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  • Santé mentale et imaginaire social à l'âge de l'inclusion sociale
    Orazio Maria Valastro (sous la direction de)
    M@gm@ vol.4 n.4 Octobre-Décembre 2006

    IL VALORE DEL MITO E DELLA PAROLA NELLA STRUTTURAZIONE DELL'ORDINE INTERIORE


    Mabel Franzone

    mabel.franzone@wanadoo.fr
    Doctorat en Langue Espagnole, Université de Censier, Paris III; Diplôme d’Etudes Approfondis Latino-Américaines IHEAL, Paris III; Maîtrise Etudes Latino-Américaines IHEAL, Paris III; depuis 2002 membre de l’Institut International de Littérature Ibéro-Américaine IILI-Pittsburgh, depuis 1993 membre du Centre d’Etudes sur l’Actuel et le Quotidien CEAQ, Paris V, et du Centre de Recherches Interdisciplinaires sur la Culture et le Civilisations Hispano-Américaines.

    A ma soeur Mary et à mon amie Brigitte - folles d’amour - in memoriam. A elles à qui je n’ai pas su donner l’aide ni le soutien dont elles avaient besoin.

    Penser la folie autrement

    Notre choix étant en effet de placer cet article sous le signe de l’espoir, une manière d’évoquer la folie qui sorte des schémas d’exclusion et de honte véhiculés par la Modernité européenne. En effet, il suffit de lire Michel Foucault et son Histoire de la folie à l’âge classique (Foucault, 1972) pour prendre la mesure de l’horreur qu’il doit y avoir à vivre considéré comme «fou». Foucault en rend très bien compte: le ton est donné dès le premier paragraphe du premier chapitre, où il explique comment le rôle joué par la lèpre au Moyen Age le fut ensuite par la folie, c’est-à-dire par l’exclusion (Foucault, 1972, p. 13). Une expérience personnelle me laisse à penser que rien n’a changé: il m’est arrivé de devoir accompagner une amie à l’hôpital Sainte Anne de Paris. Elle se trouvait en instance de divorce. Logiquement elle présentait certains symptômes de «dépression», de coupures avec la «réalité», envies de mourir, indifférence pour son entourage car trop centrée sur son chagrin, sur sa rupture. Cela est bien connu: la situation de séparation s’accompagne de pulsions de mort, et la rupture est telle qu’il semble que l’on endure toutes les souffrances du monde. Pour les uns, le mal-être est plutôt physique et mental, pour les autres le mental prend des proportions inusitées. Mais nous devons tenir compte du fait que le mal est avant tout affectif, et par conséquent très difficile à canaliser.

    A l’hôpital, on nous donna deux solutions: ou on la laissait là «sur le champ» pour la gaver de médicaments, ou elle donnait le téléphone de son mari pour que l’équipe médicale puisse lui demander l’autorisation de l’interner. La laisser interner, abrutie par des remèdes de cheval, qui en fait ne tranquillisent en rien mais laissent le sujet sans réaction, habité d’hallucinations, d’une soif inextinguible et de cauchemars sans fin. C’est-à-dire lorsque l’être est embarqué sur le chemin du non-être. On nous donnait deux possibilités, les deux coercitives et avec un seul et même résultat: l’enfermement. Ce que Foucault lui-même appelle «surveiller et juger». Je dus me porter garante pour mon amie, signer un papier tandis qu’elle-même signait une «décharge». Cela fait quatre ans de cela et encore aujourd’hui nous en rions, heureuses qu’elle ait pu se «sauver». Et il ne s’agit pas d’un cas isolé, j’entends souvent des gens dire en plaisantant qu’ils ont peur d’aller à l’hôpital lorsqu’ils sont dépressifs ou déprimés.

    Le système des hôpitaux psychiatriques était identique en Argentine. Ma soeur, dépressive à la suite d’un chagrin d’amour, dut s’échapper pour éviter les électrochocs. Je me souviens qu’elle arriva un jour en chemise de nuit à la maison, après avoir traversé avec des habits intimes toute notre petite ville ultra bourgeoise. C’en était plus qu’assez pour qu’elle devienne la bête noire de la société figée de cette province oligarchique. On lui reprochait d’être «anormale», de ne «pas se contrôler», de ne pas se comporter comme «une personne sensée», de ne «pas comprendre son mari», de ne pas accepter la «réalité».

    Et c’est autour de ce concept de réalité que tout se joue: la liberté et la normalité. En effet, la difficulté que nous trouvons à séparer nettement raison et folie réside dans l’ambiguïté qui recouvre le terme «réalité». La folie, dit-on, se révèle lorsque celui que l’on considère comme malade sort de la réalité. Il vit en dehors d’elle, en nourrissant des visions ou des fictions, ses paroles deviennent un délire sortant des «rails» de l’objectivité «saine» (Tribolet, 2005, p. 5). Mais très souvent la folie s’accompagne d’une très grande intelligence et d’une hypersensibilité. Certes le terme «intelligence» se heurte aux mêmes difficulté que la fameuse «réalité» pour être définie. Ma soeur, psychologue de formation, révéla disposer d’une logique mathématique avancée, et lors de ses dernières années d’université, un épistémologue en fit son assistante de cours. C’est tout ce que je puis dire eu égard à son intelligence.

    Parfois je me demande si tout ne tourne pas autour de ces deux mots. Je reprendrai ici une thématique propre au contemporain, celle d’un possible retour des vieilles traditions et des vieux paramètres culturels, pour découvrir d’autres pensées sur la folie. C’est-à-dire invoquer une unicité, terme porteur en lui-même d’une pluralité de voix unies peut-être par quelque chose qui transcende, quelque chose d’au-delà de la raison propre à la pensée «unique». Explorer d’autres types de pensées aurait le mérite de tenter de comprendre et d’écouter d’abord le discours de la folie, en faisant reculer le plus loin possible les limites de la psyché, en s’engageant sur les voies inexplorées de l’âme. Voir, en somme, le «malade» comme une totalité, en respectant le grand mystère de l’être avec ce qu’il a de transcendant et d’incompréhensible. Les mystères de l’âme humaine sont insondables.

    Le délire

    Serge Tribolet [1] nous rappelle que, pour le sens commun, le délire est quelque chose d’insensé, dénué de raison. La définition psychiatrique est autre: «trouble du contenu de la pensée». Les idées délirantes sont décrites comme des idées fausses et sans fondement auxquelles le malade prête une foi absolue «non soumises à la preuve et à la démonstration, non rectificables par le raisonnement». Les idées délirantes sont générées ou maintenues par des mécanismes psychiques qui constituent diverses modalités d’appréhension de la réalité. Ces mécanismes du délire sont l’interprétation, l’hallucination, l’imagination. En fonction de la prédominance de l’un ou l’autre de ces mécanismes, la psychiatrie distingue les délires d’interprétation (paranoïa), les délires imaginatifs (paraphrénie) et les délires d’hallucination (schizophrénies). Un délire peut apparaître au cours de nombreuses situations psychologiques, maladies psychiatriques ou maladies d’origine organique. Dans les derniers cas, les principaux symptômes sont visuels sous la forme d’hallucinations. Le patient voit des personnages, des animaux, des créatures venues de nulle part, qu’elles soient mythologiques, féeriques et mêmes hybrides. Je me demande alors où l’on situe les cas qui ont marqué les lettres, tels ceux relevés par Jorge Luis Borges dans son Libro de los Seres Imaginarios (Borges, Guerrero, 1983). Là sont cités «un animal rêvé par Kafka», «les anges de Swedenborg», le monstre Achéron «vu» par le jeune Tundal, les anges de la vision d’Ezequiel de la Bible, etc. La liste est longue et a la vertu d’inclure vision et révélation comme paramètres de connaissance, car elle présente avec le même statut au coeur de l’imaginaire des êtres des mythologies du monde entier et ceux engendrés par des individus, c’est-à-dire ceux produits par l’inconscient collectif et par l’inconscient individuel. Je me demande ce qu’il nous reste de Gérard de Nerval ou d’Antonin Artaud et même d’Augusto Strindberg ou de César Vallejo. La liste de ceux qui écrivirent et souffrirent sous l’impulsion de la paranoïa géniale du divin est trop longue.

    Ces encadrements de la folie ne font qu’éloigner les manifestations lointaines de la sacro-sainte raison. Beaucoup d’entre nous avons déjà eu et avons des hallucinations, des visions et une certaine dose de paranoïa. Plus pertinent est le traitement de l’hallucination donné par les philosophes de l’Antiquité grecque qui ne la réduisent pas à un simple symptôme de la maladie mentale, sans pour autant la confondre avec une déficience de perception, deux erreurs de la psychiatrie classique (Tribolet, 2005, p. 14). En effet, les Grecs parlaient de manie et, au cours du Moyen Age et de la Renaissance, les philosophes n’hésitaient pas à parler de folie. C’est lorsque cette folie est exclue du champ de la médecine que l’on commence à parler de maladie mentale. Le concept de schizophrénie fut proposé en 1908 pour remplacer celui de démence précoce utilisée au XIXe siècle. Son origine étymologique est le terme grec schizein - séparer- et phrên - esprit. Lorsque est introduit en 1952 l’usage de neuroleptiques, remèdes utilisés pour la schizophrénie, les théories biologiques proposent des arguments en faveur des perturbations de la neurotransmission cérébrale. La génétique cherche dans les gènes les causes de certains types de schizophrénie. Cela est intéressant parce que les chromosomes de l’ADN de tous les êtres vivants sont identiques à la différence près que, chez l’être humain, il y aurait un petit segment qu’on ne trouve que chez lui dans lequel résiderait le grand mystère de la schizophrénie qui, elle, est exclusivement humaine (Tribolet, 2005, p. 14). Au fil des époques et en des géographies différentes, on a tenté de donner une définition au terme de folie ou de maladie mentale ou schizophrénie et aucune des théories élaborées, chacune dotée de son propre traitement, n’a réussi à savoir exactement ce que c’était. Ces doutes ont toujours été exprimés en littérature, la phantasia étant le terrain d’expression de doutes et de fautes. Nous en avons un bel exemple avec le conte du Brésilien, Bahianais, Joachim Machado de Assis, «L’Aliéniste» (Machado De Assis, 1962). Ecrit en 1882 et inclus dans l’ouvrage Papeis Avulsos, ce conte s’inscrit dans la période la plus rigide de la psychiatrie, au XXe siècle.

    Le personnage principal en est don Simao Bacamarte, docteur dédié à la recherche scientifique désireux d’étudier profondément la folie à ses différents stades - en établissant une classification. Il s’exprimera en ces termes «la raison cache la folie, donc, il faut la dévoiler, marquer les limites entre l’une et l’autre, pour guérir l’une et pour protéger l’autre.» Ou bien encore il dira de lui-même: «homme de science, et de science uniquement, rien en dehors de la science ne pouvait l’attendre.» (Machado De Assis, 1962, p. 37). C’est un récit sur l’aliéniste - non sur l’aliénation - et sur la sincérité du scientifique s’interrogeant sans cesse sur le sens des définitions et leur application. Examinons d’un peu plus près ce conte.

    Après avoir effectué des études de médecine en Europe, Simao Bacamarte s’installe dans la ville imaginaire d’Itaguai dans un Brésil suspendu dans le temps. A quarante ans, c’est un passionné des phénomènes psychiques et il souhaite travailler pour «la vérité de l’âme». Il fonde la Maison Verte ou asile de fous et décide d’y enfermer tous ceux qu’il considère comme malades mentaux. Le projet suscite tout d’abord la curiosité dans tout le pays puis provoque une immense résistance. L’idée d’enfermer les fous et de les faire vivre sous le même toit est prise comme une «folie», un symptôme de démence. Il devient alors «l’aliéniste», celui qui conduit les autres à l’asile, le dépositaire psychique de ses compatriotes, qu’il déclare fous ou sains d’esprit selon sa propre appréciation. Parmi les premiers «enfermés», il y aura «deux fous par amour», ainsi qu’un certain Costa qui, ayant hérité d’une immense fortune, se met à la dilapider soit en prêtant à tout un chacun soit en faisant des cadeaux aux nécessiteux. Puis c’est le tour des inconstants, des poètes aux idées bizarres et sublimes, des superstitieux et des hallucinés, des ambitieux, des paresseux, des fous de travail, etc. Ce récit suscita en moi la même sensation que lorsque je consultai pour la première fois un dictionnaire de psychiatrie: je trouvais en moi tous les symptômes de toutes les maladies. Voyons comment évolue l’aliéniste de Machado de Assis.

    Bacamarte, constatant que de tels enfermements n’étaient pas si opportuns - ayant en effet mis en réclusion toute la ville sans arriver au fond du problème - décide de changer de théorie et d’appliquer le contraire de la précédente. Sera considéré comme normal le déséquilibre des facultés, l’anormal étant l’équilibre et sa poursuite. Il enferme alors les «normaux», les «soigne» et les laisse en liberté. Il se demande alors si le fou ne serait pas lui-même, et s’enferme (d’où son honnêteté) seul dans la Maison Verte avec sa science et sa folie. Il y mourra, isolé de tous, sans avoir réussi à savoir où était la vérité de la science. Nous trouvons chez Machado de Assis l’homme insolent et rebelle, exprimant à travers ses écrits une profonde mélancolie. Il laisse planer un léger scepticisme de fond, par le biais duquel il lancera un défi au pouvoir, stigmatisant le dogmatisme scientifique et médical, dénonçant l’hypocrisie, le cynisme et l’opportunisme des «notables». Chez l’un de ses personnages, le barbier, l’on trouvera, le moment d’une réflexion, l’obscure attraction pour le pouvoir contenue dans l’âme humaine et tout ce que véhicule dans notre représentation un asile de fous: «c’est à cet instant décisif que le barbier sentit poindre en lui l’ambition du pouvoir; il lui apparut alors qu’en détruisant la Maison Verte en réduisant à néant l’influence de l’aliéniste, il arriverait à prendre la haute main au sein du conseil municipal» (Machado De Assis, 1962, p. 63). En effet, cette Maison Verte était l’image du pouvoir, celui de déclarer les habitants d’une ville comme de véritables citoyens ou comme des incapables. Et ce qui est mis en question est en fait l’être humain dans sa totalité. Les hommes apparaissent comme un genre méprisable n’agissant que selon le pouvoir qui leur a été concédé. Ainsi, l’honnête aliéniste se présente t’il comme l’unique idéaliste.

    S’il est quelque chose à retenir de ce conte qui, par ailleurs, dépasse toute mode, toute époque, c’est la quête sincère - et presque tendre et innocente - du sens de la folie par ce médecin. C’est aussi l’avertissement du danger qu’il y a à traiter la folie comme quelque chose de collectif. L’angle de vue nous semble juste, car le diagnostic de la folie et le traitement édicté dépendent exclusivement des penseurs qui détiennent le pouvoir. Pour autant on ne peut malheureusement pas nier qu’il existe un certain type de malades dans toute leur singularité et leur monstruosité dramatiques. Mais la folie et les masques qu’elle prend - schizophrénie, paranoïa, ou tout autre dénomination - dépend d’écoles et de chapelles.

    Comme nous sommes loin du cas des Quakers de l’Angleterre du XVII siècle cités par Michel Foucault. Leur vision des choses : «Nous ne donnons point d’argent à des hommes vêtus de noir pour assister nos pauvres, pour enterrer nos morts, pour prêcher nos fidèles: ces saints emplois nous sont trop chers pour nous en décharger sur des autres.» [2] Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de prendre en charge de façon communautaire toutes nos tragédies en tant qu’êtres humains. Non pas de vivre dans un univers aseptisé dans lequel rien ne viendrait déranger notre ordre sacro-saint, nos occupations quotidiennes, notre travail vénéré. Il y eut une époque où les enterrements se faisaient chez soi. En Amérique latine, il en fut ainsi jusque vers les années soixante-dix. Après le coup d’Etat [3], nous nous sommes mis à faire comme les pays «développés» croyant que là était le bonheur, le progrès. En réalité, nous étions en train d’exiler la mort de nos vies. Il en fut de même avec la folie. Nos fous allaient et venaient librement dans les villes, de même que nos handicapés physiques et mentaux. Jusque là les mères osaient sortir avec leurs enfants «handicapés», les inscrire à l’école, leur donner tendresse et structure familiale, sans les traiter comme la lie de la société. Puis, on ne sait comment, il y eut un revirement. L’avènement des grandes dictatures en Amérique latine et leur inscription logique dans un monde de valeurs capitalistes? Le changement fut trop rapide, comme l’exil de la tragédie et des affects, jusqu’au moment paroxystique où on faisait disparaître ceux qui étaient «différents». La dernière dictature se solda par 30.000 disparus et à cette période les mères et les grand-mères tournaient autour d’une place en réclamant leurs enfants. On les appela même «les folles», pourtant ce sont elles qui donnèrent une impulsion à la société argentine, un zeste d’humanité, un début de tragédie, si nécessaire à la vie même. Grâce aux «folles de la Place de Mai» de nombreux secteurs du pouvoir furent mis en question, des militaires jugés, des procès entamés, quoique l’apport fondamental fut la réinsertion de la mort dans le panorama de nos vies.

    Si la «folie» des «Folles de la Place de Mai» qui, folles de douleur réclamaient leurs enfants, eut la vertu de rapprocher de la mort et de la lésion affective la plus profonde que puisse expérimenter un être humain - la perte d’un enfant - le médiateur fut le corps, le corps douloureux des mères, le corps disparu des enfants, corps qui s’unissaient soudain à l’âme, rétablissant une relation oubliée. Oubliée car, dans l’Antiquité, deux écrits fondateurs rendent compte de cette relation imbriquée, indéniable. Il s’agit d’Hippocrate et d’un pseudo Aristote.

    Hippocrate, sur le rire et la folie: une relation entre l’âme et le corps

    En réalité ces Lettres nous les devons non pas à Hippocrate mais à un auteur anonyme qui les rédigea il y a plus de deux mille ans, et ce, de manière magistrale. Au point que ces lettres ont séduit notre imagination culturelle, et ont été, au même titre que le Problème XXX attribué à Aristote, hissées au rang des textes «racine» de la littérature occidentale, selon Jean Starobinski (Hippocrate, 1989, p. 9). Lettres paradoxales, elles ébranlent subrepticement le système des choses apprises. Elles révèlent les limites, dissipant la fausse clarté en substituant à un monde garant de sens un monde d’ambiguïtés où tout est une chose et son contraire, gommant toute différence. Ainsi démontrent t’elles que ni l’epistemè ni la doxa ne connaissent la vérité sur la folie, laissant ouvert un abîme d’incertitude où le logos se perd.

    Elles sont comme un petit roman dans lequel il s’agit de trois voyages ou mouvements avec une fin apportant un changement radical dans les situations du début de l’oeuvre. Premier mouvement: Hippocrate voyage, appelé à Adera; Démocrite s’installe en dehors de la ville et au même temps se perd dans les étoiles, «déménageant» deux fois. Deuxième mouvement: lorsqu’Hippocrate voyage en «rêve» - la métaphore devenant allégorie - et tant au sens littéral qu’au sens figuré, le médecin s’approche de son patient. Dernier mouvement: après une expédition que l’on peut qualifier d’initiatique, Hippocrate retourne à Cos avec une triple inversion de la situation: le fou s’avère être un grand savant; le thérapeute un ignorant et la démence une normalité. Ces lettres ne content qu’une série de glissements, ne dépeignent pas l’être mais le passage, passage de la folie d’un homme seul à la folie collective et de la compétence du médecin à celle du philosophe.

    Le débat ouvert par Hippocrate laisse entrevoir deux vastes problématiques: Qui est fou? La réponse d’Hippocrate est que, s’il existe un véritable malade, ce n’est rien d’autre que la collectivité, toujours préoccupée de soigner l’homme, d’éviter qu’il sorte des limites imposées. La seconde est: Qui est l’arbitre qualifié pour décider de la bonne santé mentale et de la folie? Ce ne peut être la foule, pas plus que le médecin, mais tout simplement le philosophe. Avec le médecin et le philosophe s’affrontent deux herméneutiques, deux thérapies avec deux types de remèdes, de purges (Hippocrate, 1989, p. 17).

    Cette allusion au philosophe comme thérapeute revient avec force de nos jours. Ainsi, après le succès planétaire du livre Plus de Platon, moins de Prozac de Lou Marinoff, on a vu se développer la philothérapie. Des philosophes consultants prétendent, invoquant Socrate et sa maïeutique, aider les gens à résoudre leurs problèmes et angoisses existentielles. Ce courant s’inscrit dans la ligne de pensée lancée par Gerd Achenbach au début des années 80 en Allemagne et par Marc Sautet, créateur des cafés-philo en France (Chapuis, 2006). Nous avons un autre ouvrage philosophico-médical avec le livre mentionné plus haut attribué à Aristote.

    Le problème XXX

    Cette oeuvre appartient aussi à un style parfaitement hermétique, tout en nous parlant d’une profondeur qui est la nôtre, nous forçant à un travail d’archéologie de l’imaginaire culturel. Intitulé L’homme de génie et la mélancolie, c’est un texte bref, tenant à la fois de la littérature médicale et de la philosophie où l’accent est mis sur la physiologie et la créativité. En fait tout reposerait sur la mélancolie et la bile noire, cette humeur qui a cette force extraordinaire de modeler les êtres et de les rendre fous. Humeur coupable de la dépression, bien que ce soit chez les tempéraments dépressifs et lorsque l’homme s’est éloigné des dieux, plongé dans les excès et la luxure, au milieu d’enthousiasmes passagers, que l’on trouve les personnalités de génie. «Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’Etat, la poésie et les arts, sont-ils manifestement mélancoliques et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine, comme ceux qui racontent (…) les écrits consacrés à Héraclès.» (Aristote, 1988, p. 83) D’autres fous nommés sont dans le texte: Ajax et Bellérophon, le premier devenu complètement fou, le second cherchant des lieux secrets dans la plus absolue solitude.

    Mais d’autres hommes de génie sont frappés par cette bile noire, comme Empédocle, Platon et Socrate. A ces hommes illustres il faut ajouter tous ceux qui se consacrèrent à la poésie. Le Problème XXX est une rêverie sur la création ou la capacité de créer. Il nous dit que la créativité est essentiellement une pulsion, une nécessité inconnue d’être différent, une incitation imprévisible à devenir «autre», à «devenir tous les autres» (ek-statikoi). Comme si nous ne pouvions profondément être nous-mêmes qu’en en sortant, en nous laissant posséder, en nous laissant être autre. Ainsi est supprimée l’alternative entre l’être «surdoué» et le «fou» qui se retrouvent placés sur le même plan et révélant en eux un même élément naturel, la mélancolie. Entre les deux il ne s’agit qu’une différence de degré. Il y aurait ici quelque chose dont l’individu n’est pas responsable, un appel divin, un art. Parmi ces arts, la poésie est le meilleur exemple car l’homme n’est pas la cause de ce qu’il dit ou chante; sa source de création se situe en dehors de lui, il ne doit pas rendre compte de ses mots. Le poète n’est rien d’autre qu’un moment, un instant, dans la chaîne qui va depuis les cieux, depuis les Muses à l’auditeur. C’est le mot qui fait le lien, le mot qui parle, incarne et représente.

    De la médecine à la littérature: le langage entre limites et ruptures

    Jusqu’ici nous percevons en gros que la définition de la folie peut, selon les périodes, être plus ou moins élastique et s’étendre à tous les êtres susceptibles de briser les limites imposées par un système. Ces limites peuvent être de type idéologique, politico-social et même relever du domaine du langage. Le premier type a été illustré dans le paragraphe précédent par l’évocation des folles de la Place de Mai, épisode qui eut lieu à une époque récente et se solda non par leur enfermement mais par l’assassinat de plusieurs d’entre elles, à titre d’exemple. Mais il ne s’agit pas là de cas isolés et ne sont pas l’apanage d’une seule période de l’histoire. Au XVIIIe siècle et pendant la Révolution française, l’hôpital Bicêtre était devenu le centre principal d’hospitalisation des «insensés», et recueillait les aliénés venus d’autres hôpitaux ou «des maisons de force». Mais on y enfermait aussi des gens parfaitement sains d’esprit, victimes du pouvoir politique. «Bicêtre renferme sûrement des criminels, des brigands, des hommes féroces … mais aussi il contient une foule de victimes du pouvoir arbitraire, de la tyrannie des familles, du despotisme paternel … Les cachots recèlent des hommes, nos frères et nos égaux, à qui l’air est refusé, qui ne voient la lumière que par d’étroites lucarnes.» (Foucault, 1972, p. 489) Deux événements éloignés dans le temps mais qui nous indiquent que la folie est un concept utilisé et réutilisé par le pouvoir pour s’imposer et instrumentaliser une exclusion propre au système que l’on veut défendre. Il reste à analyser la rupture des limites imposées par le langage.

    Deux appréciations sur la langue et le langage nous permettent de voir soit une bénédiction soit une limite douloureuse. Il s’agit de chercher entre les deux un élément qui nous permette de lier ce don humain, entre le grandiose et le limitatif. Entre le linguiste et le psychiatre quelque chose semble avoir le rôle «d’individuation», de quelque chose qui irait au-delà de l’individualité pour aller toucher des frontières inconnaissables, ce qui nous fait passer du moi au cosmos, dissolution des limites. Pour Georges Steiner, la langue est une matrice culturelle et notre fenêtre ouverte sur la vie. L’image du monde de chaque être humain et la somme des images dans la société sont une fonction linguistique. Ce penseur nous dit que si différentes cultures ont différentes manières de cartographier le temps et l’espace, de qualifier les mouvements et les différents états des choses et des êtres, si les indigènes hoppis peuvent avoir une meilleurs intelligence de certaines images de la Physique d’Einstein qu’un individu anglo-saxon, par exemple, c’est que sa matrice linguistique a préparé les sillons de sensations nécessaires et appropriées (Steiner, 2000, p. 112). Le canal incontournable de nos connaissances est déterminant dans notre cosmovision. Pour Serge Tribolet, le langage c’est à la fois notre avantage et notre prison. Condamnés à nous référer aux êtres et aux objets qui constituent notre univers par son intermédiaire, il semblerait que le cadre autorisé par les limites du langage nous soit souvent trop étroit. Les limites de la pensée sont prédéterminées par les limites du langage. Le monde des humains est comparable à la construction d’une maison dont les fondations et l’architecture sont conçues sur le modèle d’une prison dorée. Prison pour la pensée qui ne peut dépasser les murs, prison sans fenêtres sur le monde extérieur. Le délire est une fissure, une déchirure dans les lois du langage, une ouverture vers le monde extérieur (Tribolet, 2005, pp. 94-95). Pour Steiner, la fenêtre est donnée d’emblée avec le langage, pour Tribolet la fenêtre s’ouvre par la brèche de la folie ou du délire.

    Cette fissure n’est pas exempte de logique. Elle est dotée de sa propre logique mais pas celle du langage courant. Elle abat les murs, brise l’échafaudage conceptuel. Lacan a su trouver une logique au sein du délire de patients psychotiques «ces allusions verbales, ces relations cabalistiques, ces jeux d’homonymies, ces calembours (…) cette transfiguration du terme dans l’intention ineffable, ce figement de l’idée dans le sémantème, ces hybrides du vocabulaire (...) cette duplicité dans l’énonciation, mais aussi cette cohérence qui équivaut à une logique.» (Lacan, 1966, p. 167) Et c’est peut-être cette logique, qui n’appartient qu’à elle-même, égale à elle-même, où l’irrationnel s’unit au rationnel, le général au particulier, qui nous permettrait d’unir ces deux visions du langage, dont le canal nous permettrait d’écouter l’autre et de le penser à partir de sa propre logique afin de cesser d’en faire l’exclusion. De nombreux écrivains ont laissé des indices témoignant qu’ils accédaient à ces régions pleines de mystère.

    Parmi eux, Gérard de Nerval rend compte d’une maladie de son esprit: «Je vais essayer de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée tout entière dans les mystères de mon esprit; et je ne sais pas pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées; il me semblait tout savoir, tout comprendre; l’imagination m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues?» (De Nerval, 1985, p. 103) Il nous parle aussi de ces moments où «nous avons accès au monde des esprits». Une porte et un pont se présentent, entre notre monde concret, logique, rationnel, «réel» et l’autre, monde obscur, d’âmes, de pouvoirs magiques, de logiques qui embrassent tout, de communication avec le divin. Un monde où le mysticisme est présent.

    Délire mystique

    Marcel Réja, précurseur de l’étude des manifestations artistiques d’aliénés dès 1907 - comme l’avait été en 1892 J. Seglas en étudiant le langage de ces malades - transcrit ces vers désespérés et ardents d’amour et de besoin d’aimer.

    «Et puisque l’amour nous assemble,
    Restons unis, restons ensemble!
    Oui mon Jésus adoré, mon Jésus bien aimé; oui, tu es en moi et je suis en toi! Oui ta chair est ma chair; ton sang est mon sang, ta vie est ma vie!
    O mon bonheur surnaturel,
    Ma chaste volupté du ciel,
    Mon ravissement éternel!
    Nous sommes unis, tendrement unis, saintement unis, c’est le Paradis!
    Notre jouissance est commune, car nos deux âmes ne font qu’une!
    Toi seul as pu me consoler!
    O ma volupté bienfaisante,
    Ma chère douceur enivrante
    Ma Sainte Beauté ravissante,
    Et ma splendeur éblouissante,
    De quel nom, Jésus, t’appeler!
    Jésus, Jésus, ô mon amour,
    Toute la nuit et tout le jour
    Tu divinises ce séjour:
    Je ne sens plus ma solitude!»
    (Anonyme cité par Marcel Réja. L’Art chez les fous. Op. Cit. pp. 156-157-158.)

    Marcel Réjà ne leur prête aucune valeur artistique si ce n’est de beaux élans et enthousiasmes vigoureux ne dépassant pas le stade d’obsessions étroites et maladives car, d’après lui, l’idée dominante devient quelque chose de trop impérieux. L’exaspération passionnelle mène vers une pantomime, laquelle se substitue au verbe. Quant à nous; nous aimons les comparer à ces vers de St Jean de la Croix: «… Les cieux sont à moi, la terre est à moi; à moi les nations, à moi les justes, à moi les pêcheurs. Les anges sont à moi, la Mère de Dieu et toutes les choses créées sont miennes; Dieu lui-même est à moi! Qu’as-tu donc à demander et à chercher, ô mon âme? Tout cela n’est-il pas à toi et pour toi?» [4]

    Pourtant, St Jean de la Croix, que nous admirons, fut «docteur de l’Eglise» et sa poésie citée dans tous les milieux et dans tous les arts. Ne s’agit-il pas d’une perception hallucinatoire telle que la déterminait Leibniz? Ce philosophe situait l’étude de la perception dans le champ purement métaphysique, car la perception concerne l’être. Celui-ci est constitué de monades, unités spirituelles ou points métaphysiques contenant dans leur essence depuis la Création l’ensemble de leurs états futurs. Le concept métaphysique de monade intervient comme le «centre de perception» [5]. Pour Leibniz, il s’agit de ne pas rester dans le champ des apparences mais d’aller au-delà du phénomène, vers son propre fondement. Il voit dans chaque corps «quelque chose comme une âme» c’est-à-dire quelque chose dont les attributs sont de l’ordre de la perception et des appétits, des désirs. Dans les vers transcrits, nous pouvons voir des désirs de communication avec Jésus, sentiment d’union magistrale avec le divin, expérience d’intégration avec les hommes, l’univers, avec tout ce qui existe. Portes de perception qui nous conduisent vers d’autres dimensions de l’être et de l’Etre. Il y aurait ici un principe animiste, un retour à l’indifférenciation primitive du vrai et du faux, la découverte d’un état originel idéal où le visible et l’invisible n’étaient qu’un. Diogène Laerce disait «les images mentales des fous sont vraies». Si c’est le cas; il faut alors signifier l’invisible par des signes cherchés dans les manifestations phénoménales. Le phénomène hallucinatoire trouverait ainsi son statut «ontique». L’ignorer reviendrait à considérer l’hallucination comme une perception «troublée» et donc fausse. Au contraire, ce que voit l’halluciné est ce qui nous échappe à tous puisqu’il met en oeuvre une capacité supérieure de discernement, la faculté de communiquer avec l’invisible, avec l’inconnu et l’inconnaissable. Leibniz ne disait-il pas déjà «toute perception est hallucinatoire» (Deleuze, 1988, p. 119). Et comme nous percevons tous …

    C’est ce que Socrates dénommait «daïmon», cette part d’inconnu qui est en chacun de nous. Elle se manifeste généralement lorsque nous ignorons ce que nous faisons et ce que nous disons, lorsque nous doutons face à nos propres rêves, tout en percevant qu’un démon inconnu nous parle, que nous nous mettons à entendre des voix et que nous sentons même quelque chose sur notre épaule. «Je ne puis renoncer à ces visitations qui me laissent toujours plus seul et qui m’éloignent toujours davantage des dieux de la cité» [6]. Nous nous permettrons de mettre cette phrase en relation avec Avicenne et celui qui l’étudia en Occident, Henry Corbin. Le philosophe parlait «d’intelligences intermédiaires» - les anges - comme figures exemplarisant le drame intime et personnel, le drame de l’apprentissage de toute une vie. Ces existences ne sont pas définies une fois pour toutes, mais comme un symbole, sont des chiffres et des silences qui prennent vie au fur et à mesure que chaque conscience sent l’appel du symbole pour sa propre expansion, pour s’incarner, c’est à dire pour en faire la marque de son expansion (Corbin, 1986, p. 245). En d’autres termes, lorsque l’individualité se change en «individuation», car l’invisible vient s’incarner en nos âmes, nous rendant partie prenant de ce qui existe dans l’univers. Lesdits «délires mystiques» contiennent ce composant car Dieu se cherche dans l’absolu et non dans la modération. Un malade de 26 ans soigné pour délires explique son expérience en ces termes: «Ce qui se passe en moi ce sont des choses extérieures. Ces choses je les perçois par les voix, j’ai l’intuition très développée. Je ressens une superposition de la pensée et plusieurs réalités que j’appelle la «pluréalité» [7]. Ces mots disent beaucoup plus qu’une simple histoire, il y a en eux un texte codifié, une trame logique qu’il faut suivre mot à mot. Ils laissent transparaître la sensation d’un chaos, d’une grande confusion extérieure, d’une confusion dans le langage également. La sortie est une porte que seule la folie peut franchir. Car cette porte est celle qui nous conduit vers d’autres dimensions et les choses nous apparaissent excessivement imbriquées car passer ces portes est la condition de la connaissance, la connaissance primordiale, «spirituelle», de l’univers invisible. Folie et délire mystique: portes ou danger?

    Lire le délire: folie et poésie [8]

    Serge Tribolet à l’action duquel nous rendons hommage à travers ces pages, nous rappelle qu’aujourd’hui la médecine utilise de plus en plus outils, informatique et instruments de toute sorte pour établir les diverses thérapies et leurs évaluations. Le médecin est devenu un assistant, un chef en second, le principal étant la technique. Alors que ce qui est à prendre en compte, c’est chaque cas particulier, chaque malade. Une phrase d’Hippocrate dit: «La vie est courte, l’art est long, l’occasion fugitive, l’expérience trompeuse, le jugement difficile.» [9] Occasion fugitive nous rappelle le kairos grec, mot désignant le bref moment de l’acte dans la tragédie grecque, moment où le héros tragique transforme le cours de l’histoire. Moment opportun, instant fatal que décide le destin. L’artiste est un être doué pour reconnaître cet atome de temps. Et la médecine devrait être une forme d’art, pour appréhender ce moment d’humanité, qu’aucune expérience ne peut offrir. Dans le lyrisme de la folie, tout ne peut pas être exagération monstrueuse. Un auteur anonyme «fou» trouve une inspiration véhémente dans la douleur de la solitude et la conscience de la différence; une respiration puissante qui prend une forme rigidement classique. Dans les vers qui suivent, il y a du bon sens, une folle inspiration divine:

    «Vous ravirez pour prouver mon délire
    Mon âme est tout, tout excepté ma lyre,
    Fille du Ciel qu’un jour m’envoya Dieu,
    Elle me suit jusques aux gémonies,
    Priant pour vous les dieux et les génies,
    Dans un sanglot, un soupir, un adieu.
    Reprends ton luth, fils d’Apollon, courage!
    Chante ses lieux, ses gazons, son ombrage,
    Dans ce cloaque où la raison se tait,
    Chante ces fous, dont tu vois le délire …»
    (Vers cité par Marcel Réja. L’Art chez les fous. Le dessin, la prose, la poésie. L’Harmattan. Col. Psychanalyse et Civilisations. Paris. 2000. p. 152.)

    Une autre douleur anonyme dit:

    «Partant de là, la vie de l’homme se compose
    De l’être, raisonnable ou fou.
    Du paraître, raisonnable ou fou.
    Du croire, raisonnable ou fou.
    Du croire paraître, raisonnable ou fou.
    Et quelques fois de deux, de trois et même
    De ces quatre manières d’exister à la fois.
    Mais quand l’homme s’aperçoit qu’il ne vit d’aucune
    De ces quatre manières d’exister, l’homme existe-t-il?»
    (Vers cité par Marcel Réja. L’Art chez les fous. Le dessin, la prose, la poésie. L’Harmattan. Col. Psychanalyse et Civilisations. Paris. 2000. p. 219)

    Qu’y a t’il dans les vers qui précèdent qui permette d’établir qu’il s’agit des vers d’un «fou»? Les termes laissent transparaître une grande lésion affective, une immense solitude. Du moins est-ce ce que nous pouvons percevoir, n’étant pas médecins. Le clinicien attend désespérément la parole significative. Pour l’aliéniste, il n’est pire preuve que celle du silence, bien que son observation soit toujours active et prête à appréhender tout autre indice pouvant révéler un esprit perdu. Une fois ce mot acquis, il doit le classer suivant les désordres d’idées et d’affects. Le rôle de la littérature dans les hôpitaux psychiatriques est d’incarner, parmi l’ensemble des arts, le critère le plus sensible de la folie. Elle a un rôle psychologique d’exutoire émotif. La fonction du langage étant le moyen le plus riche, le plus subtil, aigu ou non, il sera aussi la pierre angulaire la plus délicate des désordres de ladite intelligence.

    «Monsieur le Médecin, bien triste est un état,
    A la maison de fous, où le repentir pleure;
    Où le jour est un siècle, et chaque instant une heure;
    Où l’existence n’est qu’un éternel combat
    Cette inutile vie est celle de Lemaire
    Dont le repentir vrai peut inspirer pitié
    Ah! Monsieur le Docteur, de l’abîme où j’expire,
    Mes longs cris de douleur s’élèvent juqu’à vous,
    Veuillez être pour moi, contre le sort jaloux,
    Brisez-lui son poignard, et daignez me sourire!
    Faites ouvrir ma prison Monsieur et que j’en sorte.
    Qu’un Lazare nouveau surgisse du cercueil
    Et dussé-je de joie expirer sur le seuil
    Que mon dernier soupir franchisse au moins la porte!»
    (Marcel Réja. L’Art chez les fous. Op. Cit. pp. 148-149.)

    La lésion affective, la réclusion douloureuse qui implore le médecin, celui qui a le pouvoir de décision, inscrit ces vers avec un dénominateur commun de quête d’amour et de liberté, de non enfermement. Le thérapeute enferme invoquant le droit à la santé, cette imposture. En effet, la notion de santé est relative et repose sur des critères principalement subjectifs, apparaissant comme un état variable et dynamique de tolérance, d’adaptation et de compensation par rapport au milieu ambiant total. C’est la même rhétorique qui anime la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et la Charte de l’OMS. Mais le droit ne tient pas compte d’autres concepts tels que le plaisir, ceux de l’amour, de la peur, de la tristesse … Ces termes n’ont pas droit de cité dans les textes juridiques ou législatifs. Le concept de santé se présente alors comme une dérive idéologique (Tribolet, 2005, p. 129), risque déjà dénoncé par Georges Canguilhem quant est mise du côté de la déraison la tendance à considérer le pathologique non plus comme une déviation du physiologique chez l’individu, mais comme une déviation du corps social.

    Toutefois il conviendrait de revenir sur certains paramètres comme ceux évoqués avec les livres d’Hippocrate et d’Aristote, lorsque l’homme «fou» était et restait considéré comme un homme. Mais l’incompétence sociale atteint son comble lorsqu’en 1810 la notion d’irresponsabilité pénale est inscrite dans la loi. Des peines son applicables mais l’individu n’est plus responsable. Cela veut-il dire que le fou commettant un crime n’est plus un homme? Pourtant ce n’est pas qu’il fut frappé par une animalité inconnue, mais son acte est la monstruosité propre à l’humain, terriblement humain, débordé par sa propre humanité. La folie n’est pas un retrait de l’être, c’est l’être même et elle doit être reconnue pleinement responsable dans tous les cas, sans exception. La folie s’adresse à chacun de nous, nous parle de notre propre humanité et, dans ce sens, devrait être considérée comme un bienfait.

    Non seulement il faudrait repenser la folie criminelle et sa responsabilité mais aussi à la manière de les réinsérer dans la société. Carlos Castañeda, anthropologue qui transcrivit les enseignements des anciens Toltèques, introduit une notion particulière, celle de «folie contrôlée».

    La folie contrôlée

    D’après les enseignements de Don Juan, guide de Carlos Castañeda, le monde est tel qu’on nous l’a appris depuis toujours. D’abord nos parents, puis l’école et la société se chargent de maintenir la structure d’un système dont la conséquence la plus grave est la perte du mystère de la vie et de la liberté qui doit être la nôtre. Notre cerveau droit est celui qui reçoit ces enseignements préconçus, c’est le monde du tonal, du physique et du concret, de la logique que nous connaissons et c’est celui qui maintient le monde tel qu’il est. Mais il y a d’autres mondes, d’autres dimensions que ce tonal ne peut percevoir. Pour y accéder, il faut développer la partie gauche de notre cerveau. De la même manière, nous avons constamment une infinité de perceptions, perceptions non raisonnées, parce qu’elles sont innombrables, trop liées les unes aux autres, indifférenciables. Ces perceptions infimes jouent un rôle crucial dans la relation au monde de chaque individu, dans sa relation au reste de l’univers [10].

    Par conséquent, si le monde est un spectacle monté par nous-mêmes, notre unique fonction est celle de témoin. Leibniz disait «Quelle garantie avons-nous que le monde n’est pas un rêve? Seule la perfection de Dieu garantit le réel» [11]. Il n’est aucun acte que nous puissions accomplir qui soit d’une importance capitale pour le monde. Une fois cette prémisse comprise, nous pouvons nous délier des conditionnements de type «être utile à la société» ou «il faut produire quelque chose pour la postérité» ou «nous devons vivre de telle manière» pour prendre conscience que nous avons la totale liberté de choisir notre chemin. Nous savons pertinemment que nous devons emprunter telle ou telle autre voie, pourtant nous en choisissons une qui nous plaît sachant qu’elle a la même valeur que n’importe quelle autre et que notre choix est arbitraire. Cette capacité de faire un choix dénué de sens est ce que les Toltèques et Castañeda appellent la «folie contrôlée», ceci étant la plus belle expression de notre liberté et la justification de nos actes. C’est-à-dire qu’il s’agit de la plus grande des folies: nous inventer un chemin qui, au fond, n’a aucune incidence ni sur le monde ni sur les autres. Nous sommes libres d’être fous et de choisir le chemin que nous dictera notre propre folie. Par ailleurs, avoir conscience de ce jeu sacré c’est posséder la «maîtrise de la lucidité» à l’égard de nous-mêmes, de l’univers, vers notre courte existence temporelle. Vers notre réalité.

    Nous avons commencé cet article en évoquant la notion de réalité. Un ouvrage de l’anthropologue Carlos Castañeda intitulé Una Realidad Aparte («Une Réalité à part») donne des explications de base simplement sur une autre Vision du Monde. J’avoue y avoir trouvé «quelque chose», une porte, un ouverture, une sortie de la prison occidentale, des systèmes de croyance instaurés, tant sociaux que religieux et familiaux. Je sentis alors un immense soulagement de savoir que quelqu’un dans le monde pensait autrement et en éprouvai une immense liberté. Dès lors, je pus faire des choses qu’avant je n’aurais pas pu car le système où nous vivons m’inspire littéralement de la peur. Les limites du «réel» explosent pour aller vers d’autres univers, peut-être vers d’autres galaxies, donnant à l’être humain d’innombrables facultés, un grand pouvoir de perception incluant dans le «normal» de ces facultés les visions, les «révélations» et une grande quantité de paramètres «irrationnels» qu’il s’agit de travailler et de rechercher pendant toute une vie comme un «guerrier». Bien qu’il s’agisse d’un chemin de solitude absolue, il vaut la peine, même à travers le traitement donné à la folie.

    Cosmovision surnaturelle de la folie

    En suivant cette logique de visions du monde différentes de la vision occidentale, notre intention est ici de démontrer qu’il y a d’autres manières de considérer la maladie mentale et comment certaines communautés la prennent en charge en déculpabilisant le malade. Magie, croyance et maladie sont trois aspects qui entourent la vie de l’homme. Pour les habitants des Andes, ces notions sont restées telles qu’elles avaient été héritées des cultures préhispaniques. Elles mettent en relation le passé et le présent, l’hier et l’aujourd’hui de ce monde inconnu qu’est l’homme andin. Comprendre la richesse contenue dans leur vision particulière du monde, emplie de connotations magico-religieuses qui accompagnent chaque moment de son existence, nous introduit dans son concept particulier de la maladie et sa thérapeutique correspondante, conservée actuellement grâce à la transmission orale. Dans les paragraphes qui suivent, nous évoquerons la médecine de la puna argentine, c’est-à-dire le Nord-Ouest. Dans cette région agreste et isolée, la médecine a conservé ses traits typiques d’avant l’arrivée des Espagnols et de la rupture de l’imaginaire qui s’ensuivit, plus marquée dans d’autres régions.

    Dans le concept des gens de la Puna (hauts plateaux), les maladies mentales sont considérées comme surnaturelles, entourées de circonstances mystérieuses ou magiques, soignées par celui que l’on appelle «médecin particulier», guérisseur ou sorcier. Produit de la rupture d’équilibre entre l’homme et le divin, la santé serait au contraire un état d’harmonie» [12]. La maladie est en réalité une cosmopathie car elle implique une rupture d’équilibre avec la nature et le milieu ambiant. Cet équilibre prend vie à travers ses représentants, les déités inférieures, les entités protectrices qui, en tant qu’ordonnateurs moraux et sociaux, habitent ou gouvernent toute la création. En particulier, les accidents géographiques comme les montagnes, les cascades ou les précipices sont considérés «animés» par une entité spirituelle qui leur concède vie et compréhension, d’où la nécessité de les honorer et de les contenter au moyen d’offrandes. Ces êtres protègent l’homme qui les apaise correctement, mais le châtient en cas de non respect de ses devoirs. Il est alors impossible de dissocier la médecine des mythes, des dieux et des démons. Tout doit être pris en compte, légendes, contes, poésies populaires, danses, rituels, coutumes, fêtes et même langage. Ainsi Pachamama et Supay (la Mère Terre et le diable), d’autres esprits malins ou bénéfiques de la nature, et les fortes impressions reçues lors de l’apparition soudaine de «espantos et duendes» (revenants et lutins) ou encore d’autres êtres dotés de caractéristiques surnaturelles sont les responsables directs des affections mentales que présentent les habitants soumis à une rencontre avec «l’étrange». Nous évoquerons en particulier les maladies dites «mentales».

    Affections causées par le rapt de l’âme par un esprit maléfique: Connues sous le nom de «Pilladuras» (friponneries) ou «Tentaduras del Demonio» (tentations du diable), Supay ou Malin et autres esprits malintentionnés. Ces entités s’emparent de l’âme, ou «pensée» ou «esprit» de la personne, provoquant chez elle des bouleversements incluant des états psychotiques ou d’aliénation mentale pouvant aller jusqu’à un dénouement fatal par voie de suicide. Le Supay ou Démon peut aussi être responsable de malaises regroupés sous les expressions «soufflé par le malin» ou «vu par le démon», qui donnent lieu à la folie.

    Le possédé par le malin n’est pas seul, il est «tenté» en raison de la présence d’autres esprits malins qui empêchent sa guérison. Les guérisseurs communs répugnent à lancer un traitement, car ils craignent d’affronter ces êtres diaboliques. C’est pourquoi il est fait appel à des spécialistes appelés depuis la Bolivie, comme par exemple les biens connus Laikas, Yatiris ou Kallawayas, seuls habilités dans de tels cas. S’il ne peut être fait appel à cette solution, un moyen plus simple est utilisé: on fait prendre conscience au malade de son affection et de sa cause. On l’envoie sur le lieu où son affection commença afin que, par un rituel préventif-propiciatoire, dénommé «rétribution» , la Pachamama ou Mère Terre soit invoquée et son intervention requise auprès du Supay afin qu’il restitue l’esprit. Cette action est appelée «se pardonner» ou «demande du pardon de l’offense» et c’est l’intéressé lui-même qui intervient pour son rétablissement [13].

    L’altération des états d’âme, comme conséquence d’une action ou événement traumatique ou «peur»: Les causes de ces altérations dont des états morbides de frayeur, de peur ou de terreur, connues sous le terme global de «peur», résultat de fortes impressions, émotions intenses, grandes tensions, angoisse et épouvante. En dépit des variations régionales, les raisons à l’origine du syndrome présentent des fondements étiologiques similaires et considèrent la «peur» comme responsable de la perte temporaire de l’esprit ou de sa fuite. Si la personne n’est pas «avertie», si elle n’interprète pas la cause de la maladie par ignorance, elle peut rester définitivement affectée par un état spécial d’aliénation mentale. Cela peut être le cas dans les cas de «peur ancienne» non soignée à temps ou lorsque l’esprit envahi s’unit à celui des morts qui rôdent aux abords des cimetières.

    Affections causées par quelques agents physiques et certains phénomènes astrophysiques ou atmosphériques: En général sont considérés comme responsables de certaines affections l’air, le vent, la tornade, l’arc-en-ciel, l’éclair, l’éclipse et les lunaisons. Dans le cas du vent ou Wayra, l’air qu’il projette transporte les esprits ou effluves maléfiques ou malsains aussi bien que les souhaits ou les passions des personnes mal intentionnées rencontrées. L’air ou le vent est considéré comme véhiculant, introduisant ou provoquant de grosses vagues de vent, de terre, venues de la montagne, des cimetières et comme le propagateur des «maux» ou «sortilèges». L’éclipse, la foudre, l’arc-en-ciel sont des agents responsables de certains troubles mentaux, altérations ou affections, temporaires ou pas. Entreraient dans cette catégorie d’autres maladies physiques telles que le bec de lièvre, retards mentaux et paralysie cérébrale.

    Les circonstances qui précèdent une maladie, en général mal définies, sont communément attribuées à des causes non rationnelles, d’où le fait que dans le diagnostic ou l’étiologie attribuée par le guérisseur soit présente l’idée que le mal ou les diverses affections soient d’origine surnaturelle. Le guérisseur lui-même détermine la cause par le biais d’une divination par les eaux, la coca, l’alun, ou d’autres moyens révélateurs des circonstances dans lesquelles la maladie a été contractée. Les maladies qui présentent des traits nettement psychiques manifestent des symptômes psychosomatiques grandissants, susceptibles de traitements magico-suggestifs qui aboutissent peu à peu au rétablissement du patient moyennant l’utilisation de thérapies adaptées utilisées par les guérisseurs [14]. Examinons comment sont désignés ces guérisseurs.

    Le médecin ou guérisseur

    Le guérisseur acquiert sa capacité «médicale» de deux manières: a) par l’apprentissage ou par les enseignements transmis par un autre guérisseur. Dans ce cas, il doit apprendre à identifier toutes les plantes médicinales de la région et même celles de milieux phytogéographiques marginaux et éloignés. Il doit aussi apprendre à identifier de manière infaillible les remèdes et leurs dosages, d’où l’apprentissage des concepts étiologiques et symptomatiques incluant les idées de la médecine régionale en relation avec les formes pathologiques. Parfois la transmission se fait de père en fils, mais elle peut aussi se passer entre simples apparentés ou entre connaissances. b) Par le biais d’une circonstance particulière: il existe la croyance selon laquelle lorsqu’une personne est touchée par la foudre et ses décharges électriques pendant un orage, elle passe par deux étapes. Dans la première, elle se désintègre et dans la seconde elle se réintègre. Une troisième étape a lieu si l’épisode n’a aucun témoin: dans ce cas, la personne touchée «ressuscite» tout en pouvant être sérieusement brûlée. Ce dénouement la présente comme «désignée» par Dieu pour être guérisseur.

    La différence entre les deux façons d’acquérir le statut de «médecin» réside dans le fait que, dans le premier cas, l’individu sait traiter les maladies sur lesquelles il a été instruit; dans le second cas, il sera «médecin» de «tout»; ainsi peut-on se rendre compte combien la médecine de la puna argentine répond à une étiologie mystique (Palma, 1978, pp. 192-193), accompagnée d’une conception globalisée du corps, de l’esprit, de la personne, de la société et du cosmos. C’est-à-dire de toutes les sphères de la vie, celles-ci apparaissant comme complètement intégrées et interdépendantes les unes des autres. Dans le même temps, lorsque nous parlons d’une perspective mystique, c’est que la forme productive de cette médecine est encore pleine de sens, véhiculant l’ancienne relation des hommes à la nature, c’est-à-dire quand chaque accident géographique et chaque phénomène météorologique étaient des divinités régulatrices, bénéfiques et terribles à la fois. Ainsi les concepts mêmes de maladie et de maladie mentale apparaissent intégrés dans un tout que la communauté prend en charge. Comme nous l’avons évoqué plus haut, en considérant que l’agent de la folie est extérieur à l’homme, il y a une déculpabilisation qui lui permet, sous la pression communautaire, de prendre conscience de son état et de participer à sa propre guérison. Ainsi y a t’il une dimension réelle des pouvoirs magiques de la nature transmise à l’homme, articulés avec des concepts qui lui servent à appréhender une réalité, réalité magique, certes. Le magique peut contribuer à donner à la culture occidentale une conscience de soi épurée de visions polémiques déjà dépassées. Si le processus d’anamnèse (communion) du monde magique doit être considéré comme nouvellement entamé (De Martino, 1999, p. 11) il faut continuer dans cette vision pour qu’elle mûrisse et soit utilisée en Occident.

    Conclusion

    Le concept que nous devrions retenir est celui de cosmopathie, c’est-à-dire la maladie traduite comme une rupture d’équilibre avec le cosmos. Dans les Andes, cela apparaît complètement articulé car tout est soumis à la Mère Terre, à la Pachamama. Le bénéfique comme le maléfique, les oeuvres d’art, la chasse, les récoltes, la santé comme la maladie, tout est régi par elle. Ce concept a pour effet de déculpabiliser l’homme tout en le rendant plus responsable de son environnement et, par là même, de son salut. Mais en Occident il y a des courants et des individus qui, à l’instar de Serge Tribolet, remettent en question le système de réclusion et la conception même de maladie mentale.

    L’apparition de ces mouvements de pensée est quelque chose de positif car la folie [15], en tant que concept, évolue et se transforme en temps de crise culturelle, lorsque l’on est aux prolégomènes de quelque chose de nouveau, sans que l’on sache exactement ce dont il s’agit. Lorsque l’on observe les livres édités et réédités, on constate l’émergence d’une tendance à prendre la folie comme terrain de réflexion. Beaucoup de ces ouvrages nous parlent d’un retour des vieilles philosophies, de celles qui ont fondé l’Occident, comme de la découverte de pensées qui étaient considérées comme «archaïques» ou «primitives». Tous contiennent des références plus ou moins magiques, car ils tentent d’inclure des éléments «invisibles» dans la réalité. Réalité elle-même mise en jeu, car on commence à y introduire d’autres types de logique. L’ampleur du problème est significative car on peut y lire une nécessité de dépasser certaines limites imposées autrefois par les systèmes de pensée, de pouvoirs socio-économiques et même théologiques.

    A partir de ce point de vue, on peut comprendre et partager l’idée lancée par Serge Tribolet, à savoir que la folie est un bienfait pour l’humanité, non seulement parce qu’elle est en relation avec la création, mais parce qu’elle permet de repenser l’être humain, à la recherche d’une autre place dans le monde, ouvrant sa réflexion vers le cosmos dont, finalement, nous faisons tous partie. Il s’agit d’inscrire la maladie de l’esprit au sein d’une écologie ou d’une écosophie, ce qui va dans le sens de la tendance actuelle de la biologie, de la zoologie et des autres sciences qui pensent l’homme et son milieu. C’est dans ce sens que j’exprime ici mon désir le plus profond que cette période soit féconde en réflexions qui aboutissent finalement à un changement de statut pour les exclus de l’humanité.


    NOTES

    1] Psychiatre des hôpitaux à Paris, responsable d’une unité d’hospitalisation à l’hôpital Maison Blanche. Titulaire d’un DEA de psychanalyse, doctorant en philosophie à la Sorbonne, enseignant, conférencier et auteur de nombreux ouvrages spécialisés (Précis de sémiologie de troubles psychiques, Guide pratique de psychiatrie, Droit et psychiatrie).
    2] Voltaire. Lettres philosophiques. Ed. Droz, I, p. 17. Cité par Michel Foucault. Histoire de la Folie à l’âge classique. Op. Cit. p. 485.
    3] Ce coup d’Etat dura entre 1976 et 1983, étant le plus sanglant de l’histoire argentine.
    4] http://missel.free.fr/Sanctoral/12/14.htm
    5] Leibniz. La Monadologie. Ed. Delagrave. Paris. 1988. pp. 149-150. Cité par Serge Tribolet. Op. Cit. p.156.
    6] Pascal Quignard se référant à Apulée. Le Démon de Socrate. Rivages Poche/Petite Bibliothèque.
    7] Ce jeune homme, nommé Henri, est l’un des cas cités par Serge Tribolet. Op. Cit. pp. 80-81.
    8] Titre du livre de Juan Rigoli. Lire le Délire. Aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIX siècle. Préface de Jean Starobinski. Fayard. 2001. 649 pages.
    9] Hippocrate cité par Serge Tribolet. Op. Cit. p. 16.
    10] Leibniz. Nouveaux essais sur l’entendement humain. GF Flammarion. N° 582. Paris. 1990. p. 42. Cité par Serge Tribolet. Op. Cit. p. 161.
    11] Ibidem.
    12] Concept signalé par Juan Lastres et cité par María Cristina Bianchetti. Cosmovisión sobrenatural de la locura. Pautas populares de salud mental en la puna argentina. Ed. Víctor Manuel Hanne. Salta. 1996. p. 13.
    13] Ibidem. pp. 132-133.
    14] Ibidem. p. 137.
    15] Non seulement la folie, mais tous les sujets constituant des piliers de l’appareil de la connaissance, tels que l’animalité, l’humanité, la féminité qui vont redessiner la position des êtres vivants dans le monde et qui font que, l’homme parmi eux, cherchera une nouvelle place, une nouvelle ontologie qui dérivera peut-être vers une ontogenèse.


    BIBLIOGRAPHIE

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