Young Michael, Peter Willmott (trad. de l’anglais Anne Gottman, Bernard d'Hellencourt), 1983, Le village dans la ville, Paris, Centre Georges Pompidou, CCI.


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