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Mitanalisi dell'insularità / A cura di Orazio Maria Valastro - Hervé Fischer / Vol.17 N.1 2019

L’insularité dans Le Comte de Monte-Cristo : Analyse juridique

Peggy Larrieu

larrieu.peggy@gmail.com

Maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l'Université d'Aix-Marseille, ses recherches s'inscrivent dans une perspective interdisciplinaire. Après une thèse sur La vie politique saisie par le droit privé, elle s'est intéressée aux liens existant entre le droit et les neurosciences mais également et, en contrepoint, aux liens entre le droit et l'imaginaire (mythes, récits littéraires). Elle est notamment l'auteure d'un ouvrage : Mythes grecs et droit, Retour sur la fonction anthropologique du droit, publié en 2017 aux Presses universitaires de Laval.


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Beatrice Gagliano - L'insularità attraverso le immagini - Liceo Artistico Statale Emilio Greco, Catania - Quarta edizione Thrinakìa, premio internazionale di scritture autobiografiche, biografiche e poetiche, dedicate alla Sicilia

« I crave the Law »[1]

 

Dans son recueil consacré aux différentes figures du surhomme, Umberto Eco a vu dans Le Comte de Monte-Cristo « le plus grand roman mal écrit » et s'en est déclaré ravi[2]. Car le récit d’Alexandre Dumas, boudé par l’histoire de la littérature en raison de ses nombreuses faiblesses stylistiques, s’apparente selon lui à un mythe. S’il est vrai qu’il aurait pu être « écrit par un adolescent de quinze ans à l’attention d’une cuisinière »[3], n’est-ce pas là le propre de tous les mythes ? Pour Eco, il s’agit d’une œuvre destinée à consoler les hommes médiocres que nous sommes de ne pas être des surhommes. D’épisode en épisode, de Marseille jusqu’à Paris, en passant par l’Italie, le livre décrit cette joie des obscures patiences enfin récompensées, ce qui lui confère assurément une vertu cathartique. Certes, on peine à y voir un « montage symbolique fondateur faisant fonction d’intégrateur social »[4], tant le personnage principal reste enfermé dans l’isolisme … Mais précisément, la question du lien est peut-être l’une des clés de lecture de ce roman.

 

On sait que jeune officier de marine, tout juste promu capitaine par l’armateur Morrel et épris de Mercédès, la belle catalane, Edmond Dantès est victime d’un complot de la part de ses rivaux et se retrouve le jour de ses fiançailles incarcéré, sans l’ombre d’un jugement, dans un cachot sur l’île du Château d’If en rade de Marseille. Sa captivité durera quatorze années au cours desquelles il connaîtra le doute, la colère, le désespoir, l’abattement et la résignation jusqu’à sa rencontre avec l’abbé Faria, son voisin de cellule et d’infortune, un vieux savant que tout le monde croit fou, qui va pourtant lui transmettre tout son savoir ainsi qu’un trésor enterré sur l’île de Monte-Cristo en Italie. Après son évasion, devenu aussi riche qu’érudit, celui qui se présente désormais comme le Comte de Monte-Cristo s’appliquera pendant dix longues années à se venger froidement, méthodiquement et implacablement des quatre hommes qui l’ont fait emprisonner, mais aussi de la femme qui ne l’a pas attendu et qui a fini par épouser son principal ennemi.

 

Tiré d’une histoire authentique figurant dans les archives de la police de Paris, le roman, écrit en 1845, doit sans doute ses origines plus profondes au sort qu’a connu le père de l’auteur, le général Dumas, fils d’une esclave noire et d’un riche planteur, devenu un héros de la révolution française au point de se voir désigner comme « Monsieur de l’humanité », mais qui fut ensuite trahi par ceux qu'il aida dans la course aux honneurs et au pouvoir. Et d'abord par Napoléon, l'empereur qui revint, en 1802, sur la décision révolutionnaire d'abolir l'esclavage dans les îles. Emprisonné en Italie, il rentra malade de ces années de captivité et décéda peu après, en 1806, laissant derrière lui une veuve et trois enfants,  dont un futur écrivain prolixe. Il ne reçut ni les honneurs ni la pension qu'auraient dû lui valoir ses exploits militaires. La naissance bâtarde et le sang mulâtre inspirèrent son fils Alexandre, orphelin de père à l’âge de quatre ans, dans la vengeance qu’il réalisa par l’intermédiaire imaginaire du Comte de Monte-Cristo[5].

 

En première lecture, le roman se présente comme l’histoire d’une terrible injustice finalement réparée par une juste rétribution. Dans ces conditions, pourquoi ne pas tenter une analyse juridique de l’œuvre ? C’est qu’entre la littérature et le droit, les ponts sont nombreux. Depuis quelques années, le courant Law and Literature, développé en Europe par François Ost[6], se propose de nouer un dialogue avec de grandes œuvres littéraires en vue de tisser la toile de fond d’une théorie du droit raconté. Entre le « tout est possible » de la fiction littéraire et le « tu ne dois pas » de l’impératif juridique, il y a interaction au moins autant que confrontation. On doit en effet à Paul Ricœur d’avoir présenté la narration comme un lien entre la description et la prescription, et ce faisant, d’avoir rompu avec toute une tradition de pensée issue de David Hume, pour laquelle le devoir-être s’oppose à l’être sans transition possible[7]. Selon Ricœur, il existe au contraire une continuité entre la description des faits et la prescription juridique, qui passe par la narration. De là, il résulte que le prescriptif et le narratif sont totalement enchevêtrés. D’une part, le prescriptif est nécessairement formulé sur le mode du narratif ; d’autre part, le narratif est en tant que tel porteur d’exigences normatives. C’est dire que le droit, pour pouvoir instituer la société, lui donner du sens, ne peut se passer du récit. Car, le récit est riche en anticipations de caractère éthique.

 

Il existe deux manières de traiter les enjeux juridiques d’un roman : la perspective réaliste et descriptive qui prend au mot les données juridiques de l’intrigue comme s’il s’agissait de la chronique d’un dossier réel, et la perspective poétique qui envisage ces données sur un mode symbolique, afin de mettre en lumière leur dimension anthropologique. A partir de la perspective symbolique, l’un des thèmes principaux dans Le Comte de Monte-Cristo est celui de l’insularité. Polysémique, ambivalente, l’île est la scène d’une expérience initiatique qui attend le personnage, comme dans de nombreux récits mythiques, dont l’Odyssée d’Homère est l’exemple emblématique. En tant que telle, elle se présente comme un laboratoire expérimental, un lieu d’initiation, un espace « sacré » c’est-à-dire séparé du quotidien, par une temporalité qui lui est propre. Au demeurant, en anglais, la prononciation de island « I land », littéralement « la terre, le territoire du moi » fait apparaître l’île comme métaphore du psychisme humain, métaphore qui se déploie depuis la plus haute antiquité dans la littérature.

 

A ce titre, Le Comte de Monte-Cristo se présente comme une longue épopée, un voyage odysséen, une « trajectoire vers soi » pour citer Foucault[8]. Tel est apparemment le fil conducteur du destin d’Edmond Dantès, qui se déplace de l’île-prison (Château d’If) jusqu’à l’île au trésor (Monte-Cristo), en passant de l’enfermement à la libération, de l’ignorance au savoir, de la trahison à la prodigieuse revanche, de la colère vengeresse à la juste rétribution … L’écoulement du temps justifie en quelque sorte l’épaisseur du livre ce qui, pour le lecteur-navigateur, vaut bien une traversée du pot-au-noir. En réalité, il se pourrait que son motif central soit : « ne vous fiez pas aux apparences ». Pour le personnage principal qui ne cesse de multiplier les identités (Dantès – Monte-Cristo – abbé Busoni – lord Wilmore – Simbad le marin), la fausseté des apparences est une seconde nature. Appliqué au roman, ceci induit nécessairement le principe de la double lecture. Car s’il y a une fausseté des apparences, c’est qu’à l’inverse il y a quelque vérité dans l’erreur.

 

Partant de là, les présents développements ne prétendent en aucun cas dire le vrai sur cette œuvre grandiose qu’est Le Comte de Monte-Cristo. Mais si le poète René Char a raison, « les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d'eux ». Alors peut-être que derrière le livre, se trouve un autre livre que le lecteur itinérant est invité à rechercher. Cet itinéraire, véritable « chasse au trésor », se déroulera en trois temps :

I. L’insularité-prison ;

II. L’insularité de la vengeance ;

III. L’insularité comme espace transitionnel.

 

I. L’insularité-prison, ou la perversion du rapport à la loi

 

Au commencement était l’île : Ambivalente, l’île est à la fois un espace d’isolement et d’initiation. Fondatrice, génératrice, il s’agit d’un lieu rêvé parce qu’il est délicieusement clos, et qu’il s’apparente, de près ou de loin, au jardin d’Eden, à une terre d’utopie. Toutefois, l’île peut très vite se transformer en enfer. Paradis ou territoire maudit, véritable espace des possibles, elle invite aussi bien à l'aventure qu'à la mise à l'épreuve. Que l’on aspire avec nostalgie à y revenir, tel Ulysse à Ithaque, ou que l’on ait hâte de la fuir comme Robinson, la claustration impose une expérience créatrice, un enfantement. D’un point de vue symbolique, l’île représente en quelque sorte l’utérus. Sa fermeture, sa forme circulaire en font une matrice pour l’occupant, qui se love en elle comme un fœtus. La relation entre insularité et maternité est établie. Selon Hervé Fischer, on y retrouve « illustrée quasiment à l'état pur, la nostalgie du "stade fœtal" … ce premier stade de la fabulation utérine dans l'évolution des étapes fabulatoires de l'être humain »[9].

 

Sans doute… Néanmoins, on cherche en vain la mère dans le roman d’Alexandre Dumas. Partout, on ne trouve que la mer, et de surcroît la Méditerranée, dont le préfixe med- vient du grec medeor, qui signifie « médecine » et évoque à la fois les soins de la « bonne mère » mais aussi la mauvaise mère, à l’image de Médée l’infanticide. Les psychanalystes y verront probablement un « complexe œdipien négatif » ... Cependant, les psychanalystes manquent de tact, surtout lorsqu’ils sont confrontés à la littérature[10]. Pourtant, on retrouve ce rejet du maternel dans le rapport très particulier qu’Edmond Dantès entretient avec la nourriture. Il est présenté avec insistance comme un homme qui ne mange pas. Quant à son père, humilié, réduit à une quasi-misère, il est mort de faim. Et le thème de l’empoisonnement est obsédant. Le sac dans lequel il parvient à s’évader de la prison du Château d’If peut aussi symboliser le ventre de la mère dont il parvient à s’extraire grâce au poignard que lui a remis l’abbé. Or, le poignard est un symbole phallique.

 

C’est qu’en réalité, la filiation de Dantès est exclusivement patrilinéaire, à l’égard de son père biologique d’abord et plus tard, son père spirituel[11], l’abbé Faria. Le héros n’a pas de mère et il le revendique haut et fort[12], on ne nous présente que son père aimant, le « bon père de famille », même si l’image de « la mère suffisamment bonne » réapparaîtra avec Mercédès,  qui aime et protège son fils. Dans ces conditions, on peut dire que le Comte de Monte-Cristo est l’enfant de la prison. L’abbé Faria le lui dit : « Vous êtes mon fils, Dantès ! … vous êtes l’enfant de ma captivité »[13]. Et plus loin : « Il faut le malheur pour creuser certaines mines mystérieuses cachées dans l’intelligence humaine ; il faut la pression pour faire éclater la poudre. La captivité a réuni sur un seul point toutes mes facultés flottantes çà et là ; elles se sont heurtées dans un espace étroit ; et, vous le savez, du choc des nuages, résulte l’électricité, de l’électricité l’éclair, de l’éclair la lumière »[14].

 

La claustration impose en effet l’imaginaire et le voyage intérieur. Elle les potentialise[15]. La contrainte nous sort de nous-mêmes, nous obligeant à aller chercher autre chose. De la contrainte, naît le conflit, et du conflit, naît la création[16]. On ne compte plus le nombre d’œuvres qui ont été écrites en prison. C’est que l’isolement et la réclusion ouvrent l’horizon. On pourrait dire que la grandeur de la révolte vient du malheur. Mais le malheur ne suffit pas. Car, il faut la rencontre avec l’autre pour qu’Edmond Dantès se remette à vivre. Tel est le véritable trésor. On y reviendra. Toujours est-il que l’île apparaît à la fois comme espace d’enfermement et d’enfantement. Et c’est bien parce qu’elle est close, qu’elle favorise l’éclosion.

 

Ainsi donc, c’est la prison qui, dans l’ombre, tient lieu de mère à Edmond Dantès. Après quatorze années passées à l’ombre de sa cellule, il continuera pendant longtemps à vivre dans l’ombre, multipliant les masques et les fausses identités, ceint d’un halo oriental, demeurant en marge de la société des hommes, dont il rejette la loi. Cette loi qui est pour lui une imposture puisque loin d’exprimer la force de la justice, elle traduit le seul intérêt des puissants. Cette loi qui lui fait de l’ombre, il la récuse pour appliquer sa Providence. Aussi, clame-t-il : « Adieu bonté, humanité, reconnaissance… Adieu à tous les sentiments qui épanouissent le cœur !... Je me suis substitué à la Providence pour récompenser les bons… que le Dieu vengeur me cède la place pour punir les méchants »[17]. On le voit là totalement dépourvu de compassion, de bienveillance et autres vertus généralement attribuées au féminin.

 

Puis vint la perversion du rapport à la loi : Condamné injustement à l’emprisonnement à vie, Dantès se fait ensuite hors-la-loi. Ce en quoi, il reste enfermé dans la logique binaire du principe de non-contradiction et du tiers exclu car, pour lui, on ne peut être que dans ou hors la loi. Après son évasion du Château d’If, il se lance dans une vie de provocations et de défis, une vie à « contre-loi », dans un corps à corps interminable avec les institutions et les puissants de ce monde. C’est un rapport pervers à la loi qui sous-tend son itinéraire. Pervertir c’est retourner, renverser, inverser. Le terme est emprunté au latin perverter qui signifie « mettre sens dessus dessous » et faire « mal tourner », attesté en latin chrétien au sens de « corrompre, fausser (les esprits) » et « falsifier (un texte) », dérivé de vertere qui signifie « tourner ».

 

Or, la frontière entre la révolte et la perversion est facile à franchir. Aussi bien, par ses provocations et ses défis, celui qui est désormais le Comte de Monte-Cristo se réjouit de pouvoir transformer le coupable en innocent et l’innocent en coupable : « De temps en temps, je m’amuse à railler la justice humaine en lui enlevant un bandit qu’elle cherche, un criminel qu’elle poursuit. Puis j’ai ma justice à moi, basse et haute, sans sursis et sans appel, qui condamne ou qui absout, et à laquelle personne n’a rien à voir »[18]. Comme tout pervers, il prend plaisir à corrompre les figures instituées. Par exemple, lorsqu’il achète la grâce du brigand Peppino le jour même de son exécution programmée, pour assister ensuite au spectacle désolant de la mise à mort de son congénère, il se conduit comme un pervers[19]. Il se comporte vis à vis de la justice de la même façon que le Marquis de Sade à l’égard de Justine[20]

 

Il est vrai qu’on peut lui trouver quelques circonstances atténuantes. Pour autant, s’il se présente comme le grand justicier, il ne voit en réalité que son droit à lui, qu’il ne cesse de clamer. Entre le fier justicier qui dénonce publiquement la loi dans un but désintéressé, et le vil corrupteur qui la détourne clandestinement dans son intérêt personnel, Dantès occupe une position intermédiaire : celle du corrupteur-rebelle par vocation. Tel est peut-être le propre du pervers qui se conçoit comme un surhomme. Et c’est en tant que surhomme qu’il se confronte au procureur, Monsieur de Villefort, lui reprochant d’être « constamment enfermé au niveau des conditions générales sans oser s’élever, à partir des cas particuliers, dans les sphères supérieures »[21]. A travers son réquisitoire contre ce « haut » magistrat, Dantès se livre à une provocation en règle qui aboutit à récuser l’idée même de loi.

 

En effet, comme  il n’est de loi que du général, elle s’oppose par principe à l’intérêt qui n’a de consistance que sous la forme de l’intérêt personnel. Autant dire qu’une telle visée, purement potestative, dépendante du seul bon vouloir personnel, mine et ruine toute possibilité d’ordonnancement juridique. Faute de généralité, la relation très ambiguë de Dantès à la loi se trouve pervertie par l’excentricité et le caprice du Comte de Monte-Cristo. Ses vues sont partielles, partiales, et il ne revendique que son droit à lui, un droit d’exception, un droit singulier. Ainsi lorsqu’il affirme : «  Ce qui commande à M. le Comte de Monte-Cristo, c’est M. le Comte de Monte-Cristo … Je fais ce que je veux monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c’est toujours fort bien fait »[22]. Il se fait législateur et partie, juge et dictateur, et sujet auto-engendré. Sa boucle est bien bouclée.

 

Précisément, la force de la perversion est de s’ériger en système, ce qui s’accompagne tout à fait de l’existence de règles. Il ne faudrait pas en effet imaginer que le monde du pervers est un monde sans loi. Seulement, ces lois sont tordues de partout. Et de fait, très attaché à certains règlements pointilleux, aux règles de la ponctualité, à des statuts tatillons concernant ses domestiques, l’univers insulaire du Comte est en réalité saturé de commandements délirants et minutieux. C’est une façon toute perverse de réintroduire la « loi » dont il ne peut se passer sous peine de voir son principal adversaire s’évanouir. Emblématique, s’avère son souci d’exactitude, qui relève du délire maniaque : « Voulez-vous un rendez-vous jour pour jour, heure pour heure, dit le Comte, je vous préviens, je suis d’une exactitude désespérante … Eh bien, soit. Il étendit la main vers un calendrier suspendu près de la glace. Nous sommes aujourd’hui, dit-il, le 21 février (il tira sa montre) ; il est dix heures et demie du matin. Voulez-vous m’attendre le 21 mai prochain, à dix heures et demie du matin ? »[23]. On croit rêver. Par ailleurs, le style disciplinaire qui régit ses rapports avec ses domestiques est assez éloquent même s’il sait se montrer juste. De la sorte, lorsqu’il déclare sèchement à son intendant qu’il vient de surprendre en train de voler et auquel il veut donner une leçon : « Mes ordres sont d’ordinaire courts, mais clairs et précis ; j’aime mieux les répéter à deux fois et même à trois, que de les voir mal interprétés… Je n’avertis jamais mes domestiques qu’une seule fois ; vous voilà averti, allez ! »[24]. Un homme pareil est juste invivable.

 

Il n’y a pas de place pour l’équité, tout doit être exécuté à la lettre. C’est le contrat, tout le contrat, rien que le contrat. Il ne connaît pas d’autre logique que celle du contractualisme poussé à l’excès, d’un légalisme exacerbé qui peut devenir injuste. Au fond, c’est la logique du pacte qui l’emporte sur celle de la loi. Le pacte, qui nécessite une application stricte et littérale, renvoie au pacte faustien[25]. Car si Méphisto est affublé de tous les vices, il en est un qu’on ne peut en aucun cas lui imputer : c’est le manquement à la parole donnée. Le pacte, davantage que le contrat, opère sur le mode de l’enfermement qui peut vite dégénérer en arbitraire. Et ce d’autant qu’il n’est pas adossé à la loi. C’est précisément ce qui entrave Edmond Dantès qui, malgré son évasion, va rester prisonnier d’un schéma circulaire, clos et stérile. Le poison de la vengeance, qu’il a contracté en prison, ne le quittera plus.

 

II. L’insularité de la vengeance, un « soleil qui jamais ne se couche »

 

Au commencement, se trouve l’injustice, la condamnation sans jugement, la peine sans faute préalable. Comme si l’ombre de la prison occupait tout l’espace et remplissait tout le temps, barrant ainsi l’accès à la justice. L’incarcération sans faute est kafkaïenne. Jeté dans un cachot, il ignore pourquoi, il ne sait même pas qu’il a été trahi. Or, dit-il, « l’incertitude est le pire des supplices »[26]. C’est l’abbé Faria qui, par ses déductions, l’aidera à comprendre. En attendant, il supplie ses geôliers de lui accorder, non pas la grâce mais un jugement, non pas l’indulgence mais la rigueur des juges, il ne demande que des juges. Le priver d’un procès est inhumain. Juger un homme c’est le ramener parmi les siens, lui reconnaître son statut d’être humain. On ne juge pas les animaux, plus de nos jours en tout cas. L’enfermement à vie est aussi un traitement inhumain, qui prive l’individu de toute possibilité d’espérer[27]. En cela, il partage le même ressort que la peine capitale, avec beaucoup plus d’hypocrisie puisqu’il aboutit à faire d’un homme vivant un mort-vivant. Et de fait, le Comte reste emmuré en lui-même, ceux qui essayent de pénétrer son intimité se heurtent à un mur[28]. On retrouvera le thème de l’emmuré vivant avec l’enfant illégitime du procureur enterré dès sa naissance avant d’être délivré à l’insu de ses parents adultères[29].

 

Après l’évasion, il ne sera plus question que de vengeance. Bien plus tard, il déclarera à Mercédès, la suppliante : «  Ce que vous ne savez pas, c’est que je suis resté quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du Château d’If. Ce que vous ne savez pas, c’est que chaque jour de ces quatorze ans j’ai renouvelé le vœu de vengeance que j’avais fait le premier jour, et cependant j’ignorais que vous aviez épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et mort de faim ! … Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j’ai souffert, quatorze ans j’ai pleuré, j’ai maudit ; maintenant, je vous le dis, Mercédès, il faut que je me venge ! ».

 

Cela étant, la vengeance a ceci d’être absolument improductive. Le futur ne compte plus. La dimension temporelle, nécessaire à l’institution de la justice, fait problème dans le roman de Dumas. Le temps qui, s’écoulant très lentement et menace d’étendre sa prescription sur les crimes des hommes vils, n’a pas de prise sur Dantès qui reste fidèle à ... lui-même[30].  Ses nombreux déplacements  ne sont en réalité que des allers-retours, qui ne lui permettent pas de sortir de l’enfermement dans lequel il se trouve plongé depuis son incarcération au Château d’If. Infiniment distendue, la temporalité, les longueurs, les répétitions, équivalent à une forme de sur-place : « A moins que je ne meure, dit-il, je serai toujours ce que je suis »[31]. Pour Umberto Eco, cette temporalité toute particulière est une « machine à produire de l’agonie »[32]. Il se pourrait plutôt que ces longueurs et redondances soient l’indice d’un déficit : il ne parvient pas à passer de la vengeance à la justice puisqu’il n’y a pas de véritable écart, seul à même de faire place à la justice et à l’interposition du tiers.

 

A priori, la logique de Monte-Cristo est de l’ordre du vindicatif. Lorsqu’il fait part de ses idées, on songe immédiatement à la loi juive du Talion, qu’il appelle justice naturelle et déclare supérieure à la loi humaine[33]. A ses yeux, la justice humaine est insuffisante comme consolatrice, sans compter qu’elle est corrompue. Pourtant, la question que pose Dumas est de savoir si cette vengeance ne pourrait pas être considérée comme juste. La juste vengeance est revendiquée par le Comte, qui se présente comme un justicier. Mais dans le même temps, il doute[34]. Et c’est bien dans ce combat pathétique entre vengeance et justice dans l’esprit de Monte-Cristo que réside l’intensité dramatique du livre.

 

Selon Gérard Courtois, on reconnaît la vengeance à ses caractères. Elle est démesurée, interminable, archaïque, immédiate et toujours exécutée pour soi[35]. Démesurée : en dépit du fait qu’elle tende à la réparation, elle est toujours disproportionnée ; interminable : elle engage un processus de vendetta, le vengeur faisant toujours des victimes qui se vengent à leur tour ; archaïque : elle est sanguinaire, violente et annule la part d’évolution offerte par l’interposition du tiers qu’est l’institution judiciaire ; immédiate : au sens où la vengeance se fait sans médiateur, c’est-à-dire sans juge, donc sans procès ; pour soi : où l’on perçoit la différence entre « se venger » (vengeance véritable) et « venger » (qui est une forme de justice, car s’exerçant pour les autres).

 

Ceci rappelé, si elle est interminable, la vengeance de Dantès n’est nullement démesurée, elle est strictement proportionnelle à la faute, à tel point qu’elle en devient perverse. Ainsi, affirme-t-il : « pour une douleur lente, profonde, infinie, éternelle, je rendrais s’il était possible, une douleur pareille à celle que l’on m’aurait faite »[36]. Il ne s’agit pas non plus d’une vengeance archaïque, du cycle mortifère de la violence sanguinaire. Il y a très peu de sang versé dans le roman. Le sang est simplement un moyen de laver le déshonneur lorsque le paiement d’une dette est impossible. Il s’agit moins de vengeance que de compensation du dommage, une compensation équilibrée, quasi-financière. La vengeance froide et minutieuse telle que fomentée par Dantès relève en effet davantage de l’ordre du civil que de celui du pénal. Elle s’écarte de la formulation de l’Exode : le fameux « œil pour œil » de la tradition chrétienne n’est pas pertinent dans Le Comte de Monte-Cristo même s’il est répété à l’envi.

 

Sa vengeance n’est pas non plus immédiate. Comme le souligne à juste titre Boris Bernabé, elle « est certes exécutée pour lui-même, non pour les autres, mais elle s’exerce par le biais de tribunaux : la main qui frappe n’est jamais celle de Monte-Cristo »[37]. Il est vrai que le Comte ne combat jamais directement ses ennemis, il les manipule, les paralyse, les entrave, sans jamais entamer leur chair. Il ne les frappe jamais directement, il tisse sa toile pour les verrouiller puis les accule lentement à la faute ou au suicide … Il agit à distance, reprenant à son compte le paradoxe de Jean-Jacques Rousseau : « Le mandarin qu’on tue à cinq mille lieues en levant le bout du doigt »[38]. Partant, lorsqu’il envoie la recette de fabrication d’un poison à Madame de Villefort, il n’agit pas directement. La recette en question lui aurait été communiquée par un certain Adelmonte, son anagramme, et la main qui va empoisonner ne sera pas la sienne. De même quand, par l’intermédiaire d’un faux télégramme, il accule à la ruine Danglars, banquier de la Chaussée d’Antin, il agit à distance. Ou encore, lorsque pour se débarrasser de Caderousse, l’un des quatre traîtres, il le laisse périr, assassiné par la main d’un autre[39].

 

Il y a donc, en quelque sorte, interposition d’un tiers, qui est le propre de la justice instituée. Déjà, s’entrevoit la supériorité de la justice sur la vengeance. Mais tout n’est pas réglé pour autant. Car, Edmond Dantès reste enfermé dans une stricte logique rétributive, étrangère à toute idée d’équité, de don, de pardon. Il applique la règle d’or à la lettre. La règle d’or, qui repose sur une logique de réciprocité et d'équivalence stricte[40], prévaut dans notre droit, à travers la fonction rétributive de la peine ou l’équilibre des prestations en droit civil. Cependant, une certaine interprétation de cette règle peut générer des effets pervers lorsqu’elle est tirée « dans le sens d'une maxime utilitaire dont la formule serait do ut des, je donne pour que tu donnes »[41]. Pire, la règle d'or devient franchement contestable lorsque l'interprétation de la logique d'équivalence qui lui est inhérente revient à cautionner la loi du talion[42].

 

Il faut ici ouvrir une parenthèse et se référer à Paul Ricœur, qui a distingué deux types de justice[43] : la voie courte, qui se traduit par la rétribution en droit pénal et le donnant-donnant en droit civil, est basée sur une stricte logique d’équivalence. Il s’agit de faire la part de l’un et la part de l’autre, conformément à l’adage romain suum cuique tribuere qui consiste à rendre à chacun le sien. Cette voie courte, qui est déjà un progrès significatif au regard du déchaînement aveugle de la vindicte, ne permet toutefois pas de faire société : les comptes sont soldés, les bilans s’équilibrent, mais la fracture demeure. D’où la supériorité de la voie longue, qui a le mérite de renouer le lien social en introduisant un surcroît d’humanité dans une relation qui s’est bloquée. Cette voie de justice déborde le donnant-donnant, l’équivalence, et invente autre chose : de la gratuité, du don, du supplément et surtout du pardon[44].

 

Puis vint la circularité stérile : Mais Dantès reste prisonnier d’une stricte logique rétributive, du « donnant-donnant », du « tant pour tant », non pas dans sa version pénale plutôt dans l’ordre civil. En ce sens, le rapport est d’obligatoriété. La thématique du paiement de la dette est centrale dans le récit. Sans doute, la dette a-t-elle toujours structuré nos systèmes économiques et nos rapports sociaux[45]. Elle s’inscrit dans une matrice relationnelle. Cependant, elle est insuffisante pour créer du lien, tant il est vrai qu’une relation ne peut être confondue avec un lien. La relation évoque de simples interactions dépourvues de toute implication personnelle (courtoisie, commerce, rencontre ponctuelle, etc.), tandis que le lien introduit d’autres impératifs éthiques[46]. L’équilibre des comptes, propre à la relation, est une simple question de mesure, de degré. Telle est la logique d’Edmond Dantès, qui a un compte à régler avec la société. Il est en relation de crédit avec ses ennemis, notamment le banquier Danglars qui est son obligé, c’est-à-dire son débiteur.

 

D’ores et déjà, on peut faire valoir qu’il s’agit dans ce cas d’un crédit sans confiance, ce qui constitue une perversion du latin credere (qui signifie « croire »). Par ailleurs, il s’agit d’un crédit illimité, ce qui, d’un point de vue juridique est totalement abusif. En droit, les engagements perpétuels sont nuls. Cette règle positive est fondée sur la fonction juridique d’apaisement social, qui passe par la nécessité d’oublier. Or, la justice du Comte est un processus indéfiniment distendu, qui ne connaît ni arrêt, ni repos, ni interruption du système. Contrairement à la justice instituée qui rend des arrêts, qui met un terme aux différends, qui est prescriptible et fait place à l’oubli, la justice du Comte est sans arrêt, elle ne connaît pas l’oubli. Seulement, une justice qui n’oublie jamais rien devient féroce, cruelle. Elle s’apparente à un « soleil qui ne se couche jamais » pour reprendre cette belle formule du Doyen Carbonnier[47].

 

Pour renouer le lien, il faut changer de niveau logique. C’est de justice au sens fort qu’il doit être question, une justice qui déborde le donnant-donnant et invente autre chose. En vue de sortir de l’interprétation perverse de la règle d’or, Paul Ricœur a introduit une nouvelle maxime ou plutôt un commandement qui se cristallise dans l'agapè, l'amour, défini originellement dans un sens chrétien, mais que le philosophe entendait séculariser et décontextualiser sous le signe d'une logique de surabondance. Ce qui l’a conduit à plaider pour l’insertion dans la justice et dans nos codes d’une dose de compassion[48]. C’est là une belle et généreuse idée... Qu’elle soit ou non réaliste, il est certain qu’il faut aller plus loin que la stricte logique de restitution (civil) ou de rétribution (pénal). Il faut réparer, restaurer et reconstruire le lien brisé.

 

Une « justice restaurative », et non plus seulement rétributive, peut permettre de sortir de l’équivalence stricte. C’est une justice tournée vers l’avenir, une « vaste justice »[49]. Pour cela, elle doit dépasser le droit positif en « renouant avec tout ce que ce dernier a refoulé – la vengeance, le pardon – non seulement pour retourner en arrière mais, au contraire, pour dépasser le passé ». A cet égard, des mécanismes existent déjà dans notre droit, tels que la médiation qui permet par la confrontation des arguments à des adversaires de devenir des partenaires, ou encore les cercles de sentence pénale qui mettent en place des interactions en face à face entre victimes et coupables. Ces initiatives, qui émanent au départ de la société civile, reposent entièrement sur un dispositif de parole, lié au logos-pharkakon[50]. Leur principe est le « full disclosure », le tout dire, mais au fond, ce n’est pas tant la vérité qui est recherchée que le pardon[51].

 

Dans Le Comte de Monte-Cristo, on voit se dessiner le thème de la parole qui répare, puisque tout ce que lui transmet l’abbé Faria se fait sous une forme orale. Dès la première rencontre, Dantès le supplie de continuer à parler : « Ne me privez pas de votre voix, ou, je vous le jure, car je suis au bout de ma force, je me brise la tête contre la muraille, et vous aurez ma mort à vous reprocher »[52]. Néanmoins, cette parole est toujours ambivalente car elle vient de l’ombre et se présente souvent sous sa forme négative, celle d’une absence, d’un vide, d’un silence. Le silence réparateur occupe tout l’espace, il est, avec le temps, un remède à tous les maux[53]. Il n’est d’ailleurs nullement un obstacle à la communication véritable, comme en fait la magistrale démonstration le grand père Noirtier de Villefort, paralytique, qui parvient à se faire comprendre au moyen d’un « langage muet » pour tester[54] ou s’engager sous serment[55]. Ce même Noirtier qui, grâce au secret dont il conserve la preuve dans un vieux secrétaire (secret-taire), évitera un mariage forcé à sa petite fille Valentine. C’est une façon de remettre en cause les formes solennelles mais poussiéreuses du droit positif, par contraste avec la parole d’un muet qui, au même titre que le fidèle serviteur Ali, n’a au fond aucune difficulté à se faire entendre.

 

Quoi qu’il en soit, Edmond Dantès aspire à la parole, il exige l’aveu et la contrition de la part de ceux qui l’ont trahi. Cependant, ils rechignent à se déclarer coupables et l’aveu reste entravé. Ainsi, lorsque Caderousse refuse effrontément de se repentir alors qu’il se trouve entre la vie et la mort[56], ou lorsque le Comte Fernand de Morcerf, son principal rival, convaincu de félonie, de trahison et d’indignité, quitte la Chambre des pairs sans même prononcer un mot[57]. Et c’est précisément ce refus de parler qui fait obstacle au pardon. A contrario, c’est parce que Mercédès vient plaider coupable devant lui après l’avoir reconnu, que Dantès accepte de laisser la vie sauve à son fils. A ce moment-là, « le lion est dompté, le vengeur vaincu, et le cri de gratitude de la mère reconnaissante fait jaillir deux larmes des paupières de Monte-Cristo, bien autrement précieuses … que les plus riches perles de Gusarate et d’Ophir »[58]. Mais très vite, il va douter, et se réclamer de son libre-arbitre pour justifier à ses propres yeux ce revirement qui n’est pas conforme à sa jurisprudence vengeresse. Une fois le fils sauvé suite à l’intervention de sa mère, le Comte poursuivra son œuvre au nom de la Providence, sans jamais accéder au pardon véritable.

 

Sans doute, le pardon est-il un peu trop sublime pour être juridique[59]. Il se situe dans le registre du surabondant, de la grâce, au-delà du droit positif. Mais c’est par lui qu’un avenir est de nouveau envisageable. Comme l’a écrit Hannah Arendt, « le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible – à savoir défaire ce qui a été fait – et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin ». Car, « si nous n’étions pardonnés, délivrés des conséquences de ce que nous avons fait, notre capacité d’agir resterait comme enfermée dans un acte unique dont nous ne pourrions jamais nous relever »[60]. En acceptant de pardonner, l’homme se libère de la fatalité, il institue un temps créateur, il donne un avenir au passé[61]. Par cet acte, il ne se réduit pas à ce qui était programmé, il peut prendre ses distances vis-à-vis de lui-même, et inventer autre chose[62].

 

Le pardon est probablement la vraie conquête de la civilisation, en ce qu’il permet d’arrêter le cercle vicieux de la vengeance et l’inanité de la rétribution. Gratuit, offert sans contrepartie, il échappe à la logique de la règle d’or. Alors que la justice repose sur une logique de réciprocité et d’équivalence (le mal pour le mal, l’infraction pour la peine), le pardon s’en éloigne. Unilatéral, effet d’une pure liberté de la part de l’offensé, il est sans réciprocité[63]. On donne son pardon alors qu’on rend la justice. Le pardon est sans doute un acte limite, très difficile, qui non seulement suppose de renoncer à la punition, mais comporte surtout une dissymétrie essentielle : au lieu du mal pour le mal, il rend le bien pour le mal[64].

 

Pour sa part, le Comte de Monte-Cristo n’y parvient pas, il reste enfermé dans une stricte logique rétributive. Certes, il y aspire, comme il l’avoue en se présentant comme un homme qui a besoin d’être pardonné[65]. Toutefois, le roman s’achève de manière très ambigüe, et après avoir fait subir à Danglars le supplice de Tantale, il déclare pardonner à celui qu’il vient pourtant de « vider de son sang », tant il est vrai que pour un banquier, la ruine est pire que la mort. Il achoppe sur la voie courte de justice qui est insuffisante pour renouer le lien, et le roman se referme sur l’île de Monte-Cristo. La boucle est bouclée, mais la forme de l’île, circulaire et close, symbole d’autosuffisance et d’autarcie, ne lui permet pas de sortir de son enfermement.

 

III. L’insularité comme espace transitionnel, ou « la possibilité d’une île »

 

Véritable « espace transitionnel »[66], entre nature sauvage et culture, l’île de Monte-Cristo s’avère être une prodigieuse « aire de jeu » pour le Comte. Il s’y est aménagé une grotte souterraine qu’il appelle son pied-à-terre, dont l’atmosphère est « tiède et parfumée », le sol « épais et moelleux », dans laquelle il entasse des objets comme le ferait un enfant : étoffes, lampes, divan, armes orientales, tapis, bas-reliefs antiques de grande valeur, etc. Dans cette galerie, des portes, nombreuses, permettent de passer d’une pièce à l’autre, le boudoir, la salle à manger, les chambres. Elles symbolisent la transition, le passage. Dans cette zone de jeu, le Comte de Monte-Cristo consomme un mélange d’opium et de haschich, ce qui renvoie à la drogue comme « objet transitionnel ». Il fabrique lui-même ses produits de consommation[67] (comme le fit plus récemment Henri Laborit). La référence récurrente aux orientaux « qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de réalités »[68] exprime la même idée. En tant qu’étrangers, ils sont étranges, ils vivent aux confins du monde occidental, tout comme les brigands dont il privilégie la compagnie. Ils sont en marge du monde civilisé, mais ce monde-là, on sait bien que Dantès le rejette.

 

Quant à l’île du Château d’If, elle représente en quelque sorte l’île des possibles. Le « if » anglais, traduction de « si » est décliné dans différents registres (à toutes les sauces, dirait la cuisinière-lectrice), pour exprimer le possible, le conditionnel, l’ultimatum, la potestativité, l’arbitraire, le rêve … et l’affirmation en italien. Le si est en effet la langue des italiens selon une tripartition attribuée au poète Dante[69] dont La Divine comédie a largement inspiré Dumas. Évidemment, le lecteur soucieux de vraisemblance pourra se sentit embarrassé par une telle analogie. Mais une fois encore, il ne s’agit pas de découvrir une quelconque vérité… simplement de chercher des liens. Or, c’est précisément cette quête qui anime le héros du roman.

 

Le lien devrait permettre d’assurer une double « reconnaissance », à la fois verticale et horizontale, pour pouvoir engager les personnes dans une relation de confiance mutuelle. Sous certains aspects, il y a bien une ébauche de lien dans le roman de Dumas. Lien vertical d’abord, tant il est vrai que la question de la filiation y apparaît centrale[70]. Ce qui fait sens dans la filiation ce n’est pas tant le lien biologique que le lien de transmission. Ainsi, l’abbé Faria représente-t-il le vieux sage, celui qui permet d’accéder à un savoir. Il est un père et surtout un pédagogue. Symétriquement, le jeune Albert de Morcerf, fils de Mercédès, tient lieu de fils adoptif pour le Comte, qui ne peut s’empêcher d’éprouver de la tendresse face à  son impertinence.

 

Il existe également une forme de reconnaissance horizontale dans les relations que le Comte entretient avec les brigands. La confiance, l’amitié sont présentes, elles sont même mises en  avant avec une certaine insistance, mais dans le même temps, elles sont extrêmement tarifées.  Par exemple, dans l’échange de cadeaux avec le bandit Luigi Vampa, auquel Dantès a donné quelques pièces d’or pour un renseignement et qui insiste pour lui offrir son poignard afin de ne rien lui devoir, il s’agit de don. Cependant, par sa réciprocité quasi-obligatoire, ce don est plus proche du potlatch que de la générosité pure et simple[71]. Il s’agit d’un échange de type agonistique, qui traduit davantage un esprit d’émulation voire même de compétition, conceptualisé par Axel Honneth comme une « lutte pour la reconnaissance »[72]. L’enjeu de cette lutte dans l’ordre social est l’honneur. Cet honneur, qui fonde le respect de la parole donnée (pacta sunt servanda), beaucoup plus sûrement qu’un lien de droit  (vinculum juris), est un puissant motif chez les hors-la-loi. Certes, on trouve aussi une conception plus généreuse du don, dans ses relations avec l’armateur Morrel auquel il vient non pas accorder mais offrir un délai de paiement sans en attendre la moindre reconnaissance[73], puis plus tard, lorsque le Prince Andréa présente au banquier un bon de vingt mille francs que le Comte lui aurait non pas donné mais offert[74].

 

Néanmoins, l’image du lien reste très fragile et sous-tendue de connotations négatives. Privé de lien social véritable, sans aucun commerce avec autrui, si ce n’est avec d’autres hors-la-loi, le Comte de Monte-Cristo vit dans l’isolisme. Il est l’exilé, le reclus, retiré du monde. Jouissant de son monde privé … un monde qui est aussi privé d’autrui. Figure de l’individu solipsiste, orgueilleux et autosuffisant, il incarne l’archétype d’une entreprise solitaire dans un intérêt personnel. Son fidèle Ali, « nègre nubien, noir comme l’ébène » et muet, n’est même pas un autre. Il n’est pas même un domestique, il est son « esclave », son « chien » et Dantès s’arroge le droit de le tuer en cas de manquement à son devoir[75]. En cela, la relation est comparable à celle de Robinson avec Vendredi. On notera que dans les deux cas, l’île -isola- permet de se retrancher. C’est que Dantès a bien trop peur de l’altération de son moi pour se livrer aux risques de l’altérité. Pourtant, il en souffre les premiers temps de son incarcération dans l’île du Château d’If, enviant le sort des galériens, qui eux, restent en compagnie de leurs semblables.  La captivité partagée, dit-il, n’est qu’une semi-captivité[76]. Il n’échappe pas pour autant à cet enfermement lorsqu’il s’évade de sa prison pour changer d’île.

 

Au fond, il prétend s’engendrer lui-même en demeurant à l’écart, en marge de la vie en société. Cependant, il s’agit là d’une pure illusion. D’abord parce que l’idée d’île déserte est en soi un paradoxe : dès qu’on y pose le pied elle cesse d’être déserte[77], ensuite parce que l’auto-engendrement est impossible.  Le fantasme de l’auto-engendrement rejoint la pratique du clonage, comme l’a pressenti Michel Houellebecq dans La possibilité d’une île. Le clonage, par opposition au hasard des hybridations naturelles, est une simple reproduction du même. Cette reproduction indéfinie, assimilée à un « processus de métastase » par Jean Baudrillard, conduit à un dépérissement si tant est que « tout ce qui ne s’est pas porté au-delà de soi-même a droit à un revival sans fin »[78]. Or, dès que Dantès se transforme en Monte-Cristo, dès la mort de l’abbé Faria, il perd son unité. Toutes ses identités d’emprunt sont des clones de lui-même, des avatars, de pâles copies.

 

En définitive, l’autonomie radicale est aussi impensable qu’impraticable. Il faut de l’autre pour créer un sujet. Celui-ci n’est pas un soi absolu, une monade, il est le sujet effectif, pénétré de part en part par le monde et par les autres[79]. Le refus de l’altérité compromet la quête d’identité, dans sa dimension d’ipséité[80], qui vise un sujet en instance de devenir ne cessant de s’altérer par l’action du temps et surtout en raison de la présence des autres auxquels il ne cesse de se confronter. L’autosuffisance, l’autarcie finissent toujours par dégénérer en servitude car, comme l’a soutenu Hannah Arendt, la véritable liberté requiert la présence d’autrui. Ce paradoxe du lien qui libère est pertinent dans l’analyse du Comte de Monte-Cristo parce que précisément, le processus de libération y est largement entravé.

 

Cette ambivalence du lien qui libère conduit à émettre une hypothèse : si le lien est libérateur, c’est parce qu’il y a de l’espace dans le lien. Pour qu’il ne se transforme pas en ligature, il ne doit pas devenir un continuum. Sa valeur doit rester avant tout symbolique. Car le lien n’est pas de l’ordre du visible, du tangible. Il est un lieu, un espace[81]. Dans ces conditions, on peut considérer que l’île elle-même est un lien et non plus simplement un lieu. Ce qui revient à dire qu’il n’y a pas d’objets dans l’espace mais de l’espace dans les objets[82].

 

Notes

 

[1] Shakespeare, Le marchand de Venise, 4.1, 202-203.

[2] Umberto Eco, De superman au surhomme, Paris, Grasset, 1993, p. 73 suiv.

[3] Ferdinand Brunetière, La Revue des Deux Mondes, 1er août 1885.

[4] Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.

[5] Tom Reiss, Dumas, Le comte noir, Gloire, Révolution, Trahison : l'histoire du vrai comte de Monte-Cristo, Paris, Flammarion, 2013.

[6] Parmi une œuvre foisonnante, on peut citer notamment Raconter la loi, Aux sources de l’imaginaire juridique, Paris, Odile Jacob, 2004, ou encore Camille, Carnières/Morlanwelz, Lansman, 2011.

[7] Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 199.

[8] Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, cours au Collège de France, 1981-1982, Paris, Gallimard-Seuil, p. 238.

[9] Hervé Fisher, mythanalyse.blogspot.fr.

[10] Pierre-Laurent Assoun, Le pervers et la femme, Paris, Anthropos, 1983, p. VI.

[11] Marie-Jeanne Péraldi, Alexandre Dumas et Le comte de Monte-Cristo : un roman de la transmission, La Lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2002/4, n° 50, p. 53.

[12] Dumas, Le Comte…, La rencontre : « - Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert ! Le malheureux a une mère ! – C’est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n’en ai pas ».

[13] Dumas, Le Comte…, Le trésor.

[14] Dumas, Le Comte…, La chambre de l’abbé.

[15] Stéphane Lupasco, Le principe d'antagonisme et la logique de l'énergie (1951), Monaco, Ed. Le Rocher, 1987.

[16] Jean-Claude Maes, Liens qui lient, liens qui tuent, Montréal, Liber, 2014, p. 201.

[17] Dumas, Le Comte…, Le cinq septembre.

[18] Dumas, Le Comte…, Italie - Simbad le marin.

[19] Dumas, Le Comte…, La Mazzolata.

[20] F. Ost, Sade et la loi, Paris, Odile Jacob, 2005.

[21] Dumas, Le Comte…, Idéologie.

[22] Dumas, Le Comte…, L’insulte.

[23] Dumas, Le Comte…, Le rendez-vous.

[24] Dumas, Le Comte…, Le crédit illimité.

[25] François Ost, Raconter la loi, Aux sources de l’imaginaire juridique, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 312.

[26] Dumas, Le Comte…, Le prisonnier furieux et le prisonnier fou.

[27] Loïc Parein, Le premier jour d’un condamné, Charmey Suisse, Les Éditions de l’Hébé, 2016.

[28] Dumas, Le Comte…, Un bal d’été.

[29] Dumas, Le Comte…, Le cabinet du procureur du roi.

[30] Boris Bernabé, De la vengeance à la justice dans Le Comte de Monte-Cristo (1845-1846) et Mathias Sandorf (1885), in La plume et le prétoire, Quand les écrivains racontent la justice, sous la dir. de D. Salas, Paris, La Doc. française, 2013, p. 97.

[31] Dumas, Le Comte…, Idéologie.

[32] Umberto Eco, De superman au surhomme, Paris, Grasset, 1993, p. 87.

[33] Dumas, Le Comte…, Idéologie.

[34] Dumas, Le Comte…, Le passé.

[35] Gérard Courtois, « Vengeance », in Dictionnaire de la culture juridique, Paris, PUF, 2012, p. 1508.

[36] Dumas, Le Comte…, La Mazzolata.

[37] Boris Bernabé, De la vengeance à la justice dans Le Comte de Monte-Cristo (1845-1846) et Mathias Sandorf (1885), in La plume et le prétoire, Quand les écrivains racontent la justice, Paris, La Doc. française, 2013, p. 97.

[38] Dumas, Le Comte…, Toxicologie.

[39] Dumas, Le Comte…, L’effraction.

[40] Johann Michel, Règle d'or et logique d'équivalence, Raisons politiques 4/2010, n° 40, p. 115.

[41] Paul Ricoeur, Amour et justice, Paris, Points, 2008, p. 39.

[42] Raphaël Draï, Le mythe de la loi du talion, Paris, Anthropos, 1996.

[43] Paul Ricoeur, Le Juste, Paris, Esprit, 1995, p. 185 suiv.

[44] François Ost, Shakespeare, La comédie de la loi, Paris, Michalon, 2012, p. 159.

[45] David Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire, Paris, Les Liens qui libèrent, 2013.

[46] Jean-Claude Maes, Liens qui lient, liens qui tuent, Montréal, Liber, 2014, p. 18.

[47] Jean Carbonnier, Flexible droit, Pour une sociologie du droit sans rigueur, LGDJ, 2014, p. 49.

[48] Paul Ricoeur, Amour et justice, Paris, Points, 2008, p. 40.

[49] On notera en passant que dans la mythologie grecque, le prénom Eurydice, épouse de Créon (Antigone) et amoureuse d’Orphée, signifie « vaste justice », et que dans les deux cas, ces femmes finissent mal.

[50] Barbara Cassin, Jacques le Sophiste, Lacan, logos et psychanalyse, Paris, Epel, 2012, p. 101.

[51] Gérard Courtois, « Le pardon et la « Commission Vérité et Réconciliation » », Droit et cultures [En ligne], 50/ 2005-2, URL : droitcultures.revues.org.

[52] Dumas, Le Comte…, Le numéro 34 et le numéro 27.

[53] Dumas, Le Comte…, La pluie de sang.

[54] Dumas, Le Comte…, Le testament.

[55] Dumas, Le Comte…, La promesse.

[56] Dumas, Le Comte…, La main de Dieu.

[57] Dumas, Le Comte…, Le jugement.

[58] Dumas, Le Comte…, La nuit.

[59] François Ost, Le temps du droit, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 123.

[60] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p. 302.

[61] François Ost, Du Sinaï au Champ-de-Mars, L’autre et le même au fondement du droit, Bruxelles, Lessius, 1999, p. 77.

[62] Julia Kristeva, Soleil noir, Paris, Gallimard, 1987, p. 209.

[63] Denis Salas, Les 100 mots de la justice, Paris, PUF, 2010, V° Pardon.

[64] Edgar Morin, La méthode, Ethique, tome6, Paris, Seuil, 2004, p. 160.

[65] Dumas, Le Comte…, Le pardon.

[66] Donald Woods Winnicott, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.

[67] Dumas, Le Comte…, Le déjeuner.

[68] Dumas, Le Comte…, La Mazzolata.

[70] Marie-Jeanne Péraldi, Alexandre Dumas et Le comte de Monte-Cristo : un roman de la transmission, La Lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2002/4, n° 50, p. 53.

[71] Marcel Mauss, Essai sur le don, Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Paris, PUF, 2012.

[72] Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Gallimard, 2013.

[73] Dumas, Le Comte…, Le cinq septembre.

[74] Dumas, Le Comte…, La chambre du boulanger retiré.

[75] Dumas, Le Comte…, Le crédit illimité.

[76] Dumas, Le Comte…, Le numéro 34 et le numéro 27.

[77] Jean-Claude Racault, Robinson ou le paradoxe de l'île déserte, in Robinson, Paris, Autrement, 1996, p. 104.

[78] Jean Baudrillard, La transparence du mal, Paris, Galilée, 1990, p. 19.

[79] Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 158.

[80] Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 140 suiv ; Le juste, Paris, Esprit, 1995, p. 33.

[81] Bernard Salignon, Où, L’art, l’instant, le lieu, Paris, Le Cerf, 2008.

[82] Stéphane Lupasco, Le principe d'antagonisme et la logique de l'énergie (1951), Monaco, Ed. Le Rocher, 1987, p. 112.

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